Depuis 2006, le FMI a un problème existentiel. Prêteur à gages du Sud endetté, il est lui-même dans le rouge. Alors, SOS ?

Mot en trois lettres, sigle fétiche de la presse financière, inusité dans la langage courant. Ce pourrait être sa définition dans une grille de mots croisés. Le FMI alias Fonds monétaire international – siège : New York – ne figure pas exactement parmi nos objets familiers.

Alors, pour faire court, portrait photomaton. Né en 1947 à l’entame d’une guerre froide qui ne cessera de le caractériser, le FMI a pour mission principale, à l’instar de la Banque mondiale, d’être le gendarme de l’économie de marché et d’en promouvoir l’extension mondiale.

Le Vatican de la dérégulation

Illustrons. A un moment où cette économie de marché exige la destruction des systèmes de sécurité sociale en Europe (et de la solidarité entre travailleurs qui les sous-tend), ce sont les rapports du FMI et de la Banque mondiale, rappelle Julien Duval son livre "Le mythe du trou de la sécu" (2007), qui y apportent une caution "scientifique" [1].

Ce n’est pas un exemple isolé. En 2003, dans son rapport annuel sur l’économie mondiale, le FMI juge qu’un haut taux de syndicalisation constitue en Europe un frein à la croissance et à l’emploi, car il contribue à maintenir les "rigidités" du marché de l’emploi [2]. En 2004, le FMI en appelle aux dirigeants de l’Union européenne pour qu’ils œuvrent à "libéraliser le marché du travail et à allonger la durée du travail dans la zone euro" [3]. En 2007 ; lorsque Gordon Brown s’apprête à remplacer Anthony Blair à la tête du gouvernent britannique, le FMI l’enjoint de réduire les dépenses publiques [4]. Et, début 2008, c’est à nouveau le FMI qui monte aux barricades, aux côtés de l’OCDE, pour inviter lors d’une conférence de presse conjointe les chefs d’État européens à rendre "les marchés du travail plus flexibles" [5]. On peut multiplier. C’est une constante. Gendarme du marché libre. Le "Vatican" du capitalisme.

Il y a une alternative ?
Au moment où Dominique Strauss-Kahn prenait la tête du FMI, usant de son passe-droit (poste réservé à un Européen), sept États latino-américains mettaient en place la Banco del Sur, une sorte d’anti-FMI. Cela commençait mal. D’autant que la Russie (qui lui avait opposé son propre candidat, un économiste "soviétique"), a appelé, en juin 2007, à la création d’une "nouvelle architecture financière mondiale" [6]– et qu’on a entendu un Jacques Sapir, fin connaisseur de la géopolitique s’il en est, affirmer que "la Russie redevient dans les faits une alternative crédible à l’Occident en matière de stratégie de développement économique et industriel" [7]. Sale temps pour le FMI. Des nouvelles alliances, de nouveaux rapports de forces se dessinent...
Nouvelles alliances ? Voir "Coalitions d’États du Sud – Retour de l’esprit de Bandoung ?", 2007, une édition Syllepse-Cetri-Gresea.

Et pas seulement en Europe, pas seulement dans les pays riches. Si le FMI a acquis une certaine "popularité", si son nom apparaît régulièrement dans la dénonciation des forums sociaux mondiaux, c’est en raison de son rôle dans le Tiers-monde.

Là, aussi, brossons à grands traits. Là, ce sont les programmes d’ajustements structurels, ces dispositifs par lesquels le FMI, en tant que prêteur mondial, a imposé aux États exsangues du Sud, en contrepartie des fonds avancés, des cures d’amaigrissement drastiques. Réduction des impôts, des dépenses publiques et des départements sociaux dans tous les domaines essentiels au bien-être des populations, santé, éducation, services publics, à privatiser, SVP.

C’est l’arme de la dette. Elle est redoutable et, peut-être, mal connue dans ses ressorts décisifs. Dans ses "Confessions d’un tueur à gages économique" [8], en effet, John Perkins laisse entendre, pour en avoir été un des agents, que l’endettement des pays du Sud est le résultat d’une politique délibérée de recolonisation, d’une guerre économique dont les rouages n’ont rien à envier aux pratiques mafieuses.

Les missions de Perkins en Indonésie, au Panama et en Colombie ? Sous couvert de société-écran et avec l’appui du FMI, tête de pont des intérêts des États-Unis : monter des projets de coopération clé sur porte qui ne visait qu’à une chose, endetter le pays cible, non en vue d’un remboursement illusoire, mais pour le rendre à jamais ligoté aux politiques impériales des États-Unis.

Le système est imparable. Enfin, presque. Car cela ne "marche" que si les pays ciblés restent des "clients" du FMI. Ils le sont de moins en moins.

Arroseur arrosé…

Depuis 2006, le FMI est dit "en crise". L’Argentine, le Venezuela, la Brésil, la Russie ont claqué la porte. Ils ont remboursé. Le stock de prêts du FMI a fondu de 81 milliards, en 2004, à 12 milliards en 2007, dont 75% pour la seule Turquie, un pays qui n’ignore pas que les pieds du colosse sont désormais en argile : son budget 2008 – une première – fait fi de la tutelle du FMI. [9] La confirmation est venue début 2008. Le ministre de l’Economie Mehmet Simesk a jugé que la Turquie n’avait plus besoin des lignes de crédit du FMI, lui faisant ainsi perdre un de ses derniers "clients", avec le Pakistan et le Congo-Kinshasa [10].

C’est gênant. A double titre. Comme toute banque, le FMI vit de ses clients, c’est-à-dire des intérêts qu’il prélève sur ses prêts. Ceux-ci se réduisant comme peau de chagrin, le FMI voit donc ses comptes s’enfoncer dans le rouge et, en décembre 2007, s’est trouvé dans l’inconfortable situation de devoir annoncer une réduction de 15% de son personnel [11]. Pour une institution qui s’est fait une spécialité de faire la leçon aux pays endettés, c’est pour le moins ironique.

Un malheur n’arrive pas seul. Ayant perdu sa fonction de prêteur mondial, le FMI n’est pas loin d’avoir aussi perdu sa raison d’être. Partout, des voix s’interrogent : le FMI a-t-il encore sa place sur la scène internationale ? Ici et là, pour tout corser, d’aucuns remettent en cause sa "légitimité". Le FMI est, pour mémoire, une institution financière sous contrôle des États-Unis (17% des voix) et de l’Europe (32%), de quoi faire rire jaune en Chine (3,7%)...

Même recyclé, un gendarme reste un gendarme

Donc, on – lire : États-Unis et Europe – réfléchit à lui confier un nouveau rôle.

On songe, par exemple, à lui confier un rôle consistant à gendarmer les désordres et "déséquilibres" monétaires mondiaux. Le FMI s’y est essayé, en enjoignant la Chine de réévaluer sa monnaie, jugée sous-évaluée par les États-Unis.

C’est naturellement continuer à jouer au garçon de courses de Washington et Pékin ne s’est pas laissé impressionner. Comparée à la monnaie japonaise, de l’avis général [12] jugée sous-évaluée par rapport au dollar à hauteur de 15%, la chinoise, avec une sous-évaluation médiane de 1%, fait d’évidence l’objet d’une pression politique plutôt sélective.

On a aussi pensé lui confier la mission, non moins politique, de gendarmer les "fonds souverains", soit ces banques d’investissements et d’entraide créées par des pays du Sud pour loger leurs immenses réserves d’actifs, quelque 2.200 milliards de dollars à ce jour [13]– qui ont fait du FMI, prêteur en dernier ressort, un machin inutile, superflu et dépassé.

Là, aussi, on s’en doute, le projet paraît voué à l’échec. Le problème du FMI, en un mot comme en cent, est que, sans fonds propres pour s’imposer, personne n’a besoin de lui, ni de ses "bons conseils". Il est devenu, comme on disait avant, un tigre en papier.

P.-S.

Ce texte a été diffusé dans une version plus courte dans le n° 12 de décembre 2007 de la revue Altermonde du Centre de recherche et d’informations pour le développement (CRID), la coupole française des associations de solidarité internationale - http://www.crid.asso.fr/spip.php?page=accueil.

Notes

[1Monde diplomatique, n° 643, octobre 2007.

[2Echos FGTB, n° 2, février 2004.

[3Financial Times, 4 août 2004.

[4Financial Times, 6 mars 2007.

[5Financial Times, 25 mars 2008.

[6Wall Street Journal, 31 août 2007.

[7Le Figaro, 10 octobre 2007.

[8Confessions of an economic hit man, John Perkins, Edbury Press/Random House, 2006.

[9Financial Times, 19 octobre 2007.

[10Les Echos, 25 mars 2008.

[11Les Echos, 26 décembre 2007.

[12The Economist, 23 juin 2007.

[13Financial Times, 22 octobre 2007.