Le mardi 5 juin 2018, les prostituées du quartier bruxellois dit « des carrées », où exercent principalement des femmes d’Afrique subsaharienne, ont fermé leurs volets. Elles venaient d’apprendre le meurtre de l’une d’entre elles. Durant la nuit, Eunice Osayande, une jeune nigériane sans papiers, avait en effet été assassinée dans une carrée. Choquées par cet événement, elles ont entamé une grève de deux jours afin de dénoncer une accumulation de discriminations du fait d’être noires, pauvres et immigrées. Aux cris de « We need care, not violence » (« Nous avons besoin de soins, pas de violence »), elles dévoilaient le continuum des violences entre les politiques migratoires, les mesures communales, les forces de police, la justice, les proxénètes et les clients. Dans le chapitre du Iannis Gracos consacré à la conflictualité sociale de 2018, Natalia Hirtz et Chedia Leroij expliquent l’origine de cette grève, ses enjeux, ses revendications et ses actrices.

Une analyse de Natalia Hirtz et Chedia Leroij publiée dans Iannis Gracos, « Grèves et conflictualité sociale en 2018. I. Mobilisations transversales », Courrier hebdomadaire, CRISP, 2019.

À quatre ans de cette grève remarquable tant par sa durée et ses incitatrices (des prostituées majoritairement sans titre de séjour ou avec un permis de séjour précaire) que par son impact médiatique, force est de constater l’insuffisance des mesures mises en œuvre pour réduire les contraintes qui pèsent sur les femmes sans papiers exerçant la prostitution. Au contraire, la crise sanitaire ainsi que les politiques migratoires de plus en plus restrictives n’ont fait que détériorer leurs conditions.

L’irruption du Covid-19 a fortement accentué la précarisation et la vulnérabilité des personnes exerçant la prostitution [1]], avec notamment une augmentation des violences de la part des clients [2]. Sans aucune source de revenu, celles ne disposant pas d’un titre de séjour ont particulièrement souffert de l’impact économique du confinement. Concernant la traite des êtres humains, la fermeture transitoire des centres d’aide aux victimes durant le premier confinement (2020) a entraîné une diminution des accompagnements. Si en 2019 les centres spécialisés dans la traite des êtres humains avaient accompagné 145 personnes, en 2020 seules 88 personnes ont bénéficié de cette aide [3]. Pire encore, sans corrélation avec l’épidémie du Covid-19, on observe depuis 2019 une forte augmentation du nombre des affaires pour traite des êtres humains [4] classées sans suite par les parquets belges. Si en 2018, les parquets belges avaient classé sans suite 28 % de ces affaires, ce chiffre passe à 37% en 2019 et à 40% en 2020 [5]. Une telle décision est extrêmement grave pour les personnes concernées, car elles ne peuvent pas bénéficier de la procédure de protection et d’assistance. Soulignons également le manque d’efficacité des dispositifs existants en termes de protection aux personnes qui parviennent à obtenir un statut de victime. En effet, ces dernières n’ont droit qu’à un titre de séjour temporaire ce qui implique une protection limitée dans le temps. Ces personnes passent alors du statut de « victime qu’il faut protéger » à celui d’« émigrant.e qu’il faut expulser », alors que les risques de représailles qu’elles encourent − ainsi que leurs proches − ne disparaissent pas nécessairement avec le temps. L’obtention de cette protection (temporaire) est conditionnée au fait que la victime collabore avec les autorités judiciaires en donnant toutes les informations dont elle dispose sur le réseau qui l’exploite. Comme expliqué plus en détail dans l’article corédigé avec Chedia Leroij (Gracos 2019), cette condition explique en grande partie le nombre élevé des affaires pour traite des êtres humains classé sans suite. D’une part, les plaignant.e.s ne disposent pas toujours des informations nécessaires pour aboutir à la condamnation d’un réseau de traite. D’autre part, la faible protection offerte aux plaignant.e.s et à leurs proches (notamment à celles et ceux resté.e.s au pays d’origine) pousse certaines personnes à abandonner cette procédure du fait des menaces exercées par les membres du réseau.

La revendication « We need care, not violence » portée par des prostituées majoritairement noires et sans titre de séjour lors de la grève de 2018, pointait le lien entre vulnérabilité et prostitution. Interviewées par des médias, ces grévistes ne réclamaient pas un statut de victime, mais la levée des contraintes qui pèsent sur elles. Celles-ci relèvent avant tout de l’obtention d’une régularisation du titre de séjour leur octroyant des droits indispensables afin de faire leur propre choix de vie (faute de quoi l’exercice de la prostitution ne peut être qu’un « choix » contraint) tout en les libérant des relations de dépendance qui impliquent souvent des rapports d’exploitation, des abus et des violences.

Les grévistes revendiquaient également « justice pour Eunice ». Si l’auteur du meurtre a été condamné à de longues années d’emprisonnement, le corps d’Eunice n’a pas été rapatrié au Nigéria, faute des moyens économiques de sa famille qui ne s’est vue proposer aucune aide à cette fin par les autorités belges ou nigérianes. Le corps d’Eunice reste donc enterré en Belgique, loin de ses proches, dans une terre qui lui était interdite en vie, mais qui, morte, lui est imposée. Dans une ville qui, après lui avoir refusé le droit aux droits, décide d’« honorer » sa mort en annonçant qu’une voirie nouvellement tracée entre le quai des Péniches, en bord de canal, et le quai de Willebroeck (ville de Bruxelles), portera le nom d’Eunice Osayande [6]. Cette voirie est construite dans le cadre du projet immobilier « Canal Wharf », décrit par ses promoteurs comme « une approche trendy du design urbain » qui serait « le trait d’union parfait entre le centre de Bruxelles et le quartier en plein renouveau du Canal. Structuré en 4 immeubles agencés autour d’un îlot de verdure particulièrement original, cet ensemble, en bordure du canal, propose 253 appartements modernes, lumineux, spacieux et très confortables » [7]. Bref, un lieu de vie inaccessible aux nombreuses Eunice qui s’inscrit dans le cadre du plan « aménagement » du canal, impliquant un processus de gentrification aux conséquences peu souhaitables pour une grande partie de la population et des activités implantées dans les quartiers qui bordent le canal [8]. Le choix du nom porté par cette nouvelle voirie n’est pas anodin. Cet acte politique est accompagné d’un récit qui, en réduisant Eunice à « une prostituée sauvagement assassinée par un client mécontent » et « victime d’un réseau de traite », évoque les apports de la gentrification en matière de sécurité. Les promoteurs du projet « Canal Wharf » présentent ainsi « le quartier le plus en vogue de Bruxelles » grâce à « sa belle mutation » [9]. Eunice n’a probablement jamais connu ce lieu de la ville de Bruxelles où la prostitution visible [10] n’est pas exercée. Rappelons qu’elle fut assassinée dans une carrée située dans le quartier de Schaerbeek. Dans la ville de Bruxelles , les formes de prostituions dites « visibles » sont notamment exercées Avenue Louise et dans le quartier de L’Alhambra (situé entre les quartiers Nord et De Brouckère), lui aussi en plein processus de gentrification [11]. Un processus dénoncé depuis quelques années par l’Union des travailleu(r)ses du sexe organisé.e.s pour l’indépendance (UTSOPI) comme « une véritable ’chasse aux putes’, dans des buts très clairs de gentrification et de spéculation immobilière, le tout camouflé par une prétendue lutte contre la traite des êtres humains » [12].

En effet, tant au niveau local que national et international, la problématique de la traitre des êtres humains est souvent instrumentalisée par les autorités pour appliquer des mesures répressives et sécuritaires. La « protection des victimes » et la « lutte contre la traite et l’exploitation sexuelle » sont, comme le soutient Aurélie Reloy, trop souvent « détournés de leurs objectifs premiers, reléguant le bien-être des personnes au second plan de l’attention » [13]. Si au niveau local, elles sont abordées sous l’angle des nuisances, de la sécurité ou de la perte d’attractivité du quartier, au niveau national et européen ces arguments sont mobilisés pour renforcer des dispositifs de contrôle et de criminalisation de la migration. Des mesures qui criminalisent « les victimes » qu’elles sont supposées « protéger » tout en les rendant plus vulnérables et dépendantes des réseaux d’exploitation. Les fermetures des frontières alimentent la formation des réseaux criminels, car les migrant.e.s doivent davantage recourir à ces réseaux tout en empruntant des routes plus dangereuses pour arriver en Europe [14]. Et ceci d’autant plus qu’il est devenu impossible de déposer une demande d’asile dans les ambassades des pays de l’espace Schengen. Afin de pouvoir déposer une demande, les quêteuses et quêteur d’asile doivent donc arriver sur le territoire européen, en empruntant des routes de plus en plus dangereuses où iels sont davantage exposé.e.s aux violences et à l’exploitation. Des situations qui se reproduisent tout au long du parcours migratoire, car, une fois en Europe, les demandeur.euse.s d’asile doivent encore faire face à des procédures d’asile inadaptées, à des refoulements illégaux de plus en plus systématiques [15] ou aux risques d’être emprisonné.e.s dans des centres fermés toujours plus nombreux. En Belgique, le masterplan « Centres fermés pour les personnes en séjour illégal » approuvé par le gouvernement fédéral en 2017, a impliqué l’extension de 62 nouvelles places dans les 5 centres fermés existants à cette date, et la construction de trois nouveaux centres : à Holsbeek (Louvain) avec une cinquantaine des places pour femmes, à Zandvliet (Anvers) avec 144 places et à Jumet (Charleroi) prévoyant 200 places. Le premier centre fermé pour femmes (à Holsbeek) fut inauguré en 2019 [16]. En mars 2022, le gouvernement fédéral a libéré 100 millions d’euros à la mise en œuvre du« plan stratégique », afin de poursuivre les travaux pour l’inauguration des centres de Zandvliet et de Jumet ainsi que la construction de deux nouveaux centres à Jabbeke et à Steenokkerzeel, créant ainsi plus de 500 places supplémentaires [17].

Les violences auxquelles les demandeur.euse.s d’asile sont confronté.e.s tout au long de leur parcours migratoire ne cessent de s’aggraver en raison des politiques migratoires qui rendent impossible le voyage de personnes peu fortunées en provenance de pays appauvris. Comme le montre Le livre noir des pushback, les pratiques illégales de refoulement ne relèvent pas d’erreurs exceptionnelles, mais sont devenues des pratiques systémiques. Des atteintes aux droits humains qui au vu du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile iront crescendo. Ce pacte, présenté par la Commission européenne en septembre 2020, vise des « frontières solides » grâce, notamment, au renforcement de l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes Frontex (dont le budget consacré en 2021 était 90 fois plus important que celui prévu lors de sa création en 2004) et de la « coopération avec les pays partenaires ». Par cette « coopération », il faut comprendre, un renforcement de la sous-traitance du contrôle migratoire à des pays de transit ou d’origine des émigrant.e.s afin que ceux-ci renforcent (souvent avec l’aide des agents de Frontex) les mesures de contrôle pour empêcher le départ de personnes vers les pays de l’espace Schengen [18].

Quatre ans après l’assassinat d’Eunice qui avait donné lieu à une grande mobilisation des femmes du quartier des carrées revendiquant « Nous avons besoin de soins, pas de violence  » et suite à deux années d’une pandémie aux effets désastreux pour les migrant.e.s exerçant la prostitution, force est de constater qu’aucun dispositif belge ni européen ne vise le care des immigrantes pauvres et d’autant plus lorsqu’elles sont noires. Au contraire, les réponses au nom de la « protection des victimes » ne sont que d’ordre répressif. La violence prévaut sur le care.


Pour citer cet article : Natalia Hirtz, "Quatre ans après la grève des prostituées du quartier des carrées, quel bilan ?", Gresea, juin 2022.