La politique industrielle est de retour. C’est ce qu’affirme le Fonds monétaire international (FMI) selon qui les États cherchent des remèdes aux « crises multiples et cumulatives […] associées à l’intensification des tensions et des conflits géopolitiques, autour de territoires, de ressources et sur le leadership dans le domaine des nouvelles technologies ».

Ce Gresea Échos propose une lecture géoéconomique de cette nouvelle réalité.

Paolo Gerbaudo, sociologue et chercheur de l’Université Complutense de Madrid, décrit le développement de l’écosystème économique chinois qui a rendu possible l’émergence de BYD, producteur de batteries automobiles devenu premier constructeur mondial de VE. En se penchant sur la structure de l’entreprise, l’auteur dévoile le retour d’une logique d’intégration verticale, pilier de l’organisation fordiste, rendu obsolète par la lean production. Bruno Bauraind et Sebastian Franco, chercheurs au Gresea, s’intéressent quant à eux sur les enjeux liés à cette intégration verticale dans l’industrie d’aujourd’hui.

Angela Wigger, professeure associée en politique économique globale à l’Université de Radboud, analyse les initiatives de l’Union européenne de soutien à l’industrie, et ce qu’elles dessinent comme logique industrielle : des institutions publiques dédiées à maintenir la profitabilité de l’investissement capitaliste, une politique assumée de de-risking ou de pilotage privé des ressources publiques.

Ilias Alami, Tom Chodor et Jack Taggart – respectivement professeur à Cambridge, à la Monash University et à l’université Queen’s de Belfast – se penchent sur l’impact géopolitique de ce redéploiement industriel et se demandent si ce nouveau cadre réglementaire modifie les règles du commerce mondial et si cet espace retrouvé de la politique industrielle peut bénéficier aux nations périphériques (ou semi-périphériques) et leur permettre une marge de manœuvre accrue dans leur politique de développement.

Enfin, Sebastian Franco donne une dimension historique et philosophique à ce débat. Expression sociale de la modernité occidentale, le développement industriel embrasse aujourd’hui bien d’autres latitudes et se drape de nouveaux habits.

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Edito

Sebastian Franco

La politique industrielle est de retour. C’est en tout cas ce qu’affirme le Fonds monétaire international (FMI), qui a enregistré ces dernières années une hausse significative des mesures adoptées par les États en matière industrielle. Rien qu’en 2023, année certes particulièrement dynamique, le FMI a comptabilisé approximativement 1.800 nouvelles « mesures de distorsion du commerce » (voir taxonomie ci-après).

Pour le Fonds, « la vague récente de mesures relevant de la politique industrielle est principalement le fait des économies avancées, et les subventions constituent l’instrument le plus utilisé. » Les pays riches dépenseraient-ils donc à nouveau leur argent pour soutenir leur industrie ? Les décennies d’austérité et d’ajustements structurels seraient-elles derrière nous ? Les politiques de déflation compétitive [1] toujours menées dans la plupart des pays occidentaux rendent cette conclusion trop hâtive, mais cette activité retrouvée de soutien industriel est bien le signe d’un changement d’époque.

Toujours selon le FMI, les États chercheraient des remèdes aux « crises multiples et cumulatives — une croissance atone depuis la crise financière, la pandémie de COVID-19 et les perturbations de l’approvisionnement qui en ont découlé — associées à l’intensification des tensions et des conflits géopolitiques, autour de territoires, de ressources et sur le leadership dans le domaine des nouvelles technologies. »

Prises ensemble, ces nouvelles mesures pourraient impacter un cinquième des importations globales, une quantité considérable ! Le domaine militaire et civil à usage dual remporte la palme des secteurs concernés, avec un quart du total des mesures étatiques adoptées. Il est suivi par les technologies avancées — notamment le médical et semi-conducteurs — qui comptent pour 20,6% puis par les technologies bas carbone avec 15,3%. L’acier et l’aluminium, cibles traditionnelles des politiques industrielles, maintiennent leur importance (10,1%) ; le domaine des matériaux critiques est encore loin derrière (3%).

Les « économies avancées » ont été à l’initiative de plus de 70% des mesures tandis que les « marchés émergents et les économies en développement » en représentent 30%. Ces derniers tendent davantage à privilégier les restrictions au commerce (barrières tarifaires ou quotas), en particulier dans le domaine des importations/exportations, plutôt que les subventions. Les raisons invoquées par les états pour justifier leurs actions touchent en premier lieu la compétitivité industrielle (37% des mesures). En deuxième lieu, figure le retour en force de la compétition géopolitique et de la sécurité nationale (19,7%) et en troisième position, nous retrouvons la résilience des chaines d’approvisionnement [2] (15,2%). Les mesures tarifaires du gouvernement de Donald Trump, postérieures à l’étude du FMI, viendraient sans doute modifier certaines données décrites ici, mais probablement pas les tendances qui les sous-tendent.

L’étude du FMI ne précise pas les montants engagés par les États dans cette politique industrielle, notamment les montants des subventions accordées aux entreprises privées. Mais différentes recherches indiquent qu’ils sont considérables : plus de 50 milliards d’euros par an en Belgique [3] (211 milliards en France [4]) et rarement assortis de conditions contraignantes [5].

Dans ce Gresea Échos, nous avons voulu illustrer cette nouvelle réalité industrielle avec cinq articles qui abordent différentes facettes de ce redéploiement qui prend des formes variées en fonction des espaces géopolitiques.

Nous nous plongeons d’abord au cœur de l’industrie du 21e siècle, en Chine, État qui abrite sur son territoire près de 30% de la production industrielle mondiale. Un « État développeur » qui a réussi en moins de deux décennies, grâce à une politique industrielle volontariste, à devenir le pays de production des automobiles les plus avancées du marché du véhicule électrique (VE), au grand dam des constructeurs européens. Dans son article, Paolo Gerbaudo, sociologue et chercheur de l’Université Complutense de Madrid, décrit le développement de l’écosystème économique qui a rendu possible l’émergence de BYD, producteur de batteries automobiles devenu premier constructeur mondial de VE. En se penchant sur la structure de l’entreprise, l’auteur dévoile le retour d’une logique d’intégration verticale, pilier de l’organisation fordiste, rendu obsolète par la lean production [6] et la recherche constante de fragmentation des chaînes d’approvisionnement. Une tendance à la réintégration des filières de production qui, selon Sebastian Franco et Bruno Bauraind, relèvent plutôt d’un glissement du cœur de métier dans certains secteurs. Ce sera l’objet du second article.

Après la Chine, l’Europe de l’Ouest. Cette région qui a vu émerger et croître l’industrie capitaliste au 19e et 20e siècle, qui a dominé le monde avec sa supériorité industrielle et militaire ou qui s’imposait sur les marchés grâce à la technologie et à la compétitivité de ses entreprises. Angela Wigger, professeure associée en politique économique globale à l’Université de Radboud aux Pays-Bas, nous décrit de manière précise les initiatives actuelles de l’Union dans le soutien à l’industrie, et ce qu’elles semblent dessiner comme logique industrielle : des institutions publiques dédiées en premier lieu à maintenir la profitabilité de l’investissement capitaliste, une politique assumée de de-risking [7] ou de pilotage privé des ressources publiques [8]. En mettant à disposition des entreprises, et en particulier les plus grandes et les plus puissantes, des fonds publics parfois généreux, l’Union leur donne les clés de notre futur ; ce sont elles qui décident quoi produire et comment le produire. En outre, la Commission vient de présenter une initiative réglementaire, l’« accélérateur industriel », aux accents, diraient certains, protectionnistes et qui s’inspire de certaines mesures prises à l’époque par la Chine. Autant dire que les débats à Bruxelles risquent d’être houleux avant son adoption.

Ensuite, nous nous interrogeons avec Ilias Alami, Tom Chodor et Jack Taggart – respectivement professeur à Cambridge, à la Monash University et à l’université Queen’s de Belfast – sur ce qu’implique cette nouvelle réalité industrielle d’un point de vue géopolitique. Les auteurs se demandent si ce nouveau cadre réglementaire modifiera les règles du commerce mondial, aujourd’hui toujours dominé par les grandes puissances occidentales et si cet espace retrouvé de la politique industrielle pourrait bénéficier aux nations périphériques (ou semi-périphériques) et leur permettra une marge de manœuvre accrue dans leur politique de développement.

Pour terminer ce Gresea Échos, nous avons voulu donner une dimension historique et philosophique à ce débat sur le développement industriel. Car c’est de cette matérialité historique que l’on tire les enseignements utiles permettant d’esquisser l’avenir. Expression sociale de la modernité occidentale, le développement industriel embrasse aujourd’hui bien d’autres latitudes. Autrefois chasse gardée européenne, puis étatsunienne, l’industrie se drape aujourd’hui de nouveaux habits. Qu’ils soient asiatiques, africains ou sud-américains, ces changements construisent un Nouveau Monde, qui n’est pas exempt de tensions bien sûr, mais sans doute plus ouvert que la phase de la domination occidentale qui aujourd’hui semble se refermer. Car au-delà de servir la puissance des nations, le développement industriel doit répondre aux enjeux auxquels l’humanité fait face aujourd’hui, et par conséquent embrasser une vision écologique, sociale et coopérative libérée d’un carcan capitaliste et fossile destructeur. Enfin, nous donnerons la parole aux travailleurs et travailleuses de l’ancienne usine de GKN à Florence qui, victimes de la violence capitaliste, ont construit un mouvement exemplaire qui dessine les contours d’une industrialisation alternative.

TABLEAU : NOUVELLES POLITIQUES INDUSTRIELLES PAR TRANCHE DE REVENUS

Source : S. Evenett, A. Jakubik, F. Martín et M. Ruta. « The Return of Industrial Policy in Data », IMF Working Papers 2024, 001, 2024. [En ligne].

Graphique : Politiques industrielles ayant des effets de distorsion sur les échanges, par secteur

Source : S. Evenett, A. Jakubik, F. Martín et M. Ruta. « The Return of Industrial Policy in Data », IMF Working Papers 2024, 001, 2024. [En ligne].

Graphique : Nouvelle politique industrielle dans les marchés émergents et les économies en développement

Source : S. Evenett, A. Jakubik, F. Martín et M. Ruta. « The Return of Industrial Policy in Data », IMF Working Papers 2024, 001, 2024. [En ligne].


TAXONOMIE DES INSTRUMENTS SPECIFIQUES DE POLITIQUE INDUSTRIELLE

Barrières à l’exportation Barrières à l’importation
Interdiction d’exportation
Exigence de licence d’exportation
Contingent à l’exportation
Contingent tarifaire à l’exportation
Taxe à l’exportation
Exigence d’approvisionnement local pour les exportations
Mesures non tarifaires liées à l’exportation
Mesures anti-dumping
Mesures anti-subvention
Interdiction d’importation
Exigence de licence d’importation
Surveillance des importations
Contingent à l’exportation
Tarif à l’importation
Contingent tarifaire à l’importation
Taxation interne des importations
Mesures non tarifaires liées à l’importation
Subventions nationales Incitation à l’exportation
Injection de capital et participation au capital (y compris les renflouements)
Subvention financière
Subvention en nature
Allègement fiscal ou de sécurité sociale
Subvention à la production
Subvention pour paiement d’intérêts
Garantie de prêt
Incitation à l’importation
Stabilisation des prix
Prêt d’État
Aide d’État
Aide d’État non spécifiée
Finance du commerce
Subvention à l’exportation
Incitation fiscale à l’exportation
Assistance financière sur les marchés étrangers
Autres incitations à l’exportation
Mesures d’investissement direct étrange Mesures de marché public
IDE : Règles d’entrée et de propriété
IDE : Incitation financière
IDE : Traitement des opérations
Accès aux marchés publics
Marchés publics
Mesures de contenu local Autres
Incitation au contenu local
Exigence du contenu local
Incitation aux opérations locales
Exigences d’opérations locales
Incitation à la valeur ajoutée locale
Localisation des marchés publics
Mesures de contenu local
Mesures anti-contournement
Contrôle des transactions personnelles
Contrôles des transactions commerciales et des instruments d’investissement
Contrôle des opérations de crédit
Limite pour les clients étrangers
Protection de la propriété intellectuelle
Accès au marché du travail
Traitement post-migration
Exigences de rapatriement et de reddition
Mesures de sauvegarde spéciales
Mesures de paiement commercial
Instrument non clair

Source : S. Evenett, A. Jakubik, F. Martín et M. Ruta. « The Return of Industrial Policy in Data », IMF Working Papers 2024, 001, 2024. [En ligne].

Sommaire

Éditorial
Sebastian Franco

L’État développeur du véhicule électrique
Paolo Gerbaudo

Intégration verticale ou adaptation du cœur de métier ?
Sebastian Franco et Bruno Bauraind

La nouvelle politique industrielle de l’UE et les coûts cachés de l’attraction des capitaux privés
Angela Wigger

Politique industrielle et réalignement impérial
Ilias Alami, Tom Chodor et Jack Taggart

L’industrie en question(s) ?
Sebastian Franco


 

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