Le comité de recherche 25 (CR 25) Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) organise un colloque portant sur les émotions, les épreuves et la morale dans l’analyse des relations professionnelles et du syndicalisme. Il s’inscrit dans la continuité du XXIe congrès de l’AISLF qui avait pour thématique générale la société morale tout en l’ouvrant aux registres, au combien essentiels dans les dynamiques individuelles et collectives, des émotions et des épreuves.

La thématique générale du congrès de l’AISLF en 2020 était celle de la société morale. Selon l’argumentaire avancé, cette « configuration morale » toucherait la société dans son ensemble, et marquerait l’acteur social, devenu individu, dans tous les registres de sa vie sociale. Elle concernerait donc le travail, les rapports que l’acteur entretiendrait avec lui et ceux qui en font un enjeu au sein des relations professionnelles. Au point de se demander, comme nous l’avons fait dans l’appel propre au CR25 en 2020, si ces dernières sont également affaire de morale. La réponse à cette question n’est pas si évidente qu’il n’y paraît. D’un côté, comme nous l’écrivions lors du lancement de cet appel, on peut être surpris par cette prise de conscience récente. Sans remonter aux pères fondateurs pour qui les faits sociaux ont toujours eu « une structure normative et morale » (Pharo, 2006), les sociologues du travail ont le plus souvent considéré que la division sociale du travail comportait également une dimension morale – au sens où les principes de différenciation et d’évaluation qu’elle intègre s’appuient également sur des critères de légitimité et de respectabilité. Et parmi eux-elles, les sociologues des relations professionnelles s’intéressent de longue date aux valeurs et aux dimensions normatives que les acteurs, individuels et collectifs, accordent à leur travail et qui modèlent leurs rapports respectifs. Mais d’un autre côté, la transformation du travail et des régimes d’emploi semble avoir bouleversé en profondeur la nature et le contenu de ces enjeux normatifs. De fait, l’expérience au/du travail, et les revendications sociales qui lui sont liées, n’empruntent-elles pas davantage aujourd’hui au registre moral et ne s’expriment-elles pas sur un mode singulier, ne serait-ce que parce que les nouvelles formes de travail donnent une importance accrue au rapport subjectif à ce dernier ?

Les termes utilisés par les sociologues pour décrire et analyser l’ensemble de ces mutations, qui prennent la forme de catégories et d’indicateurs plus ou moins objectivables, n’en sont-ils pas l’écho ? Bonheur, satisfaction, bien-être au travail, qualité de l’emploi, responsabilité sociale versus bullshit jobs (Graeber, 2018), souffrance, mépris social, discriminations, injustices, précarité existentielle… sans compter la place accordée désormais aux émotions dans l’analyse du travail et de ses relations (NRT, 2015).

Le mouvement des Gilets Jaunes qui a défrayé la chronique (politique mais aussi économique et sociale) en France en 2018-19 n’a-t-il pas été un révélateur d’un tel déplacement ? Une partie des analyses qui l’ont concerné ont justifié leur changement de registre par l’inadaptation des vieilles grilles d’interprétation et des théories générales sur le social, privilégiant une lecture quasi existentielle de ce mouvement, à partir des « épreuves de la vie » de ses protagonistes, de leur subjectivité du vécu, etc. (Rosanvallon, 2021). Au point d’en appeler à de nouveaux modes opératoires avec des analyses qui sachent reconnaître les émotions, les sentiments derrières les expériences sociales, qu’elles soient individuelles ou collectives. Les objections à ce type de propositions sont légions et concernent autant leur volet scientifique que méthodologique – en particulier la critique exercée à l’égard de la pertinence des constructions statistiques : « La vraie vie des Français n’est pas dans les théories générales ou les moyennes statistiques » (Rosanvallon, p. 9), leur originalité (dans leur prétention à prendre en compte des phénomènes auparavant délaissés par les sociologues) mais aussi dans leur ambition à allier règle scientifique et règle morale, que la nouveauté des catégories utilisées (celles de mépris, de reconnaissance, etc.).

Malgré tout, quelle place et quel statut accorder à ces dispositions affectives, émotionnelles et morales dans l’analyse des relations professionnelles ? Et que peut-on en dire ? Doit-on les considérer, au sens wébérien, comme des déclinaisons qui orientent l’action et les interactions ? Se hissent-elles au rang de phénomènes à part entière qu’il conviendrait « simplement » de décrire ? Voire à celui de catégories analytiques qui prendraient place à côté – ou en remplacement – des catégories canoniques utilisées pour analyser les relations professionnelles ? S’intègrent-elles dans des analyses qui s’intéressent à des formes d’emploi et d’activité spécifiques, au sein desquelles la part émotionnelle aurait une certaine importance par exemple, comme les activités de service et de relations avec le public (Hochschild, 2017) et donnent-elles lieu éventuellement à une lecture genrée des relations professionnelles ? Ou deviennent-elles des marqueurs relativement généraux des relations de travail contemporaines ? Et de quoi sont-elles le signe ? D’un gain, au sens où ces dispositions et leur reconnaissance viendraient enrichir les relations de travail et leurs acteurs ? D’une perte, au sens où elles traduiraient les difficultés rencontrées par ces derniers à donner un débouché organisationnel et politique à leurs mécontentements ? Voire d’une absence, celle de l’identité de classe des catégories populaires, auxquelles se rattachent par exemple les participant.e.s au mouvement des Gilets Jaunes en France, qui se réfugieraient dans les « passions tristes », celles de la colère et de la violence ?

C’est à toutes ces questions que le présent appel à communication est consacré.

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