Stop Alibaba et le Front contre l’extension de Liège Airport appellent à manifester, le dimanche 25 septembre 2022 à Liège, contre l’extension de Liège Airport(1). Plus de quatre-vingts organisations, politiques, sociales, culturelles, environnementales, écosocialistes…ont signé l’appel à manifester contre l’extension de l’aéroport. Pour éclairer l’enjeu de cette manifestation, la Gauche Anticapitaliste, signataire de l’appel, a interviewé Cédric Leterme, membre du collectif « Stop Alibaba & Co » ; chargé d’étude au Centre tricontinental (Cetri) et au Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea). Propos recueillis par Denis Horman.

Denis Horman : Le collectif « Stop Alibaba/Front contre l’extension de Liège Airport » appelle à manifester, le dimanche 25 septembre 2022, contre l’extension de l’aéroport de Liège/ Bierset. Cet appel a été signé par plus de 80 organisations. Cette manifestation revêt une grande importance par rapport à une décision cruciale que doit bientôt prendre le gouvernement de la Région wallonne, actionnaire majoritaire de l’aéroport, et cela, en ce qui concerne le développement de Liège/Bierset. Peux-tu nous expliquer ce que revêt cette décision et ce qu’elle implique ?

Cédric Leterme  : Le permis d’exploitation actuel de l’aéroport de Liège arrive à échéance en janvier 2023. Début 2021, ses dirigeants ont donc lancé une procédure de renouvellement pour les vingt prochaines années. Leur souhait, c’est de pouvoir poursuivre le développement de l’aéroport dans le cadre d’un « Master Plan 2040 », qui prévoit notamment le doublement du nombre de vols d’ici vingt ans, la construction de 300 000 m2 de bureaux en bord d’autoroute, etc. Bref, un projet totalement à contre-courant des urgences écologiques, économiques et sociale actuelles, mais aussi du respect des riverains qui sont de plus en plus nombreux à subir des nuisances (bruits, pollutions, trafic) incompatibles avec une qualité de vie minimalement décente.

Dès le lancement de la procédure, en février 2021, Stop Alibaba & Co s’est donc associé au comité de riverains le « CLAP » (Comité Liège Air Propre) pour tenter de peser sur le processus. Suite à la réunion d’information préalable, par exemple, nous avons facilité l’envoi de plus de 1500 courriers comprenant des questions et des remarques à intégrer dans l’étude d’incidence. Et suite à la publication de cette étude, en mars 2022, nous avons, cette fois, obtenu que plus de 4500 personnes puissent envoyer leurs remarques aux fonctionnaires en charge du dossier.

En parallèle, nous avons également organisé des actions de sensibilisation à destination du grand public, des interpellations des partis politiques qui forment l’actuelle majorité wallonne et même une action de blocage de la centrale à béton qui alimente les différents chantiers de l’aéroport.

Tout ceci afin de faire monter la pression politique et médiatique autour de ce dossier, ce qui est venu s’ajouter, en les favorisant, à des positionnements critiques d’un nombre croissant d’acteurs : communes impactées, agences gouvernementales, associations, etc.).

Le résultat est finalement tombé le 26 août dernier, avec la décision rendue par les fonctionnaires en première instance. Ceux-ci ont décidé d’autoriser le renouvellement du permis, mais sous conditions. Parmi ces conditions, on trouve le plafonnement du nombre de mouvements annuels (c’est-à-dire de décollages et d’atterrissages) à 50 000 (contre environ 35 000 actuellement), mais avec un objectif initial de 70 000 visé par l’aéroport, ou encore l’introduction de quota de bruit pour les vols de nuit, avec obligation de les réduire progressivement d’ici 2043.

Soyons clairs, c’est loin d’être suffisant, mais c’est la première fois que des contraintes un peu sérieuses sont imposées au développement de l’aéroport.

Il faut évidemment y voir le fruit de plus de trois ans de mobilisation. Mais la guerre est loin d’être terminée ! L’aéroport a déjà introduit un recours et les opposants vont faire de même, ce qui signifie que le dossier va remonter sur la table des deux ministres en charge du dossier : Mme Tellier (Ecolo), pour l’environnement et M Borsus, (MR), pour l’aménagement du territoire.

Ce qui nous amène à la manifestation du 25 septembre.

Il s’agit plus que jamais de nous faire entendre, non seulement par les ministres qui vont devoir se prononcer sur le renouvellement du permis de l’aéroport, mais aussi, plus largement, par la Région Wallonne qui détient, in fine, tous les leviers politiques en ce qui concerne l’avenir de l’aéroport.

Or, ce que nous réclamons, c’est un moratoire immédiat sur toutes les décisions relatives à l’extension de Liège Airport et de son pôle logistique ; une nouvelle étude globale et indépendante des incidences directes et indirectes à tous les niveaux (environnemental, économique, social, sanitaire, culturel, mobilité, respect des droits humains, qualité de vie, santé, etc.) ; une étude indépendante sur les alternatives économiques possibles, à ce pôle de logistique européen, qui soient respectueuses de l’environnement, de la santé, de la justice sociale, des droits humains et de la qualité de vie des travailleur.ses ainsi que de tou.tes les habitant.es de Wallonie.

Denis Horman : Où en est-on sur le terrain en ce qui concerne les travaux d’extension et la venue à Bierset de la puissante multinationale chinoise, Alibaba, via sa filiale logistique, Cainiao ?

Cédric Leterme : Ce qui est scandaleux, c’est que la direction de l’aéroport n’a pas hésité à conclure des accords de développement significatifs, ces dernières années, en sachant très bien que le permis d’exploitation arrivait bientôt à terme et que ces projets allaient au-delà des perspectives de développement imaginées jusque-là.

Parmi ces accords, on peut évidemment citer celui qu’elle a signé avec le géant chinois de l’e-commerce Alibaba fin 2018, mais aussi, plus récemment, le projet signé avec Weerts en 2019.

Concernant le premier accord, un premier entrepôt de 30 000 m2 est opérationnel depuis novembre 2021. Il a fait l’objet d’une demande de permis séparée, ce qui pose question quant à sa légalité… Mais quoi qu’il en soit, l’entreprise souhaite en construire trois supplémentaires pour arriver à un total de plus de 220 000 m2. Cette fois, la demande de permis porte bien sur les trois entrepôts restants. Mais elle n’en est qu’au stade de l’étude d’incidence, pour laquelle nous avons d’ailleurs également organisé une campagne d’envoi de courriers. Nous attendons donc les résultats pour poursuivre avec les différentes étapes.

En ce qui concerne le projet Weerts (entreprise familiale avec un pôle logistique de pointe), les choses sont encore moins avancées, puisque leur première demande a été jugée irrecevable, compte tenu de différentes pièces qui manquaient au dossier.

Cela étant, si ces grands projets de développement sont actuellement en attente des autorisations administratives pour se déployer, l’aéroport ne reste pas pour autant les bras croisés. Il a en effet d’ores et déjà entrepris de « viabiliser » les terrains concernés (c’est-à-dire couper les arbres, terrasser, etc.) ou encore de poursuivre toute une série de travaux d’aménagement, par exemple, une route de contournement, en prévision des futurs agrandissements…

Denis Horman : Nous assistons bien à la chronique d’une déflagration climatique, environnementale et sociale programmée sur le site de l’aéroport de Liège/Bierset. Peux-tu apporter une série d’éléments concrets montrant que ce constat ne relève pas d’un slogan à l’emporte-pièce ?

Cedric Leterme  : Nous venons encore de vivre un été « record » et meurtrier d’un point de vue climatique et si l’on regarde la situation environnementale encore plus largement, tous les signaux sont au rouge. Il est donc impératif de réduire massivement et rapidement notre empreinte sur l’environnement, si on veut espérer préserver un minimum d’habitabilité pour les habitants de cette planète.

Or, le développement de l’aéroport va exactement dans le sens inverse. À tel point que l’Agence wallonne de l’air et du climat (AWAC) a rendu un avis défavorable concernant le renouvellement de son permis d’exploitation !

Ça fait déjà plusieurs années que le climatologue Pierre Ozer explique pourtant que les émissions liées au développement de l’aéroport annulent les efforts de réduction réalisés à l’échelle de la Wallonie, Les dirigeants de l’aéroport et les autorités wallonnes ont toujours balayé ces critiques jusqu’ici. Or, voilà que la très officielle AWAC reprend les mêmes arguments pour en arriver elle-même à la conclusion que la poursuite du développement de l’aéroport est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Cela n’est pas anodin ! Malheureusement, ça n’a pas suffi à enrayer la machine et l’impact climatique de l’aéroport est d’ailleurs le grand absent des nouvelles « contraintes » imposées dans le cadre du renouvellement du permis d’exploitation.

On trouve d’ailleurs cette phrase incroyable dans la décision rendue par les fonctionnaires wallons, à propos de ce permis : « l’avis défavorable de l’AWAC, portant sur l’impact climatique de l’aéroport, n’a pas été suivi par le fait qu’il est impossible de remettre en cause l’existence de l’aéroport de Liège-Bierset et son exploitation pour des raisons socioéconomiques ».

Comme si ce n’était pas les limites de la planète qu’il était « impossible » de remettre en cause… et à notre modèle socio-économique de s’y adapter ! C’est là qu’on voit l’ampleur du chemin qu’il reste encore à faire pour remettre enfin l’économie au service de la société et non l’inverse.

Denis Horman : Parmi les signataires de l’Appel, on ne voit pas de secteurs syndicaux. Visiblement, au nom de l’emploi, les organisations syndicales se résignent à avaler bien de choses, quitte à « avaler de travers ». Pourtant « les fonds publics (nos impôts !), généreusement octroyés à Liège Airport », comme le souligne l’Appel, pourraient et devraient servir à des emplois dignes et utiles à la collectivité. Comme le dit l’Appel, « Nous avons cruellement besoin d’emplois ajustés aux besoins de la population en faveur de la mobilité douce, de l’isolement des bâtiments, de l’alimentation durable, des énergies renouvelables… ».


Cedric Leterme
 : Petite précision, il y a bien une instance syndicale qui a signé l’appel, et pas n’importe laquelle, en tout cas d’un point de vue symbolique : les jeunes Fgtb wallons se sont en effet positionnés clairement contre ce développement et les emplois qui vont avec.

C’est qu’il en va de leur avenir et ils le savent : il n’y aura pas d’emploi sur une planète morte. Mais effectivement, on reste malgré tout dans un contexte plus large où le chantage à l’emploi à tout prix continue de fonctionner, y compris et souvent surtout au sein des organisations syndicales.

Elles ont évidemment des circonstances atténuantes, en particulier en Wallonie et à Liège, où le chômage et l’exclusion économique ont fait des ravages, ces dernières décennies. Et elles ont aussi toutes les raisons de se méfier des discours sur la « transition » qui en oublient la dimension de classe avec comme résultat d’en faire peser tous les coûts, in fine, sur les travailleurs et les personnes les plus précaires.

Mais ça ne peut pas être une excuse pour nier le défi environnemental, dont les conséquences vont d’ailleurs de toute façon frapper de la même manière d’abord et surtout les travailleurs et les plus fragiles d’entre nous.

Et puis surtout, il faut bien voir que cela même qui détruit la planète – la croissance capitaliste – est aussi à l’origine d’une offensive permanente contre les droits et les corps des travailleurs ! Qu’on se réjouisse aujourd’hui de « l’opportunité » de pouvoir travailler de nuit, en se tuant la santé pour des multinationales américaines ou chinoises grassement subsidiées, en dit quand même long sur notre démission collective face à une maîtrise réellement démocratique et collective de l’économie.

Et dans le cas de l’aéroport de Liège, c’est encore plus absurde, vu les fonds publics nécessaires pour le faire fonctionner.

C’est bien simple, ni Liège Airport, ni l’aéroport de Charleroi n’ont jamais été rentables ! À Liège, la Région Wallonne se flatte ainsi d’avoir dépensé plus de 600 millions d’euros jusqu’ici en « mesures de compensation » pour les riverains, que ça soit via des expropriations ou la pose de double vitrage, par exemple (auxquels il faut ajouter le même montants pour le développement et le fonctionnement quotidien de l’aéroport en tant que tel). Mais combien de maisons ou de bâtiments on aurait pu isoler dans une perspective de sobriété énergétique avec cet argent ?

J’ai lu récemment que ce défi de la rénovation énergétique ne pourrait être gagné qu’en développant une véritable filière industrielle autour de cet enjeu. Mais alors pourquoi ne pas investir là-dedans, plutôt que de continuer de soutenir à bout de bras une activité polluante, aux retombées socioéconomiques discutables et dont l’utilité sociale reste elle aussi sujette à débat ?

On ne prétend évidemment pas avoir la réponse à toutes ces questions. Mais il nous semble en tout cas urgent de se les poser et d’en débattre collectivement, notamment avec les premiers concernés, c’est-à-dire les travailleurs et les riverains. Mais pour ça, il faut commencer par stopper la fuite en avant actuelle dans laquelle sont engagés l’aéroport et la Région Wallonne.

Rendez-vous le 25, donc !


Interview publiée sur le site de Gauche anticapitaliste, le 17 septembre 2022.