C’est inhabituel. D’ordinaire, lorsque la Banque mondiale dicte la politique industrielle des nations, c’est le Sud qui en fait les frais. Pas toujours. Dans le dossier que le Monde diplomatique consacre au holding agroalimentaire français Dagris (ex-CFDT, Compagnie française pour le développement des fibres textiles, créée en 1949, 19 filiales, quelque 2.000 collaborateurs, capital à 65% public), on lit : "cédant aux sirènes de la Banque mondiale", l’État français a pris un décret autorisant le transfert de Dagris du secteur public au secteur privé. Ce ne sera pas sans conséquences pour les producteurs de coton africains. Via sa filiale Copaco, Dagris absorbe (2005) près de 20% du coton africain, ensuite réexporté pour les deux tiers vers l’Asie. Les parallèles avec les scénarios vécus au Sud ne s’arrêtent pas là. Le bon mot qui revient régulièrement dans la vision occidentale des dossiers économiques lorsqu’il s’agit du Sud, c’est : gare à l’entrave fatale de la corruption (endémique, cela va de soi). Là, amusant. Car la privatisation de Dagris, contestée par la délégation syndicale de son personnel, a suivi un bien curieux chemin. Il y a bien eu appel d’offres à son rachat, mais il n’y a eu qu’un candidat, le consortium Sodaco (comprenant le fonds spéculatif IDI), lequel a décroché le marché pour un bouchée de pain, 7,7 millions d’euros, alors que Dagris est évalué à 105 millions. Pas fini. L’établissement financier Rotschild, désignée comme banque conseil de l’Etat pour conduire la privatisation, a des liens étroits, pour ne pas dire consanguins, avec certains membres du consortium et là, donc, on peut presque parler de self-service. Ce n’est toujours pas fini. Qui a permis à Rotschild de jouer ce rôle clé ? Le ministre de l’Economie Philippe Breton, dont on vient d’apprendre qu’il a rejoint, en tant que "senior advisor", le réseau de conseillers internationaux de la banque Rotschild : re-self-service. La "corruption", au Nord, chez les "visages pâles", cela se passe entre gens biens élevés, on met des gants, on préserve les apparences : vous reprendrez bien un peu de Champagne, cher ami ?

Source : Les Echos du 11 septembre 2007 et Le Monde diplomatique n°642 de septembre 2007 ("Paris brade le coton subsaharien", Olivier Piot)
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