La gratuité a de tout temps existé au travers du don, de l’amitié ou de nombreuses formes d’entraide. Face à la marchandisation croissante de nos sociétés, une gratuité des services publics et des communs, économiquement, socialement et politiquement construite, mériterait une plus large réflexion.

Nous vivons aujourd’hui une crise systémique : crise économique, crise sociale, crise écologique, crise politique, crise anthropologique posant la question du sens à donner au travail et plus largement à nos existences. Quand on dit qu’une crise est systémique c’est que quelque chose fait lien, ce qui lie toutes ces crises ce sont au moins deux tendances lourdes : le capitalisme productiviste a totalement sombré dans la démesure et met, désormais, en danger la survie même d’une Terre habitable par l’humanité. Nous devons donc penser une société postcroissance, mais sans jamais considérer que la solution serait d’appeler les salariés à se serrer la ceinture (un peu, beaucoup, passionnément, à la folie) comme le promeut l’austérité, mais sans jamais non plus fantasmer sur ce que pourrait être un anthropocène « progressiste » capable de pousser l’industrialisme, l’extractivisme toujours plus loin, mais dans l’intérêt des salariés… La bonne nouvelle c’est que la planète est déjà bien assez riche pour permettre à huit, neuf, dix milliards d’humains de « vivre bien », c’est-à-dire de satisfaire les besoins fondamentaux de l’humanité qui ne se réduisent nullement au domaine du vital, mais intègrent la culture, le beau-vivre… Nous ne pourrons, cependant, vivre mieux tout en préservant la planète que si nous changeons de modes de production, mais aussi de consommation.

Changer de modes de production et de consommation

Changer de modes de production fait partie de l’ADN syndical avec les expériences de démocratie dans l’entreprise, avec le refus de l’obsolescence programmée, avec le constat que ce qui reste premier dans la relation de travail ce n’est pas le montant du salaire, mais le sens du travail, l’importance des relations avec les collègues, d’où, d’ailleurs, la souffrance au travail lorsqu’on a le sentiment de ne pas pouvoir travailler comme on pense qu’il faudrait le faire pour pouvoir travailler bien, utilement…

Changer de mode de consommation fait aussi partie de l’ADN syndical, même si le capitalisme est trop parvenu à imposer sa conception de la vie bonne, même si le syndicalisme à bases multiples (coopératives d’achat, clubs de loisirs, de sports, etc.) décline dans de nombreux pays. Trop de comités d’entreprises fonctionnent, dans le domaine culturel, comme des sous-traitants de la FNAC et proposent moins d’activités spécifiques, beaucoup de clubs de tourisme, liés au mouvement syndical, proposent aussi, comme le secteur privé, d’aller toujours plus loin pour toujours moins cher… La gratuité refait, cependant, subitement surface lors des grands conflits sociaux (repas populaires, spectacles offerts par des artistes). L’engagement syndical, non permanent, relève enfin, comme tout engagement social, d’une forme de gratuité, de don de soi.

Le syndicalisme doit, cependant, prendre davantage conscience que le capitalisme ne mène plus seulement la guerre contre le travail, mais contre le vivant, ce qui impose de penser autrement les chemins de l’émancipation. Il doit renouer avec un conflit de valeurs, de modes de vie, de styles de vie, et pas seulement poursuivre le combat pour la défense du niveau de vie. C’est pourquoi nous devons lutter pour la relocalisation contre la globalisation, le ralentissement versus l’accélération, la coopération contre l’esprit de concurrence, la gratuité contre la marchandisation…. L’urgence est donc à multiplier les ilots de gratuité (transports en commun urbains, services culturels et funéraires, activités scolaires et périscolaires, droits aux soins, restauration scolaire et sociale, droit au beau, etc.), avec l’espoir qu’ils deviennent, demain, de nouveaux archipels de gratuité, et, après-demain, de nouveaux continents de gratuité.

La gratuité pour dépasser le clivage sur le revenu d’existence ?

Ce combat pour défendre et étendre la sphère de la gratuité pourrait être une façon de rapprocher partisans et adversaires d’un revenu universel. La gratuité des transports en commun constitue, par exemple, un pouvoir d’achat non monétaire, comme celle de l’école, des services de santé… La gratuité constitue donc un « revenu d’existence démonétarisé » fondé sur une refonte de la fiscalité, avec l’objectif de construire une écologie des revenus, avec un plancher et un plafond (revenu et patrimoine maximum), car non seulement l’enrichissement des uns a pour corollaire l’appauvrissement des autres, mais parce que le mode de vie des enrichis, détruisant la planète, est devenu, aujourd’hui, moralement indéfendable. Une équipe de l’University Collège à Londres vient de comparer le coût d’un revenu universel de base au Royaume-Uni à celui de la gratuité des « services universels de base » correspondant au même revenu. Ces derniers coûteraient 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le revenu universel, soit un sixième seulement de la somme. Ce coût représente 2,2% du PIB britannique contre 13% pour le revenu universel. La gratuité est déjà beaucoup plus réaliste économiquement que le revenu universel. Elle est également beaucoup plus efficace car elle repose sur l’intelligence collective (qu’est-ce qui doit être gratuit ou renchéri ?) plutôt que sur des choix individuels (que faire de mon revenu universel ?). Elle ne se contente pas de démarchandiser, mais démonétarise, déséconomise. J’ajouterais que la gratuité est une façon de poursuivre le combat de nos anciens qui, en créant la sécurité sociale, n’entendaient pas seulement en faire une roue de secours face aux accidents de la vie, mais parlaient de sécurité sociale de la santé, du logement, de l’alimentation, etc. Je dirais enfin que le combat pour la gratuité n’est pas une lubie de gosses de riches et que ceux qui le mènent le mieux sont les populations des pays du Sud, ce qui ouvre la possibilité d’une convergence internationale des luttes. Le retour de la question des biens communs s’est produit en Bolivie autour de la question de l’eau, avant de s’internationaliser jusqu’en Belgique.

Le capitalisme aime la gratuité à son profit

Toute gratuité n’est, cependant, pas émancipatrice comme l’a prouvé, dans l’histoire, le vieux système des corvées, auquel était soumise la population. Les puissants ont toujours refusé de payer une part du travail, comme ils se sont toujours appropriés une part des richesses communes. Le capitalisme adore la gratuité… à son profit. Jean Gadrey note que le dumping social, commencé avec l’esclavage, et que la mondialisation néolibérale a étendu, consiste à exploiter les réservoirs mondiaux de main-d’œuvre quasi gratuite, souvent issus de la destruction organisée de la petite paysannerie. C’est ainsi que, dans une paire de chaussures Nike de 2004 coûtant 70 dollars, il n’y avait que 2,75 dollars de salaire. L’économiste précise qu’il convient aussi de ranger dans cette catégorie les innombrables heures supplémentaires non déclarées (l’équivalent de 680 000 emplois en France selon l’ex-inspecteur du travail Gérard Filoche), la quasi-gratuité des stagiaires exploités, les temps de déplacements obligatoires non rémunérés, etc. La plus-value qu’empochent les capitalistes repose toujours sur du travail non payé ! Le capitalisme s’est aussi développé sur la base de la destruction et de la privatisation de biens naturels communs, aussi bien dans les pays riches qu’au sein de la périphérie (néocolonisée). Par des opérations de conquêtes, parfois militaires, les capitalistes ont acquis le droit d’exploiter, soit gratuitement, soit pour une bouchée de pain, d’énormes richesses naturelles du sol et du sous-sol. Le capitalisme a ainsi connu un siècle d’énergie et de transports à bas prix, de ressources du sous-sol, abondantes et peu chères. Jean Gadrey ajoute que « ce qu’on appelle la dette écologique des pays riches vis-à-vis des pays du Sud correspond précisément à l’exploitation lucrative de la gratuité (ou quasi gratuité) des ressources naturelles du Sud ». L’économiste dénonce le dumping fiscal allant jusqu’à la suppression de toute imposition des bénéfices, sans même parler des paradis fiscaux et de la mise à disposition d’une monnaie quasi gratuite, via la possibilité de créer et contrôler le crédit. Gadrey conclut que cette quête de la gratuité au profit des seuls capitalistes coûte très cher… aux peuples qui la financent : « Ce sont eux qui empochent les bénéfices de la privatisation de la ressource-monnaie, selon les mêmes lois que celles de la colonisation de la nature : introduire des droits de propriété sur des biens gratuits, les confisquer et les faire payer. C’est bien une logique de rente et de rentiers ». La municipalité de Lyon emboitait récemment le pas à beaucoup d’autres en organisant la gratuité des transports en commun pour les seuls riches congressistes (notaires, avocats, médecins), mais en la refusant à la population locale.

Construire la gratuité

L’alternative n’est donc pas entre être pour ou contre la gratuité, mais de déterminer quelle gratuité construire pour qu’elle soit au service de l’égalité sociale, de la justice écologique et de l’implication citoyenne. Il est d’abord important de noter que la gratuité n’a pas disparu de nos sociétés marchandes, quoi que disent les « chiens de garde » du capitalisme. On peut ainsi citer deux premières sphères de la gratuité auxquelles on ne pense plus, la première concerne les gratuités dites premières, comme le don de la vie, la transmission de la langue, l’amour, l’amitié, l’engagement ; la deuxième concerne toutes les formes de gratuité coopératives, entraide entre voisins, boites à livres, zones de gratuité recyclant des produits…

La gratuité qu’évoque cet article est d’un autre type, complémentaire aux deux premières, il s’agit de la gratuité des services publics et des biens communs. Cette gratuité, comme les deux autres, est économiquement, politiquement, juridiquement, socialement et culturellement construite. La marchandisation résulte, elle-aussi, d’une construction historique prolongée, depuis le mouvement des enclosures entre le XVe et le XVIIIe siècle [1].

Cette construction de la gratuité repose sur une véritable grammaire avec trois règles de base. Première règle : la gratuité peut concerner tous les domaines de l’existence. Il n’existe pas de domaines a priori marchands et d’autres a priori gratuits. Autrement dit, la gratuité ne vise pas seulement les secteurs que le capitalisme ne sait pas valoriser, ou le seul domaine de la survie avec, par exemple, l’eau vitale. La gratuité de l’eau élémentaire, 40 litres d’eau gratuits par jour et par personne et gratuité des abonnements, est, bien sûr, essentielle, mais la gratuité des bacs à sable également. C’est aux citoyens de décider ce qui doit être gratuit selon les spécificités locales. Deuxième règle : si tous les domaines de l’existence ont vocation à devenir gratuits, tout ne peut être gratuit dans chacun des domaines concernés, et pas d’abord pour des raisons comptables, mais parce que la gratuité est mise au service d’un projet de civilisation, c’est-à-dire d’une société plus juste, écoresponsable et démocratique. C’est la raison pour laquelle nous proposons un nouveau paradigme économique : gratuité du bon usage face au renchérissement, voire à l’interdiction du mésusage. La question n’est complexe qu’en apparence car sa résolution renvoie d’abord au bon sens : pourquoi payer son eau le même prix pour son ménage et remplir sa piscine privée ? Ce qui vaut pour l’eau devrait s’appliquer à l’ensemble des domaines. La définition du bon usage n’est pas moraliste ni scientifique, mais citoyenne. C’est aux gens concernés de définir ce qui doit être gratuit, renchéri et parfois même interdit. Les gens en situation font très bien la différence entre un usage normal de l’eau et son gaspillage, et il existe, dans ce domaine, un bon sens populaire au sens d’Orwell ! Il s’agit, bien sûr, d’apprendre à faire primer les valeurs d’usagers, l’utilité des choses sur la valeur marchande et aussi les usagers sur les producteurs/ consommateurs. Troisième règle : il ne s‘agit surtout pas de rendre gratuits les produits existants, mais d’utiliser le passage à la gratuité pour les repenser socialement et écologiquement. Il ne s’agit pas par exemple de rendre gratuite la malbouffe de la restauration collective, mais de profiter du passage à la gratuité de la restauration scolaire, pour avancer vers une alimentation relocalisée, « resaisonnalisée », moins gourmande en eau, moins carnée et carnée autrement, d’adopter une cuisine faite sur place à partir de produits issus de l’agroécologie paysanne et servis à table, pour que l’alimentation redevienne un partage et un langage, bref se re-symbolise. Pas un domaine n’échappe à cette nécessité de repenser les produits et les services afin d’avancer vers une société des usagers maîtres de leurs usages, afin de construire une société plus égalitaire, moins sexiste, plus écologique, plus participative …

La croisade contre la gratuité

La croisade contre la gratuité a ses grands prêtres (recrutés dans toutes les écoles de pensée), ses églises (lobbies et autres think tank qui poussent à la marchandisation), ses actions de grâce (la charité et le conservatisme compassionnel), son paradis et son enfer, ses pénitences (les tarifs sociaux) et son dogme sacré, la célèbre « tragédie des communs » que récite tout converti. Cette croisade a certes remporté une bataille mais pas encore la guerre. L’écologiste Garrett Hardin (1915-2003) entendait apporter la preuve, en publiant, en 1968, dans la revue Science, son célèbre texte « La tragédie des communs », que l’humanité serait totalement incapable de gérer une ressource sous forme de commun. D’abord utilisée pour dénoncer l’inefficacité des systèmes staliniens, cette thèse fut généralisée sous la forme d’une nouvelle doxa : l’accès libre à une ressource limitée engendrerait inexorablement sa surutilisation, et, donc, son érosion rapide, voire sa disparition ! Conséquence : seule l’appropriation par le marché ou l’État pourrait garantir la préservation des ressources naturelles. Cette thèse développe en fait l’argumentation de William Foster Lloyd favorable au contrôle des naissances et aux enclosures. Cet économiste du 19e siècle imaginait déjà un pâturage libre d’accès, sans aucune limitation, sans gestion concertée et rigoureuse. Hardin prend l’exemple d’un pâturage commun imaginaire et démontre que chaque éleveur « en tant qu’être rationnel cherche à maximiser son gain, en rajoutant librement une ou plusieurs bêtes à son troupeau, donc du surpâturage additionnel provoqué par la bête supplémentaire », avec pour conséquence la destruction assurée du pâturage. Semblable idée s’avère être un pur exercice intellectuel reposant sur une méconnaissance crasse de ce qu’ont toujours été les Communs. Elinor Ostrom (1933-2012), prix Nobel d’économie, a depuis tordu le cou à cette légende en montrant que les Communs n’ont toujours existé qu’avec des règles collectives encadrant leurs usages, sauf dans l’imagination des dévots du capitalisme. L’hypothèse de Hardin fonctionne dans le cadre de la rationalité de l’homo-economicus qui n’est justement pas celle des communautés d’hier et de la civilisation de la gratuité de demain, celle des usagers maîtres de leurs usages. On sait mieux aujourd’hui qui était Hardin et ce qui motivait sa haine du gratuit. L’écologiste était un grand lecteur de Malthus : « Un homme qui est né dans un monde déjà occupé (...) n’a aucun droit de réclamer la moindre nourriture et, en réalité, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert disponible pour lui ; elle lui ordonne de s’en aller, et elle ne tardera pas elle-même à mettre son ordre à exécution » [2]. Hardin fut, en bonne logique malthusienne, un eugéniste et même le principal dirigeant de l’American Eugenics Society [3]. Cette obsession le conduira à dénoncer systématiquement les actions sociales menées aux États-Unis, à refuser la fiscalité redistributive, l’aide alimentaire aux pays du tiers-monde, à prôner la fermeture des frontières, la stérilisation des esprits faibles, la création d’un marché des droits à enfanter, car l’État, en soutenant les plus faibles, dégraderait le capital biologique de l’espèce (sic). La question n’est pas celle du « trop d’humains », mais du « trop d’hyper-consommateurs » ! La meilleure façon de réussir la transition démographique reste la gratuité de ce qui permet de vivre bien, car la misère est le lit des grossesses nombreuses. Oserais-je dire qu’il y a toujours trop d’humains pour ceux qui ne les aiment pas ! Oserais-je dire que les amoureux de la gratuité sont fiers d’avoir en Garrett Hardin un adversaire aussi vil !

La gratuité c’est bon pour la planète

Le livre-Manifeste Gratuité vs capitalisme (Larousse) expose les conséquences de la gratuité dans de nombreux domaines. Contrairement aux idées reçues, la gratuité ne conduit pas à l’irresponsabilité et au gaspillage, bien au contraire. Les villes qui pratiquent la gratuité de l’eau élémentaire constatent une diminution de la consommation globale d’eau, déjà parce que les usagers font plus attention pour ne pas accéder aux tranches surfacturées, ensuite parce les villes mettent en place des politiques d’accompagnement avec embauche de personnel municipal dédié et distribution de kit antigaspillage (conseils, joints pour éviter les fuites, etc.). La gratuité de l’eau est d’ailleurs déjà fondée sur l’échec du système marchand : eau beaucoup trop chère et plus du tiers gaspillé dans les canalisations. Les villes qui pratiquent la gratuité des services culturels, comme les médiathèques, constatent un phénomène du même type : augmentation considérable, mais attendue du nombre d’abonnés, meilleure ambiance, moins d’agressions, pas moins mais pas plus de pertes, vols, ou dégradations, mais réduction du tiers du nombre d’emprunts par usagers. L’explication est simple : lorsqu’une médiathèque est payante, chacun devient un bon petit consommateur qui en veut pour son argent, il emprunte le maximum quitte à ne pas tout lire ou visionner, mais lorsque la même médiathèque devient gratuite, chacun échappe à la logique de la consommation et devient, déjà, un peu, un usager maître de ses usages… Les villes ou les pays, comme la Suède, qui pratiquent la gratuité des cantines scolaires, parce qu’apprendre à bien manger est aussi important que d’apprendre à lire, écrire ou compter, constatent une fréquentation et une satisfaction accrues, mais réussissent, également, à faire de la restauration sociale un levier essentiel pour assurer la transition agricole. Le retour sur expérience prouve également qu’on peut mettre en place une restauration scolaire 100% biolocale, en créant notamment des régies municipales fermières chargées d’approvisionner les écoles, collèges, lycées, les maisons de retraite, etc., avec un coût matière plus faible qu’en restauration conventionnelle.

La culture de la gratuité

Il ne saurait exister de civilisation de la gratuité sans culture de la gratuité, tout comme il n’existe pas de société marchande sans culture marchande. C’est ce à quoi s’emploient la publicité, le marketing, l’idéologie sportive… John H. Exclusive est devenu l’un des gourous de la pensée « antigratuité » en publiant Fuck them, they’re pirates (« Qu’ils aillent se faire foutre, ce sont des pirates »). Il y explique que le piratage existe parce que les enfants sont habitués à l’école à recopier des citations d’auteurs, à se prêter des disques, à regarder des vidéos ensemble, à emprunter gratuitement des livres, etc. L’école (même américaine) ferait donc de l’éducation à la gratuité. Les milieux néoconservateurs proposent d’instaurer une politique de la « gratuité-zéro » qui serait la réponse aux difficultés des industries « culturelles » confrontées au développement des échanges gratuits, via les systèmes peer-to-peer. La politique que nous proposons prend, bien sûr, le contrepied de ce projet en généralisant une culture de la (quasi)gratuité. Nous aurons besoin de nouvelles valeurs, de nouveaux rites et symboles, de nouvelles communications et technologies. Puisque les objets sont ce qui médiatisent le rapport des humains à la nature, quels devra être, par exemple, le nouveau type d’objets de la gratuité ? L’invention d’une culture de la gratuité est donc un chantier considérable pour lequel nous avons besoin d’expérimenter des formules différentes, mais on peut penser que l’école restera un relais essentiel pour développer une culture de la gratuité et apprendre le métier d’humain, et non plus celui de bon producteur et consommateur. Parions que la gratuité ayant des racines collectives et individuelles beaucoup plus profondes que la vénalité en cours, il ne faudrait pas très longtemps pour que raison et passion suivent…

La gratuité ne trace pas tout le chemin de l’émancipation nécessaire, mais c’est aussi essentiel pour passer de la jouissance d’avoir à la jouissance d’être, pour mettre la fabrique de l’humain au cœur de notre praxis, de nos pensées, de nos rêves. La gratuité est aussi une autre façon de penser une écologie des revenus, avec un plafond (grâce à la fiscalité et à la règle du renchérissement du mésusage) et un plancher, mais en pensant un revenu universel qui soit au maximum démonétarisé, c’est-à-dire sous forme de droits d’accès à des biens communs. La grande force de la gratuité est de partir d’un déjà-là (gratuité de l’école, de la santé), mais aussi de prendre appui sur la culture de la gratuité que pratiquent les jeunes. L’Observatoire International de la Gratuité (OIG) a tenu le samedi 5 janvier 2019 le deuxième forum international de la gratuité avec l’objectif de mettre cette question au cœur des prochaines élections territoriales, partout en Europe, partout dans le monde, afin de donner du grain à moudre à la démocratie.

Pour aller plus loin

Paul Ariès, Gratuité vs capitalisme, Larousse
Laurent Paillard, La gratuité intellectuelle, Parangon
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, De la gratuité, L’éclat.

 


Pour citer cet article : Paul Ariès, "Salariat, syndicalisme et gratuité - Construire une civilisation de la gratuité ", Gresea, septembre 2021, texte disponible à l’adresse : https://gresea.be/Salariat-syndicalisme-et-gratuite-Construire-une-civilisation-de-la-gratuite

 


Cet article a paru dans le Gresea Échos 102, "La gratuité révolutionnaire ?", juin 2020. Pour commander ce numéro, rendez-vous ici

 


Photo : Jeanne Menjoulet - Paris rue Sorbier - CC BY-ND 2.0 (Flickr)

Notes

[1. Note de la rédaction : sur le sujet, voir l’article de Natalia Hirtz pp.18-29.

[2. Thomas Malthus, Essai sur le principe de population, Londres, 1798.

[3. Fabien Locher, « Les pâturages de la guerre froide, Garrett Hardin et la tragédie des communs » in Revue d’histoire moderne, N° 60, Belin, 2013