L’affaire de la délocalisation du site de production allemand de Nokia à Bochum vers la Roumanie (voir notre Belwatch du 18 janvier 2008) a conduit, dans les colonnes du Financial Times, à un échange de points de vue qui éclaire d’une lumière crue la condition ouvrière contemporaine. Dans un premier temps, ainsi, le député Herbert Schui (Die Linke) s’est amusé à épingler l’absurde de la concurrence entre les politiques d’aides publiques, qui ont permis à Nokia de recevoir 100 millions d’euros de l’Allemagne pour y rester et puis 30 millions de l’Union européenne pour partir s’installer en Roumanie, tout cela dans un strict respect des règles réprimant les distorsions du libre jeu du marché, bien sûr. Mieux, comme relève Schui, en optant pour des salaires roumains quatre fois inférieurs à ceux d’Allemagne (6,90 euros de l’heure, ici, et là 28,70 euros), Nokia paraît tout à fait oublier que chaque travailleur allemand rapporte 90.000 euros par an à Nokia et, ceci expliquant cela, que le site de Bochum affiche un bénéfice annuel de 134 millions d’euros. Là, c’était sans compter avec – deuxième temps – le raisonnement tenu chez Nokia qui, par un courrier signé de vice-PDG Veli Sundbäck, va froidement déclarer qu’en vertu des règles régissant les transactions commerciales entre les différents sites d’un même groupe, ces derniers sont, du point de vue comptable, "des centres de coûts, et non des entités donnant lieu à profits et pertes". Donc : les travailleurs coûtent et ne rapportent rien, c’est à se demander pourquoi on les garde. Ces règles, pour la petite histoire, passent sous le nom de "trafic de perfectionnement passif" (transfer pricing) et, bénéficiant d’un régime fiscal très généreux, visent toutes les transactions intra-multinationale, soit entre un tiers et la moitié du commerce mondial. Cela faut beaucoup de travailleurs réduits à l’état d’une coûteuse marchandise.

Sources : Financial Times des 12 et 13 février 2008.
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