Il y a sept ans aujourd’hui, 1 138 personnes mouraient dans l’accident le plus meurtrier de l’industrie de l’habillement. Confinement oblige, c’est la toute première fois qu’achACT ne commémore pas ce jour par une action publique. Si nos pensées vont aux personnes touchées par cette tragédie, elles s’adressent aussi aux millions de travailleuses et de travailleurs dont la vie est à nouveau en danger. La crise du covid-19 réduit à néant les moyens de subsistance de millions de personnes dans l’industrie de l’habillement et rend encore plus nécessaire de soutenir les luttes pour un salaire vital, une protection sociale, la liberté d’organisation et la sécurité des usines.

Un sondage effectué auprès des fournisseurs bangladeshi donne des résultats effarants sur les annulations de commandes pourtant déjà produites. achACT a mené son enquête auprès de quelques marques belges. Avec la Clean Clothes Campaign, achACT interpelle les acheteurs internationaux.

achACT-Rana plaza & covid19 from achACT on Vimeo.

1. La pandémie menace les acquis de l’Accord et une protection sociale balbutiante

Signé en mai 2013, en réponse directe à l’effondrement du Rana Plaza, l’Accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments d’usine au Bangladesh a permis de réaliser un travail considérable pour rendre les usines plus sûres pour plus de 2 millions de travailleuses et de travailleurs de l’habillement. Financé par près de 200 marques signataires, l’Accord couvre plus de 1600 usines où il a été remédié à 91 % de tous les défauts de sécurité constatés lors des inspections régulières du programme. Dans un an les opérations de l’Accord au Bangladesh devraient être prises en charge par un Conseil national de durabilité du prêt-à-porter (RSC), auquel participera cette fois l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA), représentant les propriétaires d’usines.

Pour achACT et son réseau international, la Clean Clothes Campaign, il faudrait, avant de passer la main, permettre à l’Accord d’achever le travail mis en suspens par la crise du Covid-19. Il est également indispensable de garantir que tout nouveau programme suive les éléments clés du programme actuel, à savoir son caractère juridiquement contraignant, sa transparence et l’engagement des marques et enseignes d’habillement à contribuer au financement de la mise aux normes des usines. Sans ces garanties, le RSC ne pourra guère se distinguer des initiatives volontaires d’entreprises qui n’ont pas réussi à empêcher l’effondrement du Rana Plaza.

Au cours des sept dernières années, de nombreux acteurs de l’industrie ont en outre travaillé avec diligence au Bangladesh pour mettre fin à l’insécurité financière des travailleuses et des travailleurs victimes d’accident de travail et de leurs familles en établissant un système d’assurance. Il est de la plus haute importance de veiller à ce que la mise en place de ce système tant attendu ne soit pas davantage retardée. La crise actuelle devrait au contraire inciter à créer un filet de protection sociale solide et conforme aux normes de l’Organisation internationale du travail en matière d’indemnités d’accident de travail, de chômage et d’assurance maladie. Le gouvernement du Bangladesh doit jouer un rôle de premier plan dans la mise en place de tels systèmes, mais ceux-ci ne peuvent être établis qu’avec un partage des coûts intégrés dans les prix des vêtements payés par les acheteurs internationaux.

2. Commandes annulées et usines fermées interrogent l’avenir de l’industrie

La pandémie actuelle met en lumière le déséquilibre de pouvoir qui caractérise les filières d’approvisionnement en vêtements. Un premier ralentissement de la production a été provoqué par le manque de matières premières en provenance de Chine. Ensuite, avec la fermeture des magasins et la baisse de la consommation d’habillement sur les marchés internationaux dont le Bangladesh dépend pour 84% de ses revenus à l’exportation, l’industrie a dû faire face aux annulations de commandes en cours et à l’absence de perspectives de la part des acheteurs internationaux. Selon le BGMEA, le manque à gagner généré par ces annulations s’élevait déjà à 2,94 milliards de dollars au 1er avril 2020. Un sondage de fournisseurs bangladeshi effectué fin mars 2020 par le PennState Center for Global Workers’ rights indique que plus de la moitié d’entre eux ont vu la majorité des commandes en cours de production ou finalisées annulées par les marques et enseignes. Selon ce même sondage, 72,1% de ces annulations ont été réalisées sans payer les matières premières déjà achetées par le fournisseur et 91,3% sans payer les coûts de fabrication.

Interpellés par des organisations de défense des travailleurs, certains gros acheteurs internationaux sont revenus sur leur décision et ont accepté de payer pour leurs commandes déjà en production. Cependant, un nombre important de grands acheteurs du Bangladesh, notamment C&A, Arcadia (Outfit, Burton, Topman, etc.), Gap et Bestseller (Vero Moda, Jack & Jones, Only, etc.), refusent de payer leurs commandes déjà exécutées. (Voir à ce propos le Brand Tracker du Workers’ Rights Consoortium actualisé régulièrement.)

Parmi les entreprises belges sondées par achACT, Stanley & Stella, Buissonnière, Cassis Paprika, J&Joy, Bel-confect et Trafic déclarent ne pas avoir annulé de commandes.iv As Adventure, The Cotton Group (B&C) et Mayerline n’ont pas répondu à notre enquête.

Dans de nombreux cas, l’annulation des commandes sans indemnités viole les contrats passés entre les marques et leurs fournisseurs. Elle fait en sorte que ce soit les travailleuses et les travailleurs qui finissent par en payer le prix.

achACT exige des marques et enseignes qu’elles payent les commandes annulées et veillent à ce que les travailleuses et travailleurs de leurs filières perçoivent un salaire ou des indemnités leur assurant les moyens de subsistance pour eux et leur famille. (Voir aussi à ce sujet le White Paper de la Clean Clothes Campaign et du Workers Rights Consortium)

3. Entre lockdown et pertes de salaires, ni les propriétaires d’usines ni les marques ni le gouvernement n’assument leurs responsabilités

Après l’annonce par le gouvernement du Bangladesh, le 25 mars, d’un lockdown dans tout le pays jusqu’au 4 avril, de nombreuses usines de confection ont fermé et des dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs sont retournés dans leurs villages pour passer la durée du lockdown avec leurs familles. À la fin de cette période, des milliers de travailleuses et de travailleurs ont été contraints de retourner à l’usine pour reprendre le travail et toucher leur salaire de mars (l’équivalent de 82 à 100 €). Alors que les transports publics restaient à l’arrêt, certains sont revenus en grande partie à pied ou par des moyens non conventionnels. A leur retour au travail, nombre d’entre eux ont été informés de la prolongation de la période de congé ou de la cessation de leur emploi et sont pour la plupart repartis sans leur salaire de mars.

"Les travailleurs sont retournés sur leur lieu de travail, risquant leur santé et déboursant des montants élevés pour payer leur voyage, a expliqué Kalpona Akter, présidente de la Fédération des travailleurs de l’industrie et de l’habillement du Bangladesh. Cette décision irrationnelle des propriétaires d’usine a mis en danger non seulement la vie des travailleur.euse.s mais aussi celle de tous les Bangladeshi. Ce n’est que lorsque ce retour a fait l’objet de critiques au niveau national que les organisations d’employeurs ont décidé de mettre en congé tous les employé.es de leurs entreprises membres".

Les marques et les enseignes se sont jusqu’à présent abstenues d’assumer la responsabilité des moyens de subsistance des travailleuses et des travailleurs de leurs filières d’approvisionnement ou d’atténuer le comportement imprudent des propriétaires d’usine. Pire, le refus des marques et enseignes de payer les commandes a placé de nombreuses usines dans une situation financière précaire, les privant des moyens financiers pour payer les salaires du mois de mars et des mois à venir. La première responsabilité des marques et enseignes est de payer leurs commandes et de mettre en place des systèmes financiers qui garantissent la rémunération intégrale des travailleuses et des travailleurs pendant toute la durée de la crise. Faute de quoi ces derniers perdront tout moyen de subsistance, sans sécurité de retrouver leur emploi.

4. Il faut changer de business model

Cette crise montre tragiquement que les sept dernières années n’ont guère contribué à changer la dynamique du pouvoir entre les travailleurs, les propriétaires d’usines et les marques et enseignes. Le 24 avril 2013, les travailleuses et travailleurs du Rana Plaza ont été sciemment contraints d’entrer dans le bâtiment dangereux, parce que leurs directeurs les ont menacés de retenir un mois entier de leur salaire. Aujourd’hui, des millions de travailleuses et de travailleurs doivent à nouveau choisir entre leur santé et leur sécurité d’une part, et leurs moyens de subsistance de l’autre. Une fois de plus, ils et elles seront forcés d’entrer dans les usines en sachant parfaitement qu’ils y risquent leur vie, sans aucune garantie de soutien légitime par les propriétaires d’usine, les marques et enseignes ou le gouvernement, comme ce fut le cas au lendemain de l’effondrement pour l’indemnisation des victimes. Il est maintenant temps pour les principaux acteurs de cette industrie de développer des systèmes qui leur permettent de faire progresser conjointement les droits des travailleuses et des travailleurs plutôt que de se renvoyer la balle.

« Les déséquilibres de pouvoir au sein des filières d’approvisionnement mondiales sont aujourd’hui amplifiés par la crise du Covid-19. Mais ils ne sont pas neufs, déclare Amirul Haque Amin, président du National Garment Workers Federation du Bangladesh. Il est inconcevable que l’industrie reprenne ses activités habituelles après la reprise. Les marques et les enseignes doivent réformer fondamentalement leurs filières d’approvisionnement et donner priorité aux droits des travailleuses et des travailleurs, en mettant en place des moyens permettant d’assurer la sécurité sociale et des salaires décents grâce à des systèmes contraignants et transparents. »

« L’industrie de l’habillement qui renaîtra demain devrait tirer les leçons de l’effondrement du Rana Plaza et de la crise actuelle, conclut Carole Crabbé, secrétaire générale d’achACT. Elles doivent nous conduire vers une industrie plus sûre et plus équitable, qui mise sans doute sur une production moindre et sur l’investissement dans le capital que constituent les travailleuses et les travailleurs qui la font vivre au quotidien, fondée sur une meilleure répartition de la valeur ajoutée et des mécanismes de responsabilité contraignants. ». 65 organisations de la société civile, dont achACT, ont rendu public ce 23 avril 2020 une "Shadow Strategy" qu’elles soumettent à l’Union Européenne pour enfin s’engager dans cette voie.

 


POUR ALLER PLUS LOIN

Bangladesh - Quelques chiffres sur l’industrie de l’habillement au Bangladesh et ses liens avec le marché européen : 4200 usines d’habillement, 4,1 millions de travailleuses et travailleurs dont le salaire minimum légal est de 82 € par mois. Le secteur génère 84 % des exportations nationales en valeur, soit 34,1 milliards de dollars en 2018-2019 dont 16 milliards € importés en UE. Le Bangladesh est le deuxième pays exportateur mondial d’habillement après la Chine et avant le Vietnam. Il est le deuxième pays d’origine des importations en Union européenne :

1. Chine 32% des importations de l’UE, valeur 27 milliards €
2. Bangladesh, 19%, 16 milliards €
3. Turquie, 12%, 10 milliards € Sur un total d’importations de 84 milliards €
(chiffres de 2018)

La Clean Clothes Campaign tient un Liveblog en direct qui recueille des informations sur la manière dont la pandémie COVID-19 affecte les travailleurs. Le réseau CCC a également publié une liste de demandes adressées aux entreprises de confection, aux propriétaires d’usines et aux gouvernements.

Propriétaires d’usines et gouvernement du Bangladesh ont également des responsabilités en la matière. Alors que le BGMEA a annoncé son intention de rouvrir toutes les usines après le 25 avril, et que certaines l’ont déjà fait, il est essentiel et grand temps que les propriétaires d’usines assument enfin l’entière responsabilité de la santé et du bien-être de leurs travailleurs. Ils doivent garantir que les travailleuses et les travailleurs perçoivent l’intégralité de leurs salaires du mois de mars et ceux couvrant la crise. Ils doivent mettre fin à la réduction des effectifs et réintégrer les travailleuses et travailleurs licenciés au début de la crise. Une fois qu’un retour au travail en toute sécurité est possible, les propriétaires d’usines doivent leur garantir une protection suffisante et des congés de maladie payés. Le gouvernement du Bangladesh devrait quant à lui veiller à ce que des systèmes soient mis en place pour préserver les moyens de subsistance des travailleuses et des travailleurs, y compris celles et ceux qui ont été licenciés et mis à pied. Il devrait également garantir que les versements effectués sous la responsabilité des propriétaires d’usines et le cas échéant des acheteurs soient organisés de manière transparente et sous contrôle indépendant.

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Analyse publiée sur le site d’achAct