Le producteur d’engrais Yara dépeint parfaitement le caractère non durable du modèle agricole dominant. Reposant largement sur le gaz, l’industrie des engrais est la cause de multiples accidents et pollutions. Par ailleurs, elle finance nombre d’initiatives pour le développement des énergies fossiles et la promotion d’une agriculture intensive, notamment en Afrique. Focus sur le géant norvégien des engrais, présent sur le site de Tertre, à Saint-Ghislain.

La revue Tchak ! s’adresse aux producteurs, aux artisans-transformateurs, aux consommateurs. Elle parle d’agriculture paysanne, d’agroécologie et des nouveaux modèles de production, de distribution et de consommation. Elle questionne les pratiques de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution. Elle adhère au code de déontologie de l’Association des journalistes professionnels.

Yara est le leader mondial des engrais azotés et le deuxième producteur d’ammoniac. La firme, détenue à 43% par la Norvège, emploie 17800 travailleurs dans 60 pays au travers 28 usines de production et 200 infrastructures (terminaux, entrepôts, usine d’ensachage...). Outre les fertilisants, Yara vend les sous-produits de la fabrication d’engrais à différentes industries : adblue pour les moteurs diesel, adjuvant pour béton, fluide de forage pour l’exploitation pétrolière, explosifs pour l’industrie minière, nutrition animale... Les ventes du groupe s’élèvent à 16 milliards de dollars en 2021.

Engrais azotés : la dépendance fossile

Le premier intrant dans la fabrication d’engrais azoté est le gaz naturel, souvent du méthane, duquel on extrait de l’hydrogène. Celui-ci est enrichi avec l’azote présent dans l’air pour obtenir de l’ammoniac. Fixer une tonne d’azote sous forme d’ammoniac nécessite l’équivalent en gaz d’une tonne de pétrole : une opération énergivore et très émettrice de gaz à effet de serre.

Yara, le premier consommateur privé de gaz en Europe, dépend largement des approvisionnements en combustible fossile pour ses activités. Ce n’est pas un hasard si la multinationale a soutenu le développement du gaz de schiste en Europe [1]. Elle participe également à plusieurs associations de lobbying, comme l’EIGA, l’association européenne des gaz industriels, ou l’IFIEC, la Fédération des consommateurs industriels d’énergie, qu’elle a présidé en 2020.

Yara est également membre du CEFIC, le conseil européen de l’industrie chimique, le lobby le plus dépensier pour la promotion du gaz en Europe [2]. Dans son rapport annuel, la multinationale affirme vouloir devenir un « fournisseur de solutions alimentaires neutres en carbone ». Dans le même temps, ce géant également surnommée l’Exxon de l’agriculture [3], dépense des millions d’euros - 2,5 millions en 2021 - pour promouvoir ce combustible fossile auprès des décideurs politiques ou influer sur les directives concernant les produits chimiques.

En 2020, les Amis de la Terre et la Confédération paysanne ont ainsi attribué le Prix Pinocchio à Yara pour son greenwashing. Les émissions de Yara ont cru de 20% entre 2009 et 2017 [4].

Une industrie explosive… et polluante

En Belgique, Yara emploie 280 travailleurs et une centaine de sous-traitants sur le site de Tertre, à Saint-Ghislain. La multinationale y dispose d’une capacité de production de 400.000 t d’ammoniac, 950.000 t d’engrais et 800.000 t d’acide nitrique par an. Le nitrate d’ammonium et l’acide nitrique interviennent dans la production des engrais, mais s’avèrent être de puissants explosifs s’ils sont mal stockés. En 2001 à Toulouse, l’explosion d’un stock de plus de 300 tonnes de nitrate d’ammonium destiné à la production d’engrais est à l’origine de la catastrophe d’AZF (Total), causant 31 morts et 2.500 blessés. En 2013, une usine de West Fertilizer Company a explosé au Texas. 270 t de nitrate d’ammonium y étaient stockés. Bilan : une quinzaine de morts.

L’usine hennuyère de Yara, qui s’étend sur 44 hectares, est classée « SEVESO haut » du fait du stockage de cette matière explosive mais aussi des risques de toxicité en cas de fuite d’ammoniac. Le site de Tertre a connu plusieurs incidents depuis sa reprise par la multinationale en 2009 : explosions en 2014 et en 2009, causant deux blessés ; incendie en 2016 ; sans compter les nombreuses plaintes des riverains pour des nuisances (bruit, pollutions…). Fin 2020, Yara a toutefois demandé le renouvellement de son permis d’environnement, qui lui a été accordé pour 20 ans, malgré plusieurs recours à propos des nuisances sonores, du stockage de l’acide nitrique et des pollutions atmosphériques.

Un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO2

Au cours du processus de production, l’usine émet du protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO2, aux effets délétères pour la couche d’ozone. Le N2O représente 5% des émissions belges de gaz à effet de serre. Les vapeurs d’ammoniac sont aussi un motif de préoccupation. Associées aux oxydes d’azote et de souffre, elles forment des particules fines, suffisamment petites pour s’infiltrer profondément dans les poumons. Les particules fines ont provoqué 307.000 décès prématurés en Europe en 2019 selon l’Agence européenne de l’environnement [5] . « Une fois émis, une grande partie du NH3 (ammoniac) se dépose rapidement sur les écosystèmes terrestres et aquatiques, ce qui entraîne des effets acidifiants et eutrophisants néfastes » [6], note Martin Van Damme, chercheur à l’ULB .

En France, Yara collectionne les mises en demeure pour la gestion des risques industriels et la pollution de l’eau. Le site de Montoir-de-Bretagne est particulièrement sur la sellette. En juillet 2020, Yara écope d’une astreinte de 300€ par jour pour non-respect des normes environnementales et traitement des eaux insuffisant. En septembre 2021, le même site reçoit une amende de 61.500€ pour des « dépassements significatifs » des normes sur les rejets d’azote et de phosphore dans les eaux : 410 jours de dépassement cumulés ont été relevés en 2020. Ces rejets nuisent à la qualité des eaux, et peuvent être à l’origine de la prolifération des algues vertes.

Le site de Montoir-de-Bretagne a été placé sous vigilance renforcée en 2021, à l’instar d’une dizaine d’autres installations industrielles (dont Lactalis et Tereos). Des fuites d’ammoniac ont également été constatée autour des deux autres sites français du groupe : à Ambes (près de Bordeaux) en mars 2022, ainsi qu’à Gonfreville-l’Orcher (près du Havre) en mai 2020.

Autre impact : dans les champs, l’épandage excessif d’engrais azotés ne permet pas aux plantes d’absorber l’intégralité de l’azote. Le surplus reste dans le sol sous forme de nitrate et finit drainé dans les nappes aquifères, les rivières et les zones côtières, provoquant les mêmes problèmes d’eutrophisation.

2% de la consommation de gaz belge !

Début mars 2022, après le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine, Yara alerte sur le risque d’une possible pénurie d’engrais, susceptible d’engendrer une crise alimentaire mondiale. À l’automne 2021, la flambée des prix du gaz avait déjà poussé la multinationale norvégienne à réduire de 40% sa production européenne. Les projections du patron de Yara sont effrayantes : les prix alimentaires risquent d’exploser tandis que l’offre pourrait s’effondrer pour certaines cultures du fait de la pénurie d’engrais chimiques. De plus, la production européenne ne suffit pas à répondre à la demande d’engrais. L’Europe demeure dépendante du reste du monde, notamment de la Russie, premier exportateur mondial. Certaines cultures (betteraves, céréales, plantes oléagineuses…) sont particulièrement dépendantes aux intrants azotés. Moins d’engrais disponibles pourraient dès lors réduire les rendements et tirer les prix de nombreux produits de base vers le haut, comme ceux utilisant du sucre, des céréales ou de l’huile de tournesol par exemple.
Par ailleurs, nous avons vu que la production d’engrais chimiques était fortement émettrice de gaz à effet de serre. Le site de Yara à Tertre engloutit à lui seul 2% de la consommation de gaz belge ! La question qui se pose dès lors est celle de savoir comment réduire notre dépendance aux engrais chimiques, ou même s’en passer. L’azote est l’un des macronutriments nécessaires à la croissance des plantes avec le phosphore et la potasse. Etant l’élément le plus soluble, l’azote est généralement le premier facteur limitant pour la croissance des cultures.

Sortir d’un modèle d’hyper spécialisation agricole
Si une agriculture sans fertilisants semble difficile à imaginer, des alternatives existent pour se passer des engrais chimiques [7]. Une première piste se trouve dans les engrais organiques. Historiquement, une partie de l’azote retiré du sol lors des récoltes était ingérée par les animaux et les humains et se retrouvait dans les excréments. Ceux-ci retournaient dans le sol sous forme de fumier, restituant une partie de l’azote extrait. Une première piste consisterait donc à « refermer la boucle », en récupérant une partie des déjections humaines - notamment d’urine qui concentre 90% du phosphore et de l’azote ingérés - habituellement évacuées dans les égouts puis dans des stations d’épurations, qui consomment de l’énergie pour retirer l’azote de l’eau…
L’autre apport possible provient des plantes légumineuses qui ont la capacité de fixer l’azote dans les sols. Lors des récoltes successives, l’azote contenu dans les racines des légumineuses et dans les résidus non récoltés restent dans la terre, réduisant les besoins en engrais. Les légumineuses fourragères (trèfle, luzerne) peuvent nourrir du bétail. Les déjections de ce même bétail fourniront le reste de l’azote nécessaire. Un système agricole reposant sur la polyculture et l’élevage semble donc être prometteur pour réduire l’usage des engrais chimiques, donc les émissions de gaz à effets de serre, de protoxyde d’azote ou d’ammoniac.
Yara illustre parfaitement le rôle prépondérant de l’agriculture dans la crise environnementale. Le modèle productiviste reposant sur le gaz fossile et l’ammoniac cause de nombreuses pollutions et accidents industriels. La solution pour le climat – et accessoirement pour réduire la dépendance aux pays producteurs de gaz - est de sortir d’un modèle d’hyper spécialisation agricole, avec des monocultures dépendantes des engrais d’un côté et de l’élevage intensif qui surproduit de l’azote de l’autre. Dans cette optique, nos régimes alimentaires sont aussi à repenser, en réduisant la consommation de viande et en augmentant celle de protéines végétales.

Ruée de l’agrobusiness sur l’Afrique

Yara fait partie des multinationales proactives dans les initiatives agricoles en Afrique. En 2005, elle lance son programme Afrique et une fondation pour la Révolution verte en Afrique. En 2006, les fondations Rockefeller et Gates créent en l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Agra), à laquelle Yara apporte son financement. En 2009, le WEF (forum économique mondial de Davos) vise une « nouvelle vision de l’agriculture », épaulée par Yara, Bayer, Cargill, Monsanto, Nestlé, Syngenta et Unilever.

En 2011, l’initative Grow Africa, portée par l’Union africaine, le NEPAD et le Forum économique mondial, est co-présidée par Yara pour accroître l’investissement privé dans l’agriculture. La firme norvégienne est, en compagnie du semencier Syngenta, l’un des moteurs de la The New Alliance for Food Security and Nutrition in Africa (NAFSN), lancée en 2012 à l’initiative du G8 pour aider les pays africains à « améliorer la productivité agricole et développer leur secteur agro-alimentaire en attirant plus d’investissements privés dans l’agriculture ».

Yara soutient également le développement des « couloirs de croissance agricoles », comme le Tanzania’s Southern Agricultural Growth Corridor (SAGCOT) accompagnée d’Unilever, Cargill, DuPont, SAB Miller (depuis absorbé par Inbev) et Diageo. Il s’agit ici de créer des infrastructures (trains, routes…) pour relier les zones à fort potentiel agricole avec les ports – et développer une agriculture intensive et exportatrice. Par ces multiples initiatives, Yara développe non seulement son activité sur le continent, mais influe aussi sur les politiques agricoles africaines vers une voie non durable.

Tiré de : « Le rôle croissant du secteur privé dans les politiques agricoles et alimentaires en Afrique. Contexte, formes et enjeux », p.36. Inter-réseaux Développement rural, Bureau Issala, SOS Faim Belgique, 2019, 69 p.
https://www.inter-reseaux.org/wp-content/uploads/ir-issala-sos_note_secteur_prive_fr.pdf


Romain Gelin, "Yara, champion de l’agriculture fossile", Tchak !, été 2022.

Notes

[1GRAIN, The great climate robbery, 2016.

[2Corporate Europe Observatory & L’observatoire des multinationales, L’Europe enlisée dans le gaz. Les lobbies derrière la politique européenne de développement des infrastructures gazières, octobre 2017.

[3GRAIN, Les Exxon de l’agriculture, 30 sept. 2015.

[4lemonde.fr, Le prix Pinocchio du « greenwashing » décerné au fabricant d’engrais chimiques Yara, 24 février 2020.

[6Laetitia Theunis, Les vapeurs d’ammoniac font suffoquer la planète, dailyscience.be, 12 mai 2021.

[7www.actu-environnement.com, « Pendant des millénaires, l’agriculture s’est parfaitement passée d’engrais de synthèse », interview de Gilles Billen, directeur de recherche au CNRS, 14 avril 2022.