Habitué à fonctionner avec un public à « (ré)insérer » toujours plus nombreux, le secteur wallon de l’insertion socioprofessionnelle (ISP) se retrouve depuis quelques mois face à une situation inédite : la pénurie de stagiaires. Les raisons en sont multiples, certaines conjoncturelles, d’autres plus structurelles. Elles invitent néanmoins à s’interroger sur l’avenir de ce secteur particulier. L’occasion de renouer avec des débuts plus subversifs ?

C’est une situation que l’on aurait eu du mal à imaginer il y a encore quelques années dans le secteur de l’insertion socioprofessionnelle (ISP) : le manque de demandeurs d’emploi désireux de s’inscrire à une formation. Il faut dire que depuis la création des premières structures d’ISP, dans les années 1970, pour faire face à l’explosion du chômage, les besoins en (ré)insertion n’ont jamais cessé de croître [1]. D’une part, parce que la désindustrialisation et les politiques néolibérales appliquées à partir des années 1980 ont créé toujours plus « d’exclus » [2]. D’autre part, parce qu’à partir du début des années 2000, les politiques d’activation ont imposé à ces derniers de prouver leur recherche « active » d’emploi… y compris en s’inscrivant dans des formations de (ré)insertion socioprofessionnelle.

Résultat de solution temporaire à la crise de l’emploi, les centres d’ISP se sont multipliés et professionnalisés au point de devenir un secteur qui occupe aujourd’hui des milliers de travailleurs dans les 153 centres agréés (rien qu’en Wallonie), dispensant annuellement 6 millions d’heures de formation à plus de 15.000 stagiaires [3]. Or, voilà que depuis quelques mois, l’objet même des dispositifs d’ISP – les demandeurs d’emploi en quête de (ré)insertion – fait défaut. « Je n’ai jamais vu ça », nous confie ainsi une travailleuse active dans le secteur depuis plus de vingt ans. Et, elle est loin d’être la seule. D’après Bénédicte Rorive, coordinatrice de l’ASBL CALIF (Coordination d’Associations liégeoises d’Insertion et de Formation), la situation touche tout le secteur des CISP en Wallonie, mais aussi d’autres types d’opérateurs en insertion (Régie de Quartiers, CFISPA, etc.), le Forem ou les CPAS. À tel point qu’un groupe de travail a notamment été créé pour réfléchir aux causes et aux solutions.

 Des facteurs multiples

En matière d’explication, pour l’instant, faute d’un recul suffisant, ce sont surtout des hypothèses qui sont émises. Une chose est sûre néanmoins, le chômage de masse et le sous-emploi sont loin d’avoir disparu, même s’ils se situent à des niveaux « historiquement » bas au regard des décennies précédentes. On compte ainsi toujours, en Belgique, un peu moins de 300.000 chômeurs aujourd’hui, dont 131.000 en Wallonie. Et le taux d’emploi [4] se situe lui aussi toujours à un niveau relativement bas, en particulier en Wallonie et à Bruxelles (65%), ou encore chez les personnes qui disposent d’un « niveau d’instruction faible » (45%) [5]. On est donc loin d’un « plein-emploi » dont le retour signerait la fin de la nécessité des dispositifs d’ISP.

La pénurie de stagiaires s’explique donc plutôt par d’autres facteurs, dont la plupart semblent liés à la pandémie de covid-19 et à ses conséquences. Parmi celles-ci, la fermeture durant les confinements des centres ISP et plus largement des services d’accompagnement (CPAS, FOREM, syndicats) qui ont laissé l’immense majorité des demandeurs d’emploi livrés à eux-mêmes, souvent dans des situations de précarité et d’isolement social dramatiques [6]. « On a perdu le contact avec énormément de personnes durant cette période, même si certains opérateurs ont rivalisé d’ingéniosité pour maintenir le lien et un accompagnement psychosocial pour les situations urgentes », se désole ainsi notre interlocutrice, « et ça va être très compliqué d’aller toutes les rechercher ». D’autant qu’à l’heure actuelle, ces services d’accompagnement sont loin d’avoir tous repris leur rythme d’avant covid, que ce soit en raison des arriérés à rattraper, mais aussi des pénuries de personnel qui les affectent [7].

Autre élément d’explication, les confinements ont également entraîné une suspension de facto des contrôles de disponibilité des chômeurs, et ici aussi on est loin d’avoir retrouvé le rythme d’avant covid [8]. En clair, la grande majorité des chômeurs n’est plus tenue depuis deux ans de prouver en permanence sa recherche « active » d’emploi… y compris en suivant des formations dont ils ne percevaient pas toujours l’utilité. Dès lors qu’ils ne sont plus obligés d’y participer, de nombreux bénéficiaires auraient donc choisi de s’en détourner, ce qui en dit long sur les évolutions récentes du secteur, pourtant historiquement conçu comme un outil d’émancipation individuelle et collective, mais qui s’est progressivement laissé enrôler au service de dispositifs de plus en plus disciplinaires liés à « l’État social actif » [9].
De la même manière, on ne peut exclure que les préoccupations qui sous-tendent aujourd’hui les phénomènes de pénuries ou de « grandes démissions » [10], se retrouvent également dans des filières de formation qui visent trop souvent à réinsérer les travailleurs dans des secteurs aux conditions de travail notoirement difficiles, comme le bâtiment ou l’horeca. Sans compter que pour ceux qui veulent de toute façon y travailler, les pénuries actuelles sont telles que le passage préalable en formation est de moins en moins nécessaire. Ici aussi, la situation interroge dès lors le décalage qui s’est progressivement creusé au sein de l’ISP entre une vision du travail et de l’emploi comme moyen au service d’une (ré)insertion socioprofessionnelle plus large, et l’emploi comme finalité étroite d’une (ré)insertion conçue uniquement comme retour sur le marché du travail.

 Quelles perspectives ?

Une fois ces constats posés, reste à se demander comment y faire face. Certes, on pourrait cyniquement observer que la récession qui s’annonce couplée à la reprise des contrôles par le FOREM et Actiris devraient progressivement « remettre » sur le marché de la formation (contrainte) de nombreux demandeurs d’emploi… Heureusement, certains acteurs de l’ISP préfèrent plutôt profiter de la situation actuelle pour remettre en question le fonctionnement même du secteur ou, a minima, de leur structure. C’est notamment le sens d’une recherche-action initiée par l’ASBL CALIF autour du thème de « l’accrochage » des stagiaires. Partant du constat de la difficulté à « accrocher les personnes aux dispositifs d’aide qui leur sont destinés », celle-ci vise en effet à interroger « ce qui fait obstacle du côté des publics cibles », mais aussi à « remettre en question les pratiques ». }}}

Attention, toutefois, à éviter le piège du face-à-face étroit entre « public » et « structure » qui ferait fi du contexte et des contraintes externes qui pèsent sur leurs relations, à commencer par celles qu’impose l’activation. Comment, en effet, imaginer un « accompagnement désirable » [11] qui continuerait de reposer plus ou moins directement sur de la contrainte et du contrôle, comme c’est le cas actuellement ? Ou encore, comment continuer de penser la (ré)insertion indépendamment de la situation et des évolutions d’un marché du travail de plus en plus aliénant et excluant ?
Une chose est certaine, en tout cas, ce n’est qu’en renouant avec ses origines militantes et sa volonté originelle de « bousculer les choses » que le secteur de l’ISP pourra éventuellement sortir par le haut de la situation actuelle, faute de quoi le divorce avec « son » public risque de continuer à se creuser, que ce dernier se présente ou non en formation.

Notes

[1Sur les origines et l’histoire de l’ISP en Belgique francophone, lire :« L’insertion socioprofessionnelle : des prémisses militantes au dévoiement politique », GRESEA Échos, n°106, juin 2021. https://gresea.be/IMG/pdf/gresea_echos_106_basse_resolution.pdf

[2Sur les problèmes liés à cette notion « d’exclusion » qui sature le débat public : R. Castel, « Les pièges de l’exclusion », Lien social et Politiques, n°34, 1995.

[3Voir le site de l’Interfédé, la structure qui « soutient et coordonne l’action des Centres d’insertion socioprofessionnelle (CISP) en Wallonie » : https://www.interfede.be/cest-quoi/.

[4Le taux de chômage se calcule en rapportant le nombre de personnes sans emploi, disponibles et qui en recherchent un, par rapport au total des personnes actives sur le marché du travail. Le taux d’emploi, lui, se calcule en rapportant le nombre de personnes en emploi par rapport à toute la population en âge de travailler, y compris celle qui n’est pas présente sur le marché du travail (parce que malade, découragée, occupée par un proche, etc.).

[5Voir les chiffres publiés par StatBel pour le deuxième trimestre 2022 : https://statbel.fgov.be/fr/themes/emploi-formation/marche-du-travail/emploi-et-chomage.

[6À ce propos, lire notamment : « Le social sous la pression du Covid /1 », L’observatoire, n°105, 2020.

[7Lire, par exemple : « Des affiliés bruxellois de la CSC dénoncent des retards dans le paiement des allocations de chômage », RTBF.be, 9 septembre 2022.

[8Lire par exemple : « Contrôle des chômeurs : "La machine à sanctionner redémarre et s’accélère, mais à Bruxelles elle est mise en pause" », La Libre, 27 septembre 2022.

[9Cf. « L’insertion socioprofessionnelle… », op. cit.

[10Le terme vient surtout des États-Unis, mais même en Belgique on a pu assister à une tendance similaire. Lire, par exemple : « Vague de démissions : "Le rapport de pouvoir entre employés et employeurs s’est complètement inversé" », RTBF.be, 9 octobre 2022.

[11Pour une réflexion plus détaillée sur les possibilités et les limites d’un « meilleur » accompagnement des demandeurs d’emploi, lire : C. Leterme, « Insérer autrement ? », GRESEA Échos, n°106, juin 2021.