Le 31 mai 2026, près de 24 millions de Colombiens et Colombiennes se sont rendus aux urnes pour le premier tour de l’élection présidentielle [1]. Donnés favoris dans les sondages depuis le début de la campagne, le candidat progressiste Ivan Cepeda [2] et sa colistière Aida Quilcué [3] ont obtenu le plus grand score jamais atteint par la gauche colombienneavec 40,9% des votes. Cependant, ce sont les 43,8% des votes pour le candidat d’extrême droite, Abelardo de la Espriella [4], qui ont surpris. Le deuxième tour, prévu le 21 juin prochain, s’annonce serré et les courtes semaines qui nous en éloignent, tendues et pleines d’imprévus. Éléments de décryptage…

Premier élément, un bon score à gauche malgré une campagne bien morne ; près de 9,7 millions de personnes ont soutenu dès ce premier tour le projet progressiste. C’est bien mieux que les 8,5 millions de votes obtenus au premier tour en 2022 par l’actuel président Gustavo Petro. Avec un taux d’approbation de près de 50% de la population [5], le président sortant a ainsi transmis au projet progressiste un capital politique important. Cette popularité se doit à une économie qui se porte bien, grâce notamment à une politique axée sur la hausse du pouvoir d’achat résultant en une augmentation de l’emploi [6] et une baisse de la pauvreté [7]. Et bien que souvent entravés au niveau législatif par une opposition majoritaire [8], les projets de réforme proposés par le parti de Petro ouvrent des espaces politiques de participation populaire [9] et offrent des perspectives d’amélioration réelle aux populations historiquement marginalisées [10].
Les près de 10 millions de votes d’Ivan Cepeda au premier tour témoignent d’une autre réalité : les classes populaires colombiennes, en particulier dans les territoires historiquement touchés par le conflit [11], comprennent où se situe leur intérêt ; elles ont d’ailleurs largement participé à la campagne … avec des bouts de ficelles et sans ressources. Elles ont imprimé leur propre matériel, organisé à leurs frais des assemblées et des activités dans les quartiers et les villages, et elles ont coordonné avec les moyens du bord le déplacement des votants dans des territoires difficiles d’accès [12].
Malgré ce score et cette mobilisation populaire, beaucoup à gauche, en particulier dans la jeunesse urbaine, critiquent une campagne d’Ivan Cepeda trop austère, cadenassée par des appareils politiques et sans réelle stratégie de communication. C’est un deuxième élément d’analyse. Cette jeunesse, qui a grandi dans la séquence des accords de Paix (signés en 2016) et du « Paro nacional popular » (grève nationale populaire de 2021 [13]), en appelle au débordement créatif et communicationnel qui avait animé avec succès la campagne de Gustavo Petro en 2022, afin d’affronter la résurgence du fascisme. Face à un candidat sexiste et homophobe, le succès du candidat progressiste dépendra pour beaucoup de la mobilisation populaire (notamment des réseaux féministes, lgbtqi+ ou animalistes) et d’une campagne dans les territoires et sur les réseaux sociaux pour encourager la participation aux urnes des millions d’abstentionnistes du 1er tour [14].
Troisième élément d’analyse, le score « surprise » d’Abelardo de la Espriella. Surprise entre guillemets, car la Colombie est habituée à des scores majoritaires de la droite dure. Dans ce cas, deux candidats d’extrême droite faisaient face à Ivan Cepeda : Abelardo de la Espriella et Paloma Valencia du parti de l’ex-président Alvaro Uribe. Les sondages leur prédisaient un bon score cumulé, de l’ordre de 30% et 20% respectivement [15]. Mais en fin de compte, c’est Abelardo de la Espriella qui a tiré les marrons du feu, toute la base populaire de l’uribisme ayant opté pour de la Espriella dès le premier tour. D’autant que Paloma Valencia s’était alliée au candidat vice-président Juan Daniel Oviedo, libéral et homosexuel, au grand dam des suiveurs les plus durs de l’extrême droite. La candidature de Paloma Valencia s’est ainsi effondrée et n’a récolté que 6,9% des suffrages (1,6 million de votes). Il est donc possible qu’une partie non négligeable de ces votes aille plutôt à Ivan Cepeda qu’à Abelardo de la Espriella, Juan Daniel Oviedo, le candidat vice-président de Valencia, ayant déjà affirmé qu’il ne voterait pas de la Espriella.
Mais le bon résultat d’Abelardo de la Espriella, s’appuyant sur une réelle base populaire, a bénéficié d’autres éléments qui ont permis de « gonfler » sa candidature : des médias aux ordres et la fraude électorale. Le président Petro a dénoncé une manipulation électorale et mis à disposition des autorités électorales des preuves : un registre électoral gonflé de 885.409 votants et près de 700 bureaux de vote en plus de ceux officiels.
Pour mieux comprendre, il faut savoir qu’en Colombie l’élection se joue en deux temps. Tout d’abord, dès la fermeture des bureaux de vote, on procède au précomptage. Celui-ci utilise plusieurs outils informatiques qui permettent d’annoncer des résultats très rapidement. Au final, c’est bien le scrutin qui fait foi, c’est-à-dire le résultat lorsque tous les bulletins de vote sont vérifiés centralement par les autorités électorales et les représentants des partis, ce qui peut prendre plusieurs jours. À de nombreuses reprises, la gauche a réussi à récupérer des dizaines de milliers de votes durant le scrutin. Et c’est ici que tout se corse… Un logiciel utilisé dans le précomptage fait l’objet de dénonciations depuis plusieurs années, mais son utilisation n’a pu être remise en cause par le gouvernement actuel et les demandes d’audit de son code source ont toujours été refusées. Le Conseil d’État avait pourtant déclaré le logiciel vulnérable aux manipulations dès 2018. Le mardi 2 juin, Gustavo Petro a donc assuré que le registre électoral utilisé par le logiciel avait été modifié 5 jours avant le scrutin et qu’il avait été augmenté de plus de 800.000 votants. À cette manipulation s’en ajoute une autre : plus de 5300 postes de votations (il y a plusieurs postes de votation dans un bureau de vote), laissent apparaitre des dynamiques atypiques. En effet, des postes de votation ont comptabilisé plus de 700 votes durant la journée alors qu’il est physiquement difficile d’aller au-delà de 300 votes par poste de votation… Bien que possiblement importantes, ces manipulations électorales ne changent pas fondamentalement les équilibres de ce premier tour. Cependant, la fraude électorale, son étendue et la capacité des forces progressistes à la monitorer, à la contenir et à la dénoncer sera un autre ingrédient de ce second tour.
Sortant de son devoir de réserve en tant que président, Gustavo Petro est donc entré en campagne. Il en appelle à la mobilisation générale contre le retour du fascisme et la violence politique que représente Abelardo de la Espriella. Il n’est pas le seul président à être sorti de sa réserve : Donald Trump a explicitement soutenu Abelardo de la Espriella. Par définition discrète, l’implication de l’Oncle Sam dans les affaires internes de la Colombie, et en particulier dans cette campagne présidentielle, est difficile à évaluer. Il est clair que, comme au Honduras, en Argentine ou au Chili, une droite agressive qui peut à présent compter tant sur ses propres réseaux que sur la machine sécuritaire étatsunienne a une capacité d’influence loin d’être négligeable. D’autant que la Colombie est une alliée historique de l’interventionnisme étatsunien dans la région ; les liens entre forces armées, groupes paramilitaires et narcoterroristes et les États-Unis sont connus et documentés depuis les années 1990 [16].
Washington a ainsi souvent soutenu une stratégie de la tension construite pour favoriser des options politiques autoritaires et violentes, au service de ses intérêts régionaux. Cette campagne ne fera pas exception. Ainsi, le 25 avril dernier, 21 personnes ont perdu la vie dans un attentat attribué à une dissidence des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) [17] devenue un acteur militaire important et, dit-on, proche des intérêts US. Autre exemple, les bombardements équatoriens (appuyés par les États-Unis [18]) à la frontière colombienne effectués par un président Noboa qui ne cache pas son soutien à Abelardo de la Espriella.
Le cadre et les enjeux de cette élection colombienne sont ainsi posés : une droite radicale appuyée par ses propres réseaux continentaux et internationaux, expérimentés et efficaces, dont l’objectif est le retour à un néolibéralisme autoritaire nécessitant de discipliner les couches populaires ; une offensive impériale étatsunienne renouvelée pour reprendre contrôle d’espaces qu’ont pu utiliser les pays de la région et ses rivaux (Chine, Russie) avec en ligne de mire les prochaines élections brésiliennes du mois d’octobre, et les dernières poches de résistance progressiste, en particulier en Colombie qui n’en avait pas connu auparavant, dont l’objectif est d’approfondir les réformes sociales et la démocratisation de la société.
Pour la Colombie, une victoire d’Abelardo de la Espriella signifierait un retour douloureux à une politique qui a déjà trop longtemps gouverné le pays et qui a laissé près d’un demi-million de morts et plus de 120.000 disparus [19]. Face à ce terrible retour en arrière, une mobilisation populaire inédite est peut-être en train de naitre et le sursaut démocratique d’une génération qui ne veut plus d’un pays rythmé par la violence politique et la guerre civile, pourrait faire la différence. C’est donc peu dire que la Colombie est à la croisée des chemins.
Pour citer cet article, Sebastian Franco, "La Colombie, entre la vie et la mort", Gresea, juin 2026.
Photo : @Angie.Vanessita et @22_55_K.
