Au début du 19e siècle, alors que la première révolution industrielle bat son plein, au cœur de l’Europe, certaines voix libérales s’inquiètent de l’institutionnalisation progressive de la concentration des droits de propriété dans les différents statuts de société anonyme, bien protégés par le principe de responsabilité limitée. Le poète et homme politique français Alphonse de Lamartine craint une remise en cause de la liberté de l’individu et la reconstruction de la « féodalité de l’argent » [1].

Convenons-en, Alphonse de Lamartine, cela nous ramène un peu loin des laboratoires high tech des Pfizer, GSK, Novartis ou autre Sanofi, qui plus est à une époque où l’on prescrivait l’huile de foie de morue et des cures « au grand air » contre la tuberculose. Néanmoins, si depuis le 19e siècle la thérapeutique a incontestablement progressé, l’accès aux innovations médicamenteuses dépend très souvent de la position que l’on occupe dans cette « féodalité de l’argent ». Demandez aux Africains frappés par le Sida au début des années 2000, ce qu’ils pensent de l’accès à la trithérapie. Ou, plus proche de nous, à la population de la majorité des États du Sud, ce qu’elle pense de la vaccination contre le Covid19… circulez, c’est pas pour les gueux. La demande se doit d’être solvable, même quand il est question de la vie. Si la crème anti-âge ou les injections de toxines botuliques font recette auprès des consommateurs, l’industrie concentrera ses efforts de recherche sur les dérivés du pétrole et promettra, à grand renfort marketing, de détanner les ratatinés.

C’est qu’entre le jeune africain mort du Sida et la quête de jeunesse éternelle des plus riches, il y a comme qui dirait « aiguillage », désormais plus connu sous le sobriquet de « Big Pharma ».

Il n’est pas aisé de reconstituer l’étymologie du concept. Le dictionnaire américain en ligne Merriam Webster fait remonter l’usage du terme à 1994 et le définit comme désignant « les grandes compagnies pharmaceutiques considérées spécifiquement du point de vue de leur influence politique » [2]. Le terme fait aussi l’objet d’un article dans la revue Science en 1998. Tout cela converge, et ce n’est qu’une hypothèse, vers l’accord TRIPS sur les droits de propriété intellectuelle négociés dans le cadre de l’OMC entre 1986 à 1994 où, à ne pas en douter, Big Pharma avait quelques intérêts à défendre de ce côté-là.

Avec tout concept aux contours mal précisés, la glissade est aisée. La récente pandémie de Covid19 l’a encore démontré. Big Pharma apparaît alors dans certaines théories du complot pour désigner la confrérie des marionnettistes de la mondialisation néolibérale. Là, pour le coup, on n’explique plus grand-chose. Le meilleur moyen d’éviter qu’un concept tombe du mauvais côté de son listel reste de préciser ses propriétés.

Big Pharma, une catégorie analytique

C’est ce à quoi Henri Houben s’attelle depuis de nombreuses années en empilant doctement les données financières de ces grandes entreprises multinationales et en recontextualisant ces chiffres dans les évolutions économiques et politiques qu’a connus leur secteur d’activité.

Définitivement non, il n’est pas question de marionnettistes et de marionnettes, mais bien de pratiques et de stratégies d’entreprises qui s’articulent, entrent en conflit, et font finalement système. L’auteur déplie dans une symphonie en huit mouvements et, chose inhabituelle, en deux livraisons successives du Gresea Échos, ce système qu’est l’industrie pharmaceutique. Il faut dire que l’entreprise est ambitieuse, elle méritait donc son poids en signes.

Dans le premier volume, l’auteur identifie les déterminants du pouvoir des groupes pharmaceutiques en proposant tout d’abord une méthode pour échantillonner Big Pharma. Il revient ensuite sur les conséquences de la concentration du secteur. Le troisième article scrute la désormais fuyante recherche fondamentale. Le numéro se clôt sur une description fine de la chaîne de production pharmaceutique et du réseau mis en place par les multinationales pour contrôler celle-ci.

Le second volume, à paraitre à l’automne, porte-lui sur l’exercice et les conséquences de ce pouvoir qui dépassent, souvent, la seule sphère de la production et la consommation de marchandises. Dans les deux premiers articles, Henri Houben documente deux sujets qui alimentent très souvent la complosphère : les scandales qui ont émaillé l’histoire de Big Pharma et le rôle des experts. Il revient ensuite sur les causes des pénuries dont sont parfois frappés certains remèdes pour conclure sur les contradictions des politiques de santé actuelles et les moyens de les dépasser.

Le tout compose un outil critique au service des mouvements sociaux qui luttent depuis de nombreuses années contre Big Pharma, car les victimes des dérives de cette industrie méritent mieux qu’un théâtre de marionnettes.


Gresea Échos n°111, "Big Pharma - La profit contre la santé - vol.1"


Pour citer cet article : Bruno Bauraind, "Objectiver Big Pharma", Gresea, septembre 2022, article disponible à l’adresse https://gresea.be/Objectiver-Big-Pharma


Source photo : Mike Licht, Prescription for Terror !, CCBY2.0, Flickr.

Notes

[1. Bachet, D., « Reconstruire l’entreprise pour émanciper le travail », in Bachet, D. et Borrits, B., Dépasser l’entreprise capitaliste, Paris, Éditions du Croquant, 2021.

[2. Big Pharma Definition & Meaning - Merriam-Webster