Les économistes débattent depuis des décennies de l’inflation et de ses causes. Dans cet article, nous tenterons d’apporter un éclairage sur sa nature, sur la manière de la calculer, sur les politiques proposées pour la juguler, mais également sur la manière dont elle est ressentie par les différents agents économiques.

L’inflation a fait la une de l’actualité des derniers mois et a été présentée par les banques centrales, par les gouvernements, mais également par une large partie de la gauche, comme un phénomène à éviter. Dans cet article, nous reviendrons sur la définition de l’inflation et la manière de la calculer. Nous nous intéresserons ensuite aux causes de l’inflation telles qu’elles sont traditionnellement présentées dans les manuels d’économie, avant de discuter des politiques proposées à différents niveaux de pouvoir. Enfin, nous tenterons de comprendre si l’inflation est ressentie de la même manière par tous les acteurs économiques et si certaines mesures peuvent influer sur la répartition de la facture.

Inflation : de quoi parle-t-on ?

L’inflation désigne, dans une économie donnée, une hausse du niveau général des prix. On parle de désinflation lorsque les prix continuent d’augmenter, mais moins vite : par exemple, si l’inflation passe de 10% à 5%. La déflation, au contraire, désigne une baisse générale des prix.

En Belgique, l’indice des prix à la consommation (IPC) mesure l’évolution des prix d’un panier de biens et services au cours du temps. Ce panier est censé être représentatif de la consommation moyenne des ménages belges. Pour ce faire, la Direction générale Statistique et Information économique du Service Public Fédéral Économie relève les prix de milliers de biens et services, dans des points de vente répartis dans tout le pays. Les produits du panier sont ensuite pondérés en fonction de leur part dans les achats des ménages pour obtenir l’IPC (voir figure 1).

Cet indice est donc censé refléter le « cout de la vie ». Notons qu’il s’agit d’une moyenne de moyennes, et que des disparités importantes existent entre les dépenses de consommation des ménages avec, dans les faits, des différences d’inflation ressenties selon la structure de consommation des ménages (propriétaires/locataires, véhiculés ou non, familles nombreuses avec fortes dépenses alimentaires vs individus isolés…).

L’Arrêté royal du 24 décembre 1993 portant « exécution de la loi du 6 janvier 1989 de sauvegarde de la compétitivité du pays, dans le but de retarder l’indexation des salaires et des allocations sociales » instaure l’indice santé. L’indexation automatique des salaires, des allocations sociales ou des loyers se base sur l’indice santé. Celui-ci est calculé à partir de l’IPC, auquel on retire 4 types de produits : tabac, boissons alcoolisées, essence et diesel. Cet indice est inférieur à l’IPC et a donc tendance à sous-estimer l’augmentation des prix ressentie par les ménages.

Au niveau européen, Eurostat propose une autre formule pour le calcul d’un indice de prix harmonisé, avec des différences, notamment dans la prise en compte des périodes de soldes [1]. Cet IPC harmonisé sert au contrôle de la stabilité des prix et aux comparaisons européennes. Son évolution est proche de celle de l’IPC belge. L’inflation observée en Belgique en 2022-23 est la plus forte depuis le choc pétrolier de 1973 (voir graphique 1).

Tableau 1

Graphique 1

D’où provient l’inflation ?

Les économistes ont longuement débattu de l’inflation et de ses causes au cours du XXe siècle. Quatre facteurs d’explication principaux de l’inflation sont présentés dans les manuels d’économie, avec des préférences pour l’un ou l’autre selon les courants de pensée. L’inflation pourrait ainsi avoir une origine monétaire, provenir d’un excès de demande, se faire par les couts de production ou être liée à la répartition des revenus [2].

Inflation par la monnaie

Les prix augmentent parce que la quantité de monnaie en circulation s’accroit. Ce type d’explication est notamment porté depuis le XVIIIe siècle par les économistes classiques, repris par les néo-classiques puis finalement par les monétaristes au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Cette idée provient de la théorie quantitative de la monnaie qui veut que toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation se traduit par une augmentation proportionnelle du niveau des prix. La formalisation de cette relation entre monnaie et inflation est due à l’Américain Irving Fischer et au Britannique Alfred Marshall. En 1970, Milton Friedman, figure de proue de l’école de Chicago, explique que « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production ». Par conséquent, les gouvernements doivent partout et toujours être tenus responsables de l’inflation.

Ce courant de pensée a largement influencé les politiques monétaires depuis les années 1970, notamment celles de la Banque centrale européenne. Dans cette optique, toute relance budgétaire financée par de la création monétaire est inefficace en termes de création d’emploi ou d’accroissement de la production, sa seule incidence étant de créer de l’inflation.

Inflation par la demande

Ici, l’excès de demande par rapport à l’offre est la cause de la hausse des prix. Cette hausse des prix n’a lieu que si les capacités de production sont employées au maximum et qu’il n’est pas possible d’accroitre l’offre pour répondre à la demande des consommateurs. Cette explication a notamment été avancée par Keynes, qui nuance la position selon laquelle la théorie quantitative de la monnaie serait l’unique explication de l’inflation.

Un exemple d’inflation par la demande peut être observé dans les mois qui suivent la fin d’une guerre. L’appareil productif est partiellement détruit, pourtant la demande de biens de consommation repart. Les producteurs, ne pouvant satisfaire tout le monde, augmentent alors leurs prix, dans la mesure où les acheteurs sont prêts à payer plus pour obtenir un bien devenu plus rare.

Après la crise sanitaire du covid-19 et la fin des restrictions liées (couvre-feux, confinements…), la consommation de biens et services s’est quasiment rétablie, tandis que l’offre ne pouvait suivre dans tous les secteurs (pénurie de semi-conducteurs, fermeture prolongée de l’économie chinoise liée à la politique anti-covid…). D’aucuns ont pointé une forme d’inflation par la demande – ou par insuffisance de l’offre – à ce moment. Cette explication a pu jouer, dans une certaine mesure, pour les biens informatiques et électroniques notamment, mais semble insuffisante [3] pour expliquer l’ensemble de l’inflation observée depuis mi-2021.

Graphique 2 Contribution de l’énergie à l’inflation 2020-2023

Inflation par les couts

L’inflation par les couts décrit une inflation provoquée par une augmentation des couts de production (produits importés, biens intermédiaires…). Une forme d’inflation par les couts est l’inflation importée. Elle résulte d’une hausse extérieure des couts des matières premières (énergie, métaux…). C’est ce qui s’est passé lors des chocs pétroliers des années 1970. Dans le courant de l’année 2022, le même phénomène s’est produit du fait de plusieurs facteurs : déclenchement du conflit en Ukraine et réduction des fournitures de gaz russe à l’UE, mode de fixation des prix de l’électricité sur les marchés européens qui a amplifié le phénomène, spéculation, forte dépendance de l’UE aux importations d’énergies fossiles [4]. Le choc sur les prix de l’énergie est le principal facteur explicatif du pic d’inflation connu en 2022 en Europe.

Ce renchérissement des prix de l’énergie importée peut aussi être amplifié par une baisse du taux de change de la monnaie. Si l’énergie est achetée en dollars et que la valeur de l’euro diminue par rapport à la monnaie étatsunienne, chaque dollar dépensé coutera relativement plus cher en euros. Ce phénomène a pu en partie jouer, notamment lorsque la valeur du dollar a dépassé celle de l’euro en septembre 2022. Au cours de la décennie 2010, les prix du pétrole avaient atteint des sommets entre 2012 et 2014 (baril autour de 100 $), mais ces hauts niveaux n’avaient pas été aussi fortement ressentis par les consommateurs du fait d’une parité euro/dollar bien plus favorable, la monnaie unique européenne étant 30 à 40% plus forte par rapport au dollar à ce moment (1 euro ≈ 1,3 -1,4 $ entre 2012 et 2014).

Fin 2022 et début 2023, les prix de l’énergie ont diminué tout en restant à des niveaux élevés et l’inflation hors énergie a plutôt été observée dans les prix de l’alimentation. À la fin du mois de mars 2023, Statbel [5] indiquait que l’inflation des produits alimentaires avait atteint 17,02%. Quelques jours plus tard, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publiait son indice mensuel des prix alimentaires au niveau mondial [6]. La FAO précise dans son bulletin que l’indice des prix alimentaires [7] entame son 12e mois de baisse consécutive : entre mars 2022 et mars 2023, les prix alimentaires mondiaux ont diminué de 20,5% !

Graphique 3

Source : FAO

Graphique 4

Source : Statbal.fgov.be

Statbel précise que ce sont les prix des produits transformés qui ont le plus augmenté en Belgique. La transformation des produits nécessite de la main-d’œuvre et de l’énergie, ce qui peut justifier une certaine hausse des couts de production. Un effet de décalage entre la hausse des cours et la hausse des prix au consommateur final peut aussi jouer. Ceci demeure insuffisant pour expliquer un tel accroissement des prix au consommateur lorsque les prix mondiaux suivent une tendance inverse. L’explication de l’inflation des prix alimentaires est donc à rechercher ailleurs [8], probablement dans les profits des négociants de denrées alimentaires (par exemple, Cargill ou Archer Daniel Midland) ou dans les caisses des agro-industriels (Mondelez, Unilever, Inbev…) qui affichent de très bons résultats pour leur exercice 2022.

Inflation liée à la répartition des revenus

Une autre forme d’inflation par les couts peut se produire lorsque les salaires augmentent plus vite que les gains de productivité. Les entreprises sont incitées à augmenter leurs prix pour maintenir leur taux de profit, ce qui aboutit à des revendications pour accroitre les salaires (boucle prix-salaires). C’est l’une des explications favorites des fédérations patronales : les entreprises seraient contraintes d’augmenter les prix pour compenser la hausse des salaires nominaux. L’idée sous-jacente étant évidemment de remettre en cause les mécanismes d’indexation et de limiter les augmentations salariales. De l‘aveu même de plusieurs économistes du FMI, la crainte d’une boucle prix-salaires s’est avérée infondée, tant en 2022, que lors d’épisodes similaires par le passé [9].

Moins médiatisée et rarement mise en avant par les économistes libéraux, la possibilité d’une inflation tirée par les profits. Le mécanisme est proche de celui présenté ci-dessus. Les entreprises, anticipant une inflation à court ou moyen terme et des couts de production plus élevés, vont accroitre leurs prix et leurs profits « préventivement », dans le but de maintenir leurs marges une fois les salaires indexés et l’inflation subie. Il s’agit ici d’une boucle prix-profits. Yves Besançon évoque ce phénomène dans un article de septembre 2022. Pour l’économiste, la boucle prix-profits « est parfaitement réelle, et maintenant bien engagée en France, à la seule fin de maintenir un partage de la valeur ajoutée profondément favorable au capital. Cette boucle « prix-profits » s’analyse comme une soupape de sécurité du capitalisme patrimonial, que ce dernier met en place pour continuer à satisfaire la cupidité des actionnaires, dans un contexte caractérisé à la fois par une hausse du cout des consommations intermédiaires (énergie, matières premières, etc.) et une accentuation de l’affaiblissement structurel des gains de productivité du travail » [10].

Certains patrons de multinationales sont même très clairs lorsqu’ils évoquent le sujet auprès de leurs actionnaires. Le patron de Procter & Gamble, explique par exemple que, « s’appuyant sur les forces de ses marques », P&G « met en œuvre de manière réfléchie des augmentations de prix adaptées ». Pour le patron de Kraft, Miguel Patricio, la multinationale, loin de subir l’inflation, s’attend à « continuer à fournir des prix positifs » [11]. Nous avons ici une partie de l’explication de l’augmentation des prix alimentaires : les multinationales de l’agroalimentaire ont gonflé les prix pour maintenir leurs profits ou les augmenter, et rétribuer généreusement leurs actionnaires. Les résultats 2022 de nombreux géants du secteur semblent valider cette hypothèse.

Matthias Somers met en avant la même explication pour la Belgique [12] en 2022. Pour ce dernier, l’inflation en Belgique s’explique à 18% par la boucle profits-prix, à 11% par la boucle prix-salaires et pour les deux tiers restant par la hausse du cout des importations (notamment énergétiques). Aux États-Unis, le phénomène a été relevé dans un article [13] de la réserve fédérale de Kansas City paru début 2023. Les trois auteurs y affirment que la croissance de la marge des entreprises explique plus de la moitié de l’inflation observée aux États-Unis en 2021.

Il est donc possible que les différents facteurs explicatifs de l’inflation jouent simultanément. Le facteur auquel on attribuera le plus d’importance influencera nécessairement le choix de politiques menées.

Quelles politiques proposées ?

Face au pic d’inflation connu en 2022, différents niveaux de pouvoirs ont émis des propositions pour faire face à cette crise. Le FMI a émis une série de recommandations – dans des rapports ou des billets de blogs publiés sur son site par des économistes – pour les pays européens, quant à l’épisode inflationniste démarré en 2022. Notons qu’il s’agit de recommandations qui n’ont pas valeur contraignante, aucun pays de l’Union européenne n’ayant eu recours à l’institution de Bretton Woods en 2022 ou 2023.

Dans son Moniteur des finances publiques [14], le FMI rappelle la nécessité de mettre en œuvre des mesures de soutien « en aidant les ménages et entreprises à surmonter l’adversité ou à s’y adapter », notamment pour protéger de trop fortes baisses de revenus ou d’emploi. Pour le Fonds, l’action directe sur les prix n’est pas efficace et des mesures ciblées pour les catégories de la population les plus vulnérables sont nécessaires. Un discours auquel le FMI ne nous avait pas habitués dans le passé. Mais le FMI s’empresse de rappeler la nécessité de combler les dépenses budgétaires « par un assainissement des finances publiques progressif et constant » plutôt que « par une contraction budgétaire brutale provoquée par une perte de confiance du marché ».

Traduction : après avoir mis en œuvre des dépenses budgétaires pour aider les populations précaires et les entreprises, une politique d’austérité progressive et constante serait la solution pour les États, afin de rassurer les marchés, faire en sorte que banques et investisseurs institutionnels continuent d’acheter de la dette publique, « préserver les liens précieux entre les entreprises et leurs créanciers, et réduire les effets durables des faillites bancaires systémiques. » [15] C’est un peu ce qui s’était passé en Grèce en 2010. Les créanciers avaient perdu confiance dans la capacité du pays à rembourser ses emprunts et lui avaient imposé des taux d’intérêt exorbitants. Acculé, le gouvernement avait fait appel au FMI pour l’aider à rembourser ses créanciers. Parmi ces derniers, des banques françaises et allemandes qui risquaient de perdre gros en cas de non-remboursement des emprunts [16]. Cette fois-ci, de l’avis du FMI, il faudrait maintenir une forme d’austérité constante et progressive pour éviter de reproduire la même situation.

En septembre 2022, des économistes du FMI avaient publié une étude [17] allant dans le sens de cette même orthodoxie budgétaire. Ceux-ci conseillaient à l’UE de maintenir des règles budgétaires strictes après les dépenses liées à la pandémie (il n’est pas fait référence à la flambée des prix dans cette étude). Il s’agit notamment de renforcer la règle consistant à maintenir la dette publique sous le seuil de 60% du PIB, en invitant les gouvernements à tendre vers un solde positif ou nul au cours des 3 à 5 années suivant ce dépassement.

Quelques semaines plus tard, Alfred Kammer, le directeur du département Europe du Fonds monétaire international, affirmait qu’un resserrement de la politique monétaire s’imposait (hausse des taux d’intérêt), associé à une consolidation budgétaire [18] qui, elle aussi, « s’impose ».

Si le FMI est resté cantonné à des recommandations, la Banque centrale européenne (BCE) est déjà passée à l’action. Et la principale mesure retenue a été celle d’augmenter les taux d’intérêt. En mars 2023, la BCE a décidé d’augmenter son taux d’intérêt directeur (REFI) à 3,5% dans le but de contenir la hausse des prix. Cette hausse du taux d’intérêt est la sixième depuis juillet 2022. L’institution basée à Francfort affirme qu’elle continuera d’augmenter les taux à un rythme régulier pour assurer au plus tôt le retour de l’inflation autour de la cible de 2%. La banque centrale espère ainsi freiner la demande – en rendant les emprunts plus chers pour les entreprises et les individus – et éviter « le risque d’un glissement à la hausse persistant des anticipations d’inflation » [19].

Problème : il n’y a pas d’excès de demande. C’est ce qu’expliquait le gouverneur de la Banque Nationale grecque – également membre de la BCE – en septembre 2022 : « L’argument selon lequel la politique monétaire doit être resserrée quand l’inflation augmente repose sur le fait que l’inflation est induite par la demande. Cet argument est peut-être partiellement vrai aux États-Unis, mais il se heurte à la réalité européenne. En Europe, l’inflation est conduite par l’offre. Mais quand l’inflation est liée aux pressions venant de l’offre, un resserrement excessif de la politique monétaire aggraverait les effets négatifs sur la production. » [20] La conséquence la plus plausible des politiques de la BCE sera donc d’aggraver la récession en rendant les emprunts pour les ménages et les entreprises plus couteux, ce qui fera mécaniquement diminuer la demande. La hausse des taux d’intérêt permettra par ailleurs de renforcer le taux de change de l’euro, ce qui renchérira les exportations et diminuera le cout des importations, notamment de l’énergie.

Du côté de la Commission européenne, les discours vont dans le sens de la rigueur budgétaire et de la limitation des dépenses publiques. Concernant la Belgique, la Commission estime que l’évolution des dépenses courantes n’est pas conforme aux recommandations du Conseil européen et que « la croissance élevée des dépenses courantes est largement due aux défis structurels tels que des augmentations de dépenses en matière de retraite et de soins de santé, ainsi qu’à l’indexation des salaires des fonctionnaires et des dépenses sociales. » [21] Il faudrait ainsi limiter les dépenses publiques à un niveau inférieur à celui de la croissance moyenne à moyen terme. Le commissaire européen au commerce entonnait également le refrain de la rigueur, déclarant qu’il fallait éviter une relance budgétaire généralisée [22].

En Belgique, le gouvernement fédéral a pris une batterie de mesures pour lutter contre l’inflation au cours de l’année 2022. La politique monétaire étant du ressort de la BCE, ne reste plus que la politique budgétaire et fiscale comme levier d’action. L’essentiel des mesures prises par la coalition Vivaldi a ciblé les prix de l’énergie : extension du tarif social pour les ménages disposant d’un revenu brut inférieur à 20.000€/an, soit environ 20% de la population (avec suppression progressive en avril 2023) ; réduction des accises sur les carburants ; réduction du taux de TVA à 6% pour le gaz et l’électricité, finalement prolongée indéfiniment après avril 2023 ; prime énergie de 100€ pour les titulaires d‘un contrat d’électricité résidentiel ; chèque mazout (entre 225 et 300€) ou pellets ; prime fédérale chauffage ou électricité pour les contrats variables (entre 120 et 270€). Les entreprises bénéficient aussi du chômage temporaire « énergie ». En cas d’arrêt de la production, comme cela a pu se produire dans la chimie ou la fabrication d’engrais, les entreprises peuvent mettre leurs travailleurs en chômage temporaire, pris en charge par la collectivité, comme lors de l’épisode covid.

Le gouvernement a également mis en place une taxe sur les surprofits des fournisseurs d’énergie en décembre 2022. Elle s’applique à 100% lorsque les prix du MWh dépassent les 130 euros, jusque juin 2023 et rétroactivement à partir du 1er aout 2022. Par ailleurs, les entreprises bénéficieront d’une réduction des cotisations patronales ONSS de 7% pour le premier semestre 2023. Par ces mesures, il s’agissait plus de corriger les effets de l’inflation élevée que d’en combattre les causes réelles.

Une inflation ressentie de manière différenciée

L’inflation est-elle subie de manière différenciée selon que l’on soit emprunteur ou épargnant, salarié ou indépendant, propriétaire ou locataire, avec de hauts ou de bas revenus ?

L’inflation peut être vue comme une baisse de la valeur de la monnaie. Cent euros d’aujourd’hui ne permettront pas d’acheter la même quantité de biens l’année prochaine si les prix augmentent de 10%. C’est pour cette raison que les revenus du capital, s’ils ne sont pas indexés, perdent de leur valeur avec l’inflation. C’est le cas des petits épargnants dont les économies sont placées sur des comptes d’épargne avec des taux d’intérêt frôlant les 0% tandis que l’inflation a culminé à plus de 10% en 2022. Ce type d’épargnant voit ses économies fondre en cette période d’inflation. Il en va de même pour les revenus nominaux du capital, c’est-à-dire ceux dont le montant est fixe. Un placement dans l’immobilier locatif avec l’assurance que les loyers seront indexés ne sera par contre pas touché.

Dans l’absolu, les acteurs bénéficiant de revenus indexés subissent l’inflation de manière moindre. Un propriétaire pourra appliquer l’indexation de son loyer à la date anniversaire de la signature du bail et ne verra pas ses revenus réels (corrigés de l’inflation) diminuer fortement. Il en va de même pour un salarié bénéficiant de l’indexation automatique de son salaire, comme la loi l’impose en Belgique. Rappelons que l’indexation des salaires, allocations sociales et des loyers se fait sur base de l’indice santé qui ne tient pas compte des prix des carburants et ne reflète pas la totalité de l’inflation subie.

À l’inverse du propriétaire, le locataire voit son loyer augmenter chaque année et l’entièreté de l’inflation est donc reportée sur lui. De même, un travailleur indépendant ne bénéficiera pas de l’indexation automatique de son revenu, et devra accroitre le tarif de ses prestations pour maintenir son « pouvoir d’achat ». Il n’est pas garanti que tous les indépendants parviendront à accroitre les prix de leurs prestations. Ceci dépendra du secteur d’activité concerné, de la concurrence, mais aussi du pouvoir de négociation de l’indépendant vis-à-vis de ses clients ou donneurs d’ordre. Un électricien ou un plombier à son compte y parviendra probablement mieux qu’un coursier à vélo sous (faux) statut d’indépendant.

Une distinction peut aussi être faite entre épargnants et emprunteurs. Comme nous l’avons vu, une épargne dont le taux d’intérêt est inférieur à l’inflation perd de sa valeur réelle (ou de son « pouvoir d’achat »), puisque le taux d’intérêt réel (le taux d’intérêt corrigé de l’inflation) est négatif. Au contraire, un individu ou un ménage remboursant un emprunt à taux fixe et dont le salaire est indexé verra les échéances de son emprunt se réduire. La part de son salaire consacrée aux paiements des mensualités diminuera.

La structure des dépenses incompressibles des ménages joue aussi un rôle non négligeable. Un individu vivant et travaillant en zone urbaine, avec la possibilité de se rendre sur son lieu de travail grâce aux transports publics subira moins l’inflation liée aux carburants qu’une personne vivant en zone rurale et contrainte d’utiliser sa voiture pour aller travailler ou déposer ses enfants à l’école. De même, un ménage ayant signé un contrat fixe de fourniture d’énergie au moment de la pandémie n’aura pas vu ses factures exploser au cours de l’année 2022, au contraire d’un ménage tenu par un contrat variable.

Nous venons de le voir, l’inflation ne touche pas les acteurs économiques de la même manière selon leur patrimoine, le type de revenus dont ils bénéficient ou en fonction du fait que ceux-ci soient indexés sur l’inflation ou pas. Est-il pour autant possible de déterminer si les catégories les plus riches, ou au contraire les plus précaires sont plus impactées par l’inflation ?

En Belgique, plusieurs études ont tenté de répondre à la question. En 2013, Bodart et Hindricks [23] avaient étudié l’inflation entre 2001-2011. Ils avaient comparé l’inflation cumulée sur la période pour les différents déciles. Conclusion : l’inflation cumulée était de 32% pour le décile le plus pauvre (les 10% les plus pauvres en termes de revenus), contre 26% pour le décile le plus riche. L’indice santé avait crû de 24% sur la même période. Tout le monde avait perdu, les plus pauvres davantage.

En 2020, Hindricks et Germain [24] ont réédité l’exercice pour la période 2011-2018. Cette fois, les auteurs comparent les différents quartiles (la population est divisée en groupes de 25%). Là encore, les auteurs aboutissent au résultat que le premier quartile (les 25% les « plus pauvres » en termes de revenus) a observé une inflation cumulée de 16,86% sur la période contre 15,97% pour le dernier quartile.

Si les écarts d’inflation se réduisent entre les couches les plus riches et les plus pauvres – notamment du fait d’une inflation plus faible sur la période étudiée – , le constat selon lequel les plus pauvres subissent davantage l’inflation que les plus riches se vérifie à nouveau. Et l’explication est relativement simple à comprendre : les ménages les plus pauvres consacrent une part plus grande de leur revenu à l’énergie et au logement. Pour la période actuelle, nul doute que les déterminants d’une inflation plus forte subie par les revenus les plus modestes demeurent. La forte poussée des prix alimentaires joue également dans ce sens.

Qui paie l’inflation ?

Finalement, sur qui va reposer la facture de l’inflation ? La réponse dépendra largement des politiques qui seront menées dans les prochains mois. Les dépenses publiques ciblant le cout de l’énergie ont évidemment eu un effet sur les finances publiques. Elles ont permis de réduire le poids de l’inflation sur les ménages et les entreprises, par les « primes énergie » et la réduction de la TVA. L’État a pris à sa charge une partie du cout de l’inflation, mais les déficits risquent de mener à des politiques d’austérité dans les années à venir.

Selon le budget pluriannuel 2023-24 présenté fin 2022 par la coalition Vivaldi, le gouvernement compte récupérer une partie des dépenses liées à la crise par une taxe sur les surprofits. Le Premier ministre a annoncé compter sur des recettes de 3,1 milliards grâce à cette taxe [25]. Elle a déjà rapporté quelques centaines de millions d’euros pour 2022. En revanche, pour ce qui concerne la taxe s’appliquant lorsque les prix de l’électricité dépassent les 130€/MwH, il y a fort à parier que les sommes annoncées n’arriveront pas complètement dans les caisses de l’État du fait d’une baisse des prix de l’énergie début 2023.

Des économies et des recettes ont d’ores et déjà été annoncées via la limitation de la norme de croissance des soins de santé à 2%, par une taxation des cigarettes électroniques et une augmentation des accises sur le tabac ou par une réduction du crédit-temps accordé aux parents pour motif de « soins aux enfants ». Elles seront donc à la charge des parents d’enfants malades, et de l’ensemble de la population, qui risque de voir l’offre de services de santé publique se dégrader encore.

Comme nous l’avons vu dans la section précédente, les arbitrages réalisés entre locataires et propriétaires sur l’indexation des loyers sont des choix politiques qui font reposer le poids de l’inflation sur l’une ou l’autre catégorie d’acteurs économiques. Le choix de ne pas revenir sur cette mesure, ne serait-ce que temporairement, indique la volonté de la part des autorités publiques de sauvegarder la rente immobilière. Le choix d’un saut d’index des loyers aurait au contraire indiqué la volonté politique de maintenir les revenus des locataires, et aurait fait porter le cout de l’inflation sur les propriétaires. Au lieu de cela, il a été proposé que l’indexation soit liée à la performance énergétique des bâtiments. À Bruxelles, une loi est entrée en vigueur en octobre 2022, pour une période d’un an. Les propriétaires louant des logements comportant les plus mauvaises notes (F et G) ne pourront indexer leur loyer, ceux avec des logements avec un PEB E pourront indexer à moitié. Les autres pourront indexer complètement. Des mesures allant dans le même sens sont en vigueur dans les deux autres régions.

La question de l’indexation des salaires est également cruciale. Les fédérations patronales belges ne cessent d’en appeler à un report de l’index pour, selon elles, maintenir leur compétitivité. Le gouvernement s’est pour l’instant refusé à mettre en œuvre cette mesure qui reviendrait à faire porter la quasi-totalité de la facture de l’inflation sur le travail.

Dans les années 1970, au moment du premier choc pétrolier, la part salariale – la part de la richesse créée consacrée aux salaires – avait crû en même temps que l’inflation, et l’excédent d’exploitation s’était contracté. L’inflation avait alors eu un effet redistributif. Une période d’inflation peut donc rimer avec une modification de la répartition de la valeur en faveur des travailleurs lorsque l’indexation s’applique. Lors du choc pétrolier de 1974, l’indexation de facto des salaires dans de nombreux pays européens avait laissé aux seules entreprises le soin de régler la facture pétrolière par une contraction de leurs profits.

Comme l’explique Christian Valenduc, « L’option prise avait alors été de protéger les salariés en maintenant l’indexation automatique des salaires, et ce dans un contexte d’appauvrissement du pays puisque se produisait une hausse de la facture extérieure. Il y a donc eu contraction de l’excédent d’exploitation et baisse de la rentabilité du capital et des entreprises. Les pertes d’emploi ont suivi dans le secteur privé, mais elles ont été compensées par une hausse de l’emploi public. Les déséquilibres qui se sont alors creusés (déficit extérieur, déficit public, perte de compétitivité, baisse de la rentabilité des entreprises) ne pouvaient perdurer et la politique économique s’est réorientée. Pour ce qui concerne le sujet traité ici, cela s’est traduit par trois sauts d’index et par une forte modération salariale, qui ont corrigé le partage de la valeur ajoutée à l’avantage de l’excédent brut d’exploitation. » [26]

Dans les années qui suivirent, les politiques menées et les licenciements dans le secteur privé avaient à nouveau modifié la répartition capital-travail en faveur des entreprises [27]. Pour en revenir à la situation actuelle, les salaires sont indexés et cela pourrait mécaniquement faire baisser la part du capital dans la valeur ajoutée. Mais l’on observe en parallèle un maintien, voire une hausse des marges des entreprises. En 2022, la marge brute des sociétés non financières atteignait même des niveaux records [28]. En février 2023, un responsable de la BCE expliquait, faisant allusion à la situation européenne, que : « Jusqu’à présent, les travailleurs ont supporté l’essentiel de la "taxe Poutine" [ndlr : le surplus d’inflation lié à l’invasion russe de l’Ukraine], subissant une perte importante de revenu réel alors que, dans l’ensemble, les marges des entreprises sont restées stables ou ont même augmenté dans certains secteurs. En fin de compte, la « taxe » sera absorbée par les facteurs de production − travail et capital − proportionnellement à leur pouvoir de négociation respectif sur le marché du travail. » [29]

Et c’est en effet sur ce point que réside tout l’enjeu des politiques de lutte contre l’inflation. L’inflation sera absorbée par le capital et le travail « en proportion de leur pouvoir de négociation respectif ». Pour l’heure, les entreprises maintiennent leurs marges et les salariés et allocataires sociaux voient leurs revenus indexés. Les pouvoirs publics ont en fait pris à leur charge une bonne partie de l’inflation observée en 2022 et début 2023. La facture sera réglée par l’austérité des politiques publiques dans les prochaines années. Si les mesures mises en place visent principalement les travailleurs, ou les citoyens par des attaques contre les services publics, et que la contribution des entreprises et du capital ne s’accroit pas, le risque est effectivement de faire porter le cout de l’inflation sur l’ensemble des citoyens de manière différée.

Les syndicats et les mouvements sociaux devront donc redoubler de vigilance pour que l’entièreté de la facture de l’inflation ne soit pas portée par les travailleurs. Le refus catégorique de revenir sur l’indexation des salaires sera crucial. De la même manière, les luttes pour la régulation des loyers, l’imposition plus grande des revenus du capital et le renforcement des secteurs publics (santé, transports, énergie…) seront les garants d’une réduction des inégalités et d’une meilleure répartition de la valeur.


Pour citer cet article : Romain Gelin, "Qui va régler la facture de l’inflation ?", in Gresea Échos n°114, juin 2023.

Photo : Krasnyi Collective / Dominique Botte.

Notes

[1. FGTB, Tout savoir sur l’index, juin 2014.

[2Beitone, A. et Rodrigues, C., Économie monétaire, Théories et politiques, 2017, Ed. Armand Colin.

[3Besançon, Y., « L’inflation par les profits, la dernière nouvelle béquille d’un capitalisme actionnarial écocidaire et moribond », Institut Rousseau, 6 septembre 2022.

[4. Lire dans ce numéro : Gelin, R., « Inflation : les politiques énérgétiques dans le viseurs », juin 2023, Gresea Échos n°114, pp. 25-35.

[5. Statbel, Indice de prix à la consommation, mars 2023.

[6. FAO, Situation alimentaire mondiale, [En ligne], 2023.

[7. La FAO précise sur son site : « L’indice FAO des prix des produits alimentaires est une mesure de la variation mensuelle des cours internationaux d’un panier de produits alimentaires de base [ndlr : céréales, huiles végétales, produits laitiers, viande et sucre]. Il s’agit de la moyenne des indices des cinq groupes de produits de base, pondérée selon la part respective moyenne des exportations de chacun des groupes pour la période 2014-2016. »

[8Gelin, R., « À qui profite la flambée des prix alimentaires ? » Tchak ! n°14, juin-août 2023.

[9Alvarez, J. et Hansen, N-J., « Wage-Price Spiral Risks Still Contained, Latest Data Suggests », February 24, 2023, billet de blog, imf.org.

[10Besançon, Y., 2022, op. cit.

[11Dion, R., « Big Companies Thrive During Periods of Inflation », Wall Street Journal, 10/2/2022, cité dans, Durand, C., « The end of financial hegemony ? », New Left Review 138, Nov-Dec 2022.

[12Voir dans ce numéro : Somers, M., « Salaires, prix, bénéfices : une analyse des résultats d’exploitation en période d’inflation », Gresea Échos N°114, juin 2023.

[13Glover, A., Mustre-del-Río, J. et von Ende-Becker, A., « How Much Have Record Corporate Profits Contributed to Recent Inflation ? », Publication information : Vol. 108, no. 1, 2023, Federal Reserve Bank of Kansas City.

[14Voir le résumé en français ici : IMF, Aider la population à rebondir, [En ligne], octobre 2022.

[15. Op. cit.

[16Gelin, R., « Le FMI "ajuste" l’Union européenne », Gresea Échos n°77, mars 2014.

[17. Arnold & al., « Reforming the EU Fiscal Framework Strengthening the Fiscal Rules and Institutions », International Monetary Fund, 2022. Departmental Paper Series, DP/2022/014.

[18. Kammer, A., « Inflation élevée et croissance en berne : un cocktail délétère et un défi à relever pour l’Europe », 21 octobre 2022, billet de blog, imf.org.

[19Banque centrale européenne, Décisions de politique monétaire, Communiqué de presse, [En ligne], 2 février 2023.

[20Statement by Mr Yannis Stournaras, Governor of the Bank of Greece, at the Governors’ panel « Inflation - can central banks cope ? », European Forum Alpbach (EFA) 2022, Alpbach, Austria, 30 August 2022 ; cité dans Orange, M., « La Banque centrale européenne ouvre la voie à la récession », Mediapart, 8 septembre 2022.

[21Commission européenne, La Commission définit des orientations pour aider à surmonter la crise énergétique et rendre la Belgique plus verte et plus numérique, [En ligne], 22 octobre 2022.

[22Commission européenne, Coordination des politiques économiques : La Commission définit des orientations pour aider à surmonter la crise énergétique et rendre l’Europe plus verte et plus numérique, [En ligne], 22 novembre 2022.

[23Bodart, V. et Hindricks, J., « Les inégalités d’inflation selon l’âge et le revenu », Regards économiques, mars 2013, n°102. UCL.

[24Germain, A. et Hindriks, J., « L’inflation est-elle inégale en Belgique ? », CORE Discussion Papers ; 2020/16 (2020).

[25Rtbf.be, « Budget fédéral : ce que prévoit la coalition Vivaldi pour 2023-2024 », 16 oct. 2022.

[26Valenduc, C., « Distribution et redistribution des revenus : évolution des inégalités en Belgique », Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 2346-2347, no. 21-22, 2017.

[27. Voir par exemple : Bauraind, B., « Septante ans de distribution conflictuelle des richesses en Belgique », Gresea, juillet 2019.

[28. Voir l’article de Somers, M., « Salaires, prix, bénéfices : une analyse des résultats d’exploitation en période d’inflation », Gresea Échos N°114, juin 2023.

[29ECB, Speech by Fabio Panetta, Member of the Executive Board of the ECB, at an event organised by the Centre for European Reform, the Delegation of the European Union to the United Kingdom and the ECB Representative Office in London, [En ligne], 16 february 2023.