Retour sur une délocalisation qui a valeur de symbole. La prospérité de l’Irlande repose largement, comme on le sait, sur son système généreux d’accueil des investissements étrangers. Dell, la multinationale américaine des ordinateurs personnels, est une des transnationales qui en a exploité les avantages – pour devenir le 2e employeur privé du pays (après Intel, USA), son premier exportateur, contribuant pour 5% au produit intérieur brut de l’Irlande. Mais, donc, construction fragile. Ces multinationales n’ont aucune attache, du jour au lendemain, elles peuvent aller parasiter un hôte offrant mieux et plus. C’est le cas de Dell. L’ouvrier polonais, c’est 3 euros de l’heure, contre 11 en Irlande. Donc, goodbye. Et, en l’occurrence, avec un cynisme absolu. Car dès août 2007, quelque 460 "stagiaires" polonais ont débarqué, tous frais payés par Dell, à Limerick – pour apprendre de leurs camarades irlandais les rudiments du métier. Un "transfert de savoir-faire technologique", si on veut, par lequel les travailleurs de Limerick signaient leur arrêt de mort. Chronique d’une mort annoncée. Les Polonais sont repartis en novembre 2008 et, janvier 2009, le couperet est tombé. L’usine de Limerick ferme, 1.900 travailleurs sont jetés à la rue, les ouvriers : seuls subsisteront les 2.400 employés de Limerick et de Dublin attachés aux départements commerciaux. Une délégation, comprenant le ministre de la Défense, fera le voyage au siège de Dell à Austin (Texas) le 15 décembre 2008. Peine perdue, éconduite en 90 minutes. Nous vivons dans une économie compétitive, dira le PDG Michael Dell, tous nos concurrents délocalisent et, donc, nous aussi. Commentaire de Mike Killeen, 36 ans, sept ans de maison à Limerick et viré comme ses camarades : "On n’a pas affaire ici à une entreprise en difficulté. C’est de la cupidité, de la pure cupidité du business." Ajoutons pour la petite histoire : après avoir été subsidié à hauteur de 75 millions d’euros en Irlande (à fonds perdu), Dell se voit gratifié de 150 millions par le gouvernement polonais. Pour frais d’établissement ? Non, on appelle cela, dans le jargon européen, une "aide publique au développement régional". C’est l’Europe sociale ?

Source : The Times du 9 janvier 2009 et Ireland’s Sunday Independent du 11 janvier 2009.
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