Dans la "vulgate planétaire" de "l’internationale conservatrice", pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, l’Etat est l’épouvantail qui, par contraste, prouve les vertus du Marché. L’Etat est le symbole de tout ce qui marche mal et, le Marché, de tout ce qui marche bien. Conte de fées, on s’en doute. Les déboires d’Alcatel-Lucent viennent de le rappeler. Son PDG, "Pat" Russo, vient de recevoir l’ordre de présenter pour le 31 octobre 2007 un "plan d’urgence" de restructuration, à la suite de trois prévisions de résultats négatifs consécutifs. Les "investisseurs" (terme consacré pour désigner les actionnaires à l’ère de la financiarisation) ne sont pas contents et on les comprend. Lors de l’annonce de la fusion des équipementiers de télécommunications, en mars 2006, le Français Alcatel pesait 18 milliards d’euros et l’Américain Lucent 10 milliards. Ils n’en valent plus, aujourd’hui, ensemble, que 16 milliards. 18 + 10 = 16 ? Dans l’arithmétique du Marché, ce n’est pas rare. En février 2007, Alcatel-Lucent avait espéré redresser la barre en prévoyant le licenciement de 12.500 travailleurs ; d’aucuns avancent désormais le chiffre de 30.000... Fuite en avant ? C’est l’avis de l’hebdomadaire de la Bourse "Investir" qui, recommandant à ses lecteurs "de rester à l’écart du titre", relève, entre autres, que la saignée dans le personnel entraînera "de lourdes indemnités et cela bloque toute émergence d’innovation majeure". Apporté d’un horizon inattendu, c’est le bon sens même. Considérer les travailleurs comme représentant uniquement un coût, et non comme des créateurs de richesses, c’est d’évidence casse-cou, c’est s’appauvrir. La preuve par Alcatel-Lucent : se tenir à l’écart du titre.

Sources : Financial Times et Les Echos du 28 septembre 2007, Investir n° 1758 du 15 septembre 2007.
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