Il s’agit sans doute d’un cas limite de la propriété intellectuelle. D’ordinaire, elle protège les puissants, une manière de privatiser et monopoliser l’innovation et, donc, le progrès social. Ici, sous une forme dérivée (plutôt que de propriété intellectuelle, il faudrait parler de règles d’origine), l’arme est retournée par les vaincus, les travailleurs de Perrier. Perrier, pour mémoire, a connu une histoire chaotique. La célèbre eau de source française, commercialisée en 1898 par Louis Perrier, un docteur local, est ensuite passée entre les mains britanniques de l’aristocrate John Harmsworth, le frère du fondateur du Daily Mail, puis entre celles d’un agent de change français pour, enfin, 1992, tomber dans l’escarcelle de la multinationale suisse Nestlé, qui a payé 2 milliards d’euros le trophée. Mariage contre nature. Car, pour la direction helvète, le climat syndical français, jugé inflexible et remuant, faisait tache dans sa culture d’entreprise et on est donc allé jusqu’à menacer de délocaliser la production, par exemple en République tchèque. Les travailleurs français, appuyés par l’administration locale, ont trouvé la parade. Ils ont rebaptisé leur or bleu en "Source Perrier-Les Bouillons", du nom exact de la localité, une sorte d’appellation contrôlée qui empêchera quiconque de vendre une eau Perrier extraite d’un autre endroit. Nestlé a tenté d’attaquer ce coup bas en justice, sans succès jusqu’ici, les tribunaux ayant par deux fois donné raison à l’irréductible "petite tribu de Gaulois" du village de Vergèze (3.643 habitants), au sud de la France.

Sources : Financial Times des 15 et 29 janvier 2008.
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