Derrière les espoirs candides de voir la "communauté internationale" agir de concert au sommet des Nations unies sur le climat à Copenhague se dissimule une méconnaissance des réalités nationales et internationales. Cette lacune, nourrie par les mass médias et une certaine idéologie du progrès, occulte le fait que la destruction de l’environnement n’est que le pendant d’une exploitation féroce de la force de travail de l’homme. Ses soubassements sont à chercher dans une maximalisation du profit. Qui a engendré concurrence impitoyable et prédation actionnariale. Petit retour salvateur pour mieux situer l’impasse actuelle…

On l’évoquait il y a peu dans une de nos analyses : l’espoir dans une solution unanime à la sortie de Copenhague, plein de cette ingénuité enfantine ou de cet intérêt feint pour les choses de la nature, révèle une seule et même cause qu’est la difficulté de penser en dehors du modèle. L’architecture actuelle du monde, le pouvoir de force qui déséquilibre les relations internationales, ne peut conduire à un consensus. Y croire dissimule indirectement l’étiologie des troubles environnementaux et sociaux ; c’est penser que nous règlerons les problèmes en usant des modèles qui les ont engendrés, et donc éluder le fait que le mode de production et de consommation de l’occident a précipité la chute, s’est nourri de la destruction de l’homme et de la nature, et de la spoliation du Sud.

S’ajoutent à cela les frustrations historiques d’un Sud qui se voit injustement endosser la responsabilité future du retournement climatique qu’il refuse en partie en regard de son rôle mineur dans la situation actuelle. L’arrogance des pays riches crispe les pays en développement sur leurs positions, refusant parfois par principe de concéder quoi que ce soit au Nord [1]. La quête du Sud pour une reconnaissance par les pays industrialisés de leur « responsabilité historique » dans le réchauffement climatique, passe donc indubitablement pas une reconnaissance de l’incohérence de leur modèle de développement. Mais là il y a un hic ! Le développement lui-même trouve ses fondements dans l’idéologie du progrès, fer de lance des pays riches, auquel on demande aux pays pauvres de se rallier. Les quatre dragons ne furent-t-ils pas encensés pour leur rattrapage vertigineux des pays riches et leur intronisation dans une économie de marché ?

Ces pays, adoptant une stratégie d’industrialisation par promotion des exportations, qui « dépassèrent le stade du développement », sans toutefois atteindre celui des pays industrialisés, furent un exemple pour de nombreuses autres contrées du tiers-monde. En Asie, le succès est venu « conjointement d’une création d’emplois in situ (réussite interne) et de la possibilité illimitée d’exporter vers le reste du monde en raison des avantages compétitifs salariaux et des appuis publics, en particulier en matière de crédit (réussite externe) [2] ». C’est la forte pression démographique, mais surtout la grande autonomie de l’État qui permettent d’expliquer les réussites de ces pays. Autonomie qui s’est affirmée « dans la conception et la réussite d’un changement de stratégie économique affranchie de l’emprise du capitalisme étranger en dépit des liens commerciaux et d’entraide entretenus avec ce dernier [3]. » Mais pour les économistes qui s’intéressent aux changements à la périphérie du capitalisme « les prouesses des ‘4 dragons’ et de leurs émules locaux ne préfigurent pas seulement un déplacement possible du centre de gravité économique de la planète vers la zone asiatique, elles valent surtout par leur valeur historique, car elles illustrent la possibilité du rattrapage [4]. » Les quatre dragons auraient donc eu valeur d’exemple, signifiant en quelque sorte aux autres : « c’est possible. » Toutefois, le raccourci esquive une réalité compromettante pour le développement actuel des pays du Sud : les nouveaux pays industrialisés d’Asie (NPI) n’ont pas fidèlement suivi l’orthodoxie néolibérale ; l’intervention de l’État fut primordiale, développant l’éducation et imposant les normes salariales. Malgré qu’ils bénéficièrent d’une aide extérieure importante, celle-ci n’explique pas non plus leur réussite. Par ailleurs, et surtout, alors que l’on peut légitimement se questionner sur la reproductibilité économique de ce modèle en regard de la capacité d’assimilation dans un monde globalisé, nous pouvons élargir la question aux droits des travailleurs, au respect de l’environnement, et à la surconsommation de pays importateurs que produit un tel mode de développement. Ce mimétisme des pays en développement occulterait donc l’implacable réalité d’une impossible propagation planétaire du mode de consommation occidentale : si tous les êtres humains se comportaient comme les Étasuniens (en moyenne naturellement, car tous ne consomment pas de la même façon), il faudrait quatre planètes pour subvenir à leur besoin ; si tous adoptaient le style de vie des Belges, il en faudrait deux [5].

La préoccupation pour l’environnement amène donc avec elle une contradiction fondamentale, qui, s’il elle était résolue, verrait un changement de paradigme et une possibilité de désamorçage des problèmes mondiaux actuels : pour reconnaître leur responsabilité historique, les pays occidentaux doivent avouer leurs prédations passées et présentes, et donc, indirectement, admettre l’insalubrité de leur modèle de développement ; la misère des uns, et la nature ont nourri la richesse des autres. D’une même traite, les pays en développement devraient se désillusionner et comprendre que le « rattrapage » qu’on leur a tant promis n’est pas la solution… à moins d’une mondialisation de la société de classe capitaliste et d’une continuité croissante dans la destruction environnementale…

Alors, oui, sûr, « les perspectives du sommet de Copenhague restent incertaines [6] »… et ne mèneront à rien, tant que ne sera pas dénoué le nœud du problème. On l’a dit, une généralisation du mode de vie américain nécessiterait quatre planètes au minimum ; attendrait-on un mimétisme chinois qu’il en faudrait 20. L’accord sur une refonte du monde et de la relation de l’homme à l’autre et à la nature n’est pas encore arrivé… on attend peut-être la première vague de réfugiés climatiques pour initier de véritables réflexions en dehors du modèle de pensée.

Alors oui, on peut changer le monde… en faisant comme avant ! Les pays riches veulent continuer à croître, en vert pour éviter la stigmatisation et une éventuelle culpabilité. Et les autres, essentiellement les pays émergents, peuvent continuer leur croissance, mais verte aussi s’il vous plaît. Les droits à polluer sont exemplatifs de ce changement dans le même. On spéculera sur des créations fictives, des pollutions qui n’existent pas, mais que l’on inventera pour permettre aux entreprises les plus puissantes de polluer plus qu’elles ne peuvent.

Continuité de la croyance en la vertu du marché donc. Dans ce cadre, il n’est pas inutile de dresser un bref relevé historique de la financiarisation de l’économie, pour indiquer où elle nous a menés, un peu nous éclairer, pour traverser ce pessimisme de la raison qui nourrira un optimisme subversif, et dessiner une esquisse des affres potentielles d’une financiarisation de l’environnement.

La finance, mère de tous les vices ?…

Avant de poursuivre dans la description historique des réformes économiques, il est primordial de souligner que, déjà à l’époque des décolonisations et de l’ère Bandung, les pays décolonisés se fourvoyaient fondamentalement, à la fois parce qu’ils voulaient sortir de la pauvreté en intégrant un système qui en était partiellement à l’origine, mais aussi parce que ce système portait en lui la croyance d’une croissance infinie et sacralisait le profit individuel. Les évolutions des vingt dernières années, où l’idéologie néo-libérale a gagné en vigueur et s’est mondialement propagée, ont encore accentué la précarisation des travailleurs et des industries locales, rendant sans doute encore plus pertinente la nécessité de tenir compte des rapports de force internationaux, et peut-être de « sortir du développement [7] »…

Mais préalablement à la description du grand cataclysme que fut la financiarisation actionnariale pour le monde de l’entreprise, il nous faut succinctement retracer les décisions politiques qui la rendirent possible.

Car « le pouvoir et la démesure ne tombent pas du ciel, ils sont inscrits dans des structures [8] » :

« Le problème de la concurrence à l’intérieur du marché commun est un problème sérieux, est un problème grave. Seulement ce que je souhaiterais pour ma part, c’est que ceux qui s’adressent comme vous-mêmes, qui s’adressent aux industriels, aux commerçants, à ceux qui dirigent l’économie, au lieu de leur dire « ça va mal et c’est la faute du gouvernement », leur disent « vous avez pendant 50 ans vécus à l’abri de protections inadmissibles, pendant 50 ans vous étiez tranquilles. Chacun produisait sa petite affaire sans savoir à quel prix de revient et la vendait tranquillement avec son petit bénéfice, y’avait de bonnes frontières douanières, y’avait aucune concurrence et le client français était traité comme un client qui était obligé de payer ce qu’on lui donnait au prix qu’on demandait. » Nous vivrons et l’économie française, et les industriels et les commerçants français doivent vivre désormais dans la préoccupation permanente. Il s’agit de se dire qu’ils sont toujours menacés par la concurrence, qu’il faut toujours qu’ils fassent mieux, qu’il faut toujours qu’ils produisent à meilleur compte, qu’ils vendent la meilleure marchandise à meilleur prix, et que c’est ça la loi de la concurrence et la seule raison d’être du libéralisme. Car si ce n’est pas ça, je ne vois pas pourquoi on se livrerait à ce genre de spéculations et pourquoi on prendrait tous ces risques et tous ces dangers ; nous serons donc en risque permanent et le gouvernement en est parfaitement conscient, son rôle est de diminuer ces risques parfois, mais son rôle n’est certainement pas d’inviter les gens à la paresse en leur créant de nouvelles protections [9].  »

La loi de déréglementation financière de 1986 organise la liquidité des marchés boursiers, c’est-à-dire la capacité de quitter le capital d’une entreprise aussi facilement qu’on l’avait approché. Cet évènement sans précédent institutionnalisera en quelque sorte la précarité des entreprises dès lors que, non respectueuses des desiderata actionnariaux, ces derniers pourront choisir de la quitter subitement [10]. L’équation du « gagner plus avec moins » parcourt l’ensemble de la ligne hiérarchique de l’entreprise où chacun, sur un siège éjectable, risque à tout moment de perdre son poste – avec des degrés de probabilité différente selon sa position sur l’échelle hiérarchique.

À cela s’ajoute les mesures néo-libérales du GATT, de l’OMC plus tard, de la commission européenne, du G7 maintenant G20, d’accords de partenariat économique comme l’ALENA, le MERCOSUR, l’ALCA… Il est essentiel de situer le rôle de l’État, et de la politique en général, dans cette situation. L’approche systémique qui étaye notre réflexion nous incite donc à envisager l’État non pas comme, « tantôt une institution « neutre » destinée à balancer les intérêts du capital et ceux du monde du travail, tantôt une institution politique prétendument soumise aux diktats des marchés et « victime » des multinationales, tantôt enfin, l’élément central d’un « grand complot » au cœur des théories conspirationnistes [11] », mais comme un acteur à part entière du système en vigueur ; ainsi, « le modèle libre-échangiste est également une réglementation imposée par le pouvoir politique [12] », et non le seul résultat d’une forme d’injonction venue d’ailleurs.

Toutes ces mesures éminemment politiques ont donc rendu possible une nouvelle forme d’avidité financière, où la notion même de limite s’estompait progressivement. Alors qu’auparavant le revenu sur capitaux propres (ou ROE : return on equity, taux de profit pertinent du point de vue des actionnaires) se situait à des 2 ou 3%, il est passé à 15%, allant parfois jusqu’à des 20% et plus. Dans un monde de la concurrence où chacun lorgne sur les profits du voisin, cherchant constamment à faire mieux que l’autre, l’exception est vite devenue la règle.

Les années 80 ont marqué le début de cette recherche de création de valeur pour l’actionnaire, ou shareholder value. Initialement, ce concept portait sur le calcul des bénéfices d’une opération de fusion ou de rachat entre deux entreprises. Avec le temps, « elle est peu à peu devenue l’étalon des performances financières de l’entreprise, au détriment de toute logique industrielle et financière. [13] » A partir des années 90, cette notion de création de valeur pour l’actionnaire sera la référence incontournable.

Dans cette évolution, « les investissements des organismes financiers se substituent progressivement à ceux des transnationales industrielles, et cette financiarisation signifie un changement radical de stratégie. Car les opérations d’investissement ne conduisent pas à une augmentation du capital productif, comme dans le cas des IDE classiques. Elles se traduisent seulement par un changement de propriétaire [14]. » Ainsi, « l’actionnaire peut y gagner sur le marché par le jeu spéculatif des achats et reventes [15] », mais sans apporter de réels financements à l’entreprise, donc « pas nécessairement de nouvelles capacités de développement. [16] » Ce type d’investissement, volatil par nature, concourt donc au déséquilibre du monde de l’entreprise, plaçant les capitaux là où l’intérêt actionnarial est le plus fort, les retirant dès qu’un rendement meilleur se profile sous d’autres cieux.

Une mécanique bien rodée accompagne tout ce petit monde de la finance actionnariale et lui assure les gains escomptés : corporate governance (ou bonne gouvernance d’entreprise), principe de gestion de l’entreprise visant à répondre aux seuls intérêts de l’actionnaire ; rémunération en stock-options [17] des cadres dirigeants, qui dès lors que leurs revenus sont alignés sur la bourse confondent leurs intérêts avec ceux des actionnaires ; participation actionnariale du salarié qui aspire alors lui aussi aux profits de l’entreprise, car ceux-ci lui assureront de meilleurs émoluments ; retraite par capitalisation ; et aussi, plus subtil, moins tangible, cette peur répandue dans nos sociétés de perdre son travail, de devenir chômeur, d’être l’opprobre de l’autre, devant le risque d’une délocalisation qu’on pense inéluctable et qui amène à en rendre responsable le travailleur, alors qu’elle est inscrite au cœur du système.

Il reste aussi à savoir que dans ce nouveau modèle, le profil de l’actionnaire a également changé. Les actionnaires les plus importants sont maintenant institutionnels (fonds de pension, banques, assurances) ou privés. Ces fonds (hedge funds, fonds spéculatifs, et private equity, capital investissement, sorte de capital non côté), qui représentent des milliers de personnes, forment un rideau opaque entre chacun de ceux-ci et l’investissement. Ce « rôle croissant des fonds d’investissement dans le remodelage des industries, de la banque et des services, via les fusions-acquisitions, remet en cause l’accumulation capitaliste. [18] »

Premier impact sur l’économie réelle et le monde du travail de ce sentiment d’incomplétude permanent des actionnaires : « Alors que le critère de maintien d’un site en activité a longtemps été qu’il ne soit pas déficitaire, Nestlé n’a pas hésité en 2005 à fermer son usine de Saint-Menet au motif qu’elle ne dégageait qu’un taux de profit de 9 %. [19] »

Un autre cas d’école de l’insertion néfaste d’une entreprise dans la mondialisation nous est donné par Moulinex. Passé en bourse en 1996, soumise à la logique des marchés, c’est sans doute la concurrence, « dont toutes les forces ont été déchaînées au nom du progrès économique [20] », qui a tué l’entreprise. Lorsque se pose la question de la succession de son président dans les années 80, la finance propose une innovation au goût du jour : le LMBO [21] ou rachat d’une entreprise par ses salariés. Ce leurre d’une participation collective des salariés à l’entreprise, puisque seuls les plus fortunés sont assurés du commandement effectif, cèdera la place à une nouvelle direction qui privilégiera la croissance par la fusion-acquisition, répondant à la nécessité absolue de s’agrandir face à la concentration de plus en plus forte des chaînes de distribution. Moulinex est à présent jetée dans l’arène du marché mondialisé, qui par beau temps voit les bénéfices s’engranger, mais lors de crises accuse directement ses effets sur l’entreprise. C’est le cas lors de la crise européenne de 1992 qui voit la dévaluation de la livre, de la lire et de la peseta, précipitant par là même la dislocation des avantages compétitifs des produits Moulinex. Pilotée par la finance, l’entreprise encaissera les coups, et ne résistera pas aux effets de la conjoncture. Devant le refus de prêter des banques, Moulinex devra ouvrir son capital aux actionnaires, s’ensuivent les plans orchestrés par la finance… et leurs effets : « les usines de Mamers et Argentan sont fermées, leur production transférée, notamment à Bayeux, et les salariés sont priés de suivre. Réduction drastique des coûts salariaux en France, délocalisation des productions et des marchés, externalisations et flexibilité : voilà ce que la Bourse souhaitait entendre. La seule annonce du plan de restructuration de Pierre Blayau suffit à faire bondir le cours qui, descendu à 65 francs (9,90 euros) fin 1995, remonte à 98 francs en juin 1996 [22]. » Et les crises se suivent, reconduisant inlassablement leurs effets sur l’entreprise : 1997, 1998, ses marchés extérieurs, Amérique latine et Russie en tête, sont sinistrés. Dans une situation de relation bancaire traditionnelle, des arrangements eussent pu être trouvés face à des baisses de rentabilité conjoncturelles, mais la finance actionnariale abhorre toutes baisses de profit. Puisque les actionnaires dirigent, le manager obéit, et cherche toutes possibilités de faire remonter le taux de profit de son entreprise, et le trouvera : « rétablissement de la rentabilité par la compression des coûts et abandon des branches les moins profitables. Près de 2000 postes sont supprimés. [23] » Mais la finance, insatiable, trouve cela insuffisant et décide de s’adosser à la firme Brandt. En 2001, nouvelle crise et nouvelle restructuration : 4.000 emplois sont supprimés. Le 7 septembre 2001, banques et actionnaire principal jettent l’éponge : le bilan est déposé !

Comme nous l’avions évoqué, les déréglementations, politiquement administrées (GATT, OMC, G7, ALENA, Commission européenne…), ont permis l’intensification des mécanismes concurrentiels ; alors qu’auparavant, relativement protégées par des barrières nationales, les entreprises pouvaient évoluer dans des sphères parallèles non-concurentielles, l’ouverture des marchés a précipité le processus de comparaison perpétuelle et systématique. Plus possible d’écrire une ligne sans jeter un œil sur la feuille du voisin…et maintenant celui-ci pouvait être chinois, roumain ou mexicain…en outre, l’actionnaire, tel un surveillant, avait une visibilité sur la copie de tous ces élèves, dont les résultats étaient rendus publics ; de là à sortir de la classe les plus faibles… panopticum actionnarial !

Il n’est point besoin de citer d’autres exemples d’entreprises qui ont sombré sous les coups de butoir de la finance actionnariale. D’ailleurs, les noms de la majorité de celles-ci nous seraient pour la plupart inconnus tant les petites et moyennes entreprises sont les plus touchées. Comme « les entreprises du secteur industriel sont entrées dans un régime de restructuration permanente, car les luttes concurrentielles n’ont pas de fin [24] », ce sont en effet les petites structures qui sont simplement phagocytées ou purement annihilées. Actuellement, avec la crise financière et économique, « les PME souffrent de la raréfaction du crédit liée au durcissement des conditions bancaires, au moment où les ventes fléchissent et où les fournisseurs allongent leurs délais de paiement. [25] » Les grandes entreprises, elles, peuvent en général tirer profit de leur avantage lié à leur position monopolistique : « l’homogénéisation des structures de production permet aux grands réseaux de firmes multinationales d’exploiter, à l’échelle planétaire, les petites et moyennes entreprises (PME) de manière intensive et au moindre coût. Ces PME, confinées dans un rôle de sous-traitants de plus en plus fragilisés, sont tenues pour de simples centres de profit au service des grandes corporations. La situation devient encore plus intenable pour les PME elles-mêmes sous-traitantes des gros sous-traitants. Le sentiment d’insécurité et d’exploitation n’est plus l’apanage des ouvriers, paysans et travailleurs indépendants. Il touche désormais de manière concrète le milieu des petits entrepreneurs. [26] »

Et en effet, outre ce milieu des petits entrepreneurs, les deux résultats directs les plus importants de ce modèle en terme d’emploi sont qu’il n’a pas favorisé leur création et que dans un même temps il a pressurisé l’employé – et surexploité la nature, l’un allant souvent avec l’autre. L’appétit des actionnaires « détournent ainsi des sommes croissantes d’usages alternatifs tels que l’investissement productif ou la recherche et développement (R&D) – on ose à peine évoquer le maintien de l’emploi ou l’augmentation des salaires – en même temps qu’elle donne une illustration supplémentaire du pouvoir acquis par le capital actionnarial, mesuré ici par sa capacité à pomper impunément la richesse de l’entreprise. [27] » Et si la malléabilité du travailleur n’est pas assez grande ou si le syndicalisme devient trop vindicatif, l’actionnaire évitera le risque de « perte » par force de coercition. Les « Maquiladoras », entreprises installées dans des zones franges créées par les États, « lieux privilégiés où peuvent s’épanouir des activités industrielles, commerciales et financières en dehors des normes législatives et fiscales habituelles [28] », lui offriront parfois la solution. Ces zones, supérieures à 1700, présentes dans 130 pays, emploient plus de 40 millions de personnes dans des tâches à faible niveau de qualification, souvent difficiles et répétitives, dont le produit sera réexporté vers le pays d’origine de la filiale.

Sous la menace constante d’une délocalisation, preuve ultime du désengagement volontaire de l’État, les travailleurs furent de plus en plus instrumentalisés. Dans les pays en développement, la faiblesse des constructions étatiques a multiplié cette exploitation du salariat, dont le labeur profite à l’enrichissement des centres de l’économie-monde et aux élites corrompues des pays d’accueil des entreprises, en l’absence de péréquation des bénéfices. Car « dans un commerce international où producteurs et consommateurs sont coupés l’un de l’autre, l’absence de tout critère autre que marchand donne naissance à des formes nouvelles de surexploitation dont pâtissent, en premier lieu, les producteurs du Sud. [29] »

Le concept de shareholder value a donc « non seulement bouleversé l’organisation et le fonctionnement traditionnels des entreprises, mais aussi la cohésion de la quasi-totalité des pays industrialisés. [30] » La réduction du coût du travail et donc la précarisation du salariat (et le recours subséquent, dans une société de consommation, au crédit) ont été la procédure par excellence de maximalisation des profits. En outre, il a organisé la délocalisation, profitant d’une division internationale du travail [31]. Détérioration des conditions de travail, fermeture d’entreprises, chômage, compétition, le néo-libéralisme a eu des effets inédits sur la structure sociale, assujettissant l’homme à l’état d’objet assurant le profit d’une minorité, et se détournant des interventions non rentables : « entre le paludisme, touchant des millions de personnes dans des pays pauvres, et l’obésité, touchant des pays riches, le choix de recherche se fera pour la seconde, jugée la plus favorable à l’évolution du cours de la bourse. [32] »

Libre-échange, autorégulation et rien d’autre

Quel rapport avec Copenhague, avec tous ces sommets qui nous assomment ? d’aucuns se diront. La destruction de l’environnement est le pendant de l’exploitation de l’homme et c’est cette spéculation sur le risque, dans une logique de maximalisation du profit, qui nous a menés là où nous en sommes aujourd’hui. De ce fait, les pays pauvres ont raison de souligner que la situation actuelle est essentiellement due aux pays riches, de ces 20% qui consomment 80% de ce que la planète et les hommes leur offrent.

Le pouvoir actionnarial et son ubiquité substantielle, qui nous ont donné la preuve de leur but ultime et sans fin qu’est le profit, ne sera pas plus remis en question quand il s’agira de sauvegarder l’environnement. Le dogme du libre échange ne subira aucune éclaboussure. Ainsi, l’Union européenne accordera à 164 secteurs « considérés comme exposés à un risque de fuite carbone [33] » une dérogation et des droits à polluer supplémentaires dans le cadre du système communautaire d’échange de quotas d’émissions (SCEQE) en application à partir de 2013. Car il y a un problème ! Lequel ? « Le problème de la fuite de carbone [qui] réside dans le risque que des entreprises des secteurs exposés à une forte concurrence internationale, implantées dans l’Union européenne, relocalisent leurs activités dans des pays tiers dans lesquels les exigences en matière d’émissions de gaz à effet de serre sont moins strictes [34] ». Ah, ben ça alors ? C’est quoi le problème ? L’environnement, le bien-être ? Ou le profit des entreprises ? Et si c’était le deuxième le plus important pour nos gouvernements, et qu’ils avaient tout fait pour réduire les obstacles possibles se dressant devant le monde de l’entreprise et de la finance, en édictant des règles ? Comme celle où l’Union stipule qu’elle « contribue conformément à l’intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs et à la réduction des barrières douanières et autres ». Qui a donc permis le dumping social et environnemental ?

L’environnement n’a donc pas plus d’importance pour les capitalistes que l’accès des peuples du Sud à des médicaments gratuits ou bon marché. Ils nous le disent d’ailleurs implicitement dans certaines de leurs décisions : « Les secteurs et sous-secteurs considérés comme exposés à un risque important de fuite de carbone sont responsables, selon les estimations, d’environ un quart des émissions totales prises en considération par le SCEQE et d’environ 77 % des émissions totales de l’industrie manufacturière dans le cadre du SCEQE [35] ».

Quand on considère certains fonctionnements comme donné et inexorable, les solutions adoptent la même voie, et le pack se déleste d’un ensemble de possibles.

Mais il reste les propositions : « les Européens ont mis sur la table une proposition jugée très ambitieuse par le secrétariat des Nations unies sur le Climat et qualifiée d’irréaliste par les Américains. Il s’agirait de réduire de 15 % les émissions de gaz à effet de serre en 2010, par rapport aux niveaux de 1990 [36] »

… et les espoirs : « le monde cherche une issue » pendant « dix jours qui pourraient changer l’humanité [37] »…

« Mais, même si un accord est réjouissant, il ne faut pas rêver [38] ».

…12 ans après, quelques déréglementations plus tard, et un état du monde aggravé, certains continuent à se poser des questions…