Ce texte est une version longue d’une carte blanche proposée au journal Le Soir, en réaction à un article paru le 23 juin 2023, intitulé « Notre Banque nationale est-elle de droite ? ». La carte blanche originale est disponible ici.

En écho aux polémiques entre le PS et Ecolo, d’un côté, et le gouverneur de la BNB, de l’autre, Le Soir publiait le 23 juin 2023 un article intitulé « Notre Banque nationale est-elle de droite ? ». Il faut saluer la volonté de faire de la pédagogie autour d’une institution aussi fondamentale que méconnue. Mais, force est de constater que certains aspects essentiels ont échappé au débat politique et médiatique.

Les récentes sorties de Pierre Wunsch [1] (gouverneur de la BNB) ont été l’occasion de mettre à nouveau en lumière une institution aussi fondamentale que méconnue : la Banque nationale de Belgique (BNB). Dans un article intitulé « Notre Banque nationale est-elle de droite ? » [2], Le Soir commence par rappeler que : « La Banque nationale n’est pas une banque comme la vôtre. C’est la "banque des banques" – autrement dit : la banque centrale. À ce titre, elle est chargée de mettre en œuvre la politique monétaire – d’influencer le niveau des taux d’intérêt – selon les décisions prises avec la Banque centrale européenne (BCE) et les autres banques centrales nationales des États partageant la monnaie unique. La BNB a également pour mission de surveiller les banques afin d’assurer la stabilité financière – comprenez : d’éviter la faillite d’une ou plusieurs banques. »

Ces missions d’intérêt public, poursuit l’article, la BNB doit les mener en toute « indépendance » du pouvoir politique – une caractéristique présentée comme « essentielle » et qu’elle partagerait d’ailleurs avec « les Banques centrales des autres pays avancés ». Une « évidence » qui aurait toutefois mérité d’être remise en contexte.

Une notion récente

L’indépendance des Banques centrales est en effet une notion relativement récente qui ne s’est largement imposée au niveau mondial que dans le cadre du tournant néolibéral des années 1980, dont elle fut – et reste à ce jour – un instrument majeur [3]. Il ne s’agit en rien d’une théorie robuste, mais plutôt d’un présupposé politique, popularisé par les monétaristes en Europe et aux États-Unis, parmi lesquels Milton Friedman, l’un des pères fondateurs du néolibéralisme [4]. Cette indépendance vise un double objectif : éviter les conséquences que peuvent avoir des choix politiques sur l’inflation pour protéger les capitaux et promouvoir l’idée d’une « constitution économique ». Dans cet ordre d’idées, Milton Friedman considérait par exemple la démocratie comme une menace à circonscrire pour le « bon » fonctionnement de l’économie (capitaliste) [5].

Des dispositifs comme l’indépendance des Banques centrales, mais aussi la multiplication des traités de libre-échange ou encore la levée des contrôles sur la circulation des capitaux poursuivent donc un seul et même objectif fondamental : limiter les marges de manœuvre des gouvernements nationaux face à des demandes « populaires » qui risqueraient de nuire au marché ! [6] Il s’agit donc bien de discipliner ces mêmes gouvernements par la sanctuarisation du marché, au nom de prétendues « lois économiques supérieures »… que les Banques centrales sont pourtant les premières à enfreindre lorsqu’il s’agit de voler au secours de financiers peu scrupuleux.

Le fait est qu’il n’y a pas de « lois économiques », du moins pas de lois indépendantes des rapports de force qui structurent nos sociétés. L’économique est nécessairement encastré dans le politique, comme l’a démontré l’économiste Karl Polanyi [7]. Toute politique économique – y compris monétaire – est donc toujours une affaire d’arbitrage entre différents intérêts. Prétendre le contraire, c’est simplement œuvrer à reproduire une société à l’identique qui protège de facto les intérêts dominants.

Le paroxysme européen

Pour en revenir à la question posée par Le Soir, une Banque centrale « indépendante » est donc par construction de droite (ou du moins « néolibérale »), dans la mesure où cette indépendance traduit précisément une idée (néolibérale) selon laquelle l’économie (capitaliste) doit être sanctuarisée dans son fonctionnement face aux aléas de la vie politique démocratique. On ajoutera d’ailleurs que c’est d’autant plus le cas au sein de l’Union européenne, qui a poussé cette logique à son paroxysme [8].

D’abord, en faisant de la lutte contre l’inflation l’unique priorité de la BCE (là où la Fed, par exemple, doit à la fois lutter contre l’inflation et promouvoir le plein-emploi, deux objectifs potentiellement antagonistes entre lesquels elle doit essayer de trouver un équilibre). Mais aussi et surtout en gravant l’indépendance de la BCE dans le marbre des traités, selon l’ordo-libéralisme [9] allemand (n’oublions pas que la BCE, basée à Francfort, a été créée sur le modèle de la Bundesbank). À l’inverse, comme le souligne l’économiste Thomas Grjebine, « dans la plupart des autres pays de l’OCDE, l’indépendance est fonctionnelle (une certaine liberté d’action dans le cadre d’objectifs fixés par le parlement) et n’a qu’un simple statut législatif, c’est-à-dire qu’elle peut être modifiée par la loi » [10].

Une institution doublement antidémocratique

La politique monétaire européenne s’accompagne en outre d’une politique budgétaire « qui ne dit pas son nom », renforcée à la suite de la crise de la dette de 2010 [11] et qui vise essentiellement à encadrer les salaires et la dépense publique pour garantir les objectifs de la BCE. Comme l’analysait déjà Anne Dufresne en 2004 : « La logique globale de la BCE est d’atteindre une réelle discipline (budgétaire et salariale) pour réduire le risque de tensions inflationnistes à court terme, et pouvoir mener à moyen terme une politique monétaire moins restrictive qui, en maintenant les taux d’intérêt faibles, favorise l’investissement, la croissance et donc l’emploi. Selon la banque, seules des "réformes structurelles sur le marché du travail" ainsi qu’une concurrence accrue sur les autres marchés doivent accompagner cette politique monétaire restrictive » [12].

Par contre, ces politiques ne s’accompagnent toujours pas d’un mécanisme de solidarité entre États membres « digne de ce nom ». Résultat : on se retrouve avec une politique monétaire contre-démocratique et une politique budgétaire influencée par une institution non élue, dont « l’indépendance » sert d’abord et avant tout les intérêts des classes sociales et des États les plus puissants de la zone euro, Allemagne en tête.

De ce point de vue, le problème n’est donc pas tant la personnalité « trop libérale » de Pierre Wunsch, mais bien le cadre structurel dans lequel ce dernier, la BNB et la BCE sont amenés à exercer leurs missions. Un cadre structurellement néolibéral, dont il est urgent de sortir pour répondre aux multiples crises (sociales, écologiques, démocratiques) actuelles.


Pour citer cet article : Cédric Leterme, "La BNB est structurellement néolibérale", Gresea, juin 2023.

Source photo : Tiger rus, Национальный_банк_Бельгии_(Nationale_Bank_van_België,_Banque_nationale_de_Belgique)_-_panoramio, CC BY 3.0.

Notes

[1Lire, par exemple : « La BNB blâme la Vivaldi : "Un changement de mentalité s’impose" », Trends-Tendances, 19 juin 2023.

[2M. Biermé & D. Berns, « Notre Banque nationale est-elle de droite ? », Le Soir, 23 juin 2023.

[3Sur l’histoire et les caractéristiques de ce « tournant néolibéral », lire : D. Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2014 ou encore P. Dardot & C. Laval, La nouvelle raison du monde ; Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010.

[4« Milton Friedman souligne dès 1968 le caractère inflationniste des banques centrales dépendantes du politique, et recommande de suivre une règle d’or d’accroissement de la masse monétaire » (« Indépendance des banques centrales », Wikipédia).

[5Une vue que partagent la plupart des penseurs néolibéraux, lire : J. Solchany, « Le problème plus que la solution : la démocratie dans la vision du monde néolibérale », Revue de philosophie économique, vol. 17, p. 135-169, 2016.

[6Le politologie canadien Stephen Gill parlait à ce propos d’un « nouveau constitutionnalisme » néolibéral, lire : S. Gill, « La nouvelle constitution libérale », L’Économie Politique, n°2-4, 1999.

[7K. Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 2009.

[8Lire, entre autres : F. Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Paris, Les liens qui libèrent, 2014.

[9L’ordo-libéralisme peut être considéré comme une sous-branche du néolibéralisme, développé à partir des années 1930 en Allemagne pour faire face à la crise du libéralisme classique. Ce courant de pensée aura une influence décisive sur les politiques économiques de la RFA après la Seconde Guerre mondiale, et plus récemment de l’Union européenne, en particulier au sein de la zone euro.

[10T. Grjebine, « Banques centrales : les économistes au défi du malaise démocratique (Opinion) », Alternatives Économiques, 10 septembre 2021.

[11C. Gobin, « L’Union européenne dit adieu à la démocratie », Revue Politique, n°72, 2011.

[12A. Dufresne, « Le discours de la BCE concernant les aspects sociaux », in Purnelle, G., Fairon, C., Dister, A. (eds), Le poids des mots, Actes du colloque, 7e Journées internationales d’Analyse statistiques des Données Textuelles, 10-12 mars 2004, Louvain-la-Neuve, Presses Universitaires, 2004.