Malgré les tentatives des institutions publiques de valoriser et professionnaliser le travail d’aide à domicile aux personnes âgées*, les conditions de travail précaires et la mauvaise réputation de ce métier persistent, tant dans le secteur formel que dans le secteur informel. Les dernières réformes publiques et la privatisation croissante des services ont des conséquences négatives pour les travailleuses, en particulier celles employées dans les sociétés privées, qui, d’une part, sont soumises à de très mauvaises conditions de travail et qui, d’autre part, souffrent de discriminations articulées selon une hiérarchie mêlant éléments de genre, de classe et de race.

Les conditions de travail auxquelles sont soumises les travailleuses [1] qui s’occupent des personnes âgées à leur domicile sont caractérisées par une série de difficultés : pénibilité physique (tâches ménagères, tâches physiques liées aux soins à la personne, odeurs, saleté) ; contraintes de temps (déplacements multiples sur une même journée, un nombre de plus en plus élevé de tâches dans un temps de plus en plus limité) ; cadre temporel atypique (horaires coupés, horaires atypiques, travail de nuit et le week-end, mi-temps subis) ; conditions contractuelles défavorables (basses rémunérations, manque d’évolution professionnelle) ; charge émotionnelle et relationnelle (travail en contact avec la personne, partage de l’espace intime). Si certaines de ces conditions, comme les horaires atypiques et le « travail intime » [2] sont intrinsèques au travail, d’autres, comme les mauvaises conditions salariales et contractuelles, ne tiennent pas à sa nature.

Alors que l’on considère le vieillissement de la population comme l’un des risques économiques majeurs des sociétés occidentales contemporaines, et que l’accompagnement et l’aide à la population vieillissante sont devenus le centre d’intérêt non seulement des politiques publiques qui touchent à la famille, mais des familles elles-mêmes, on pourrait raisonnablement s’attendre à une amélioration des conditions de travail, ainsi que du statut social de ces travailleuses. Or, la réalité, en Belgique comme ailleurs en Europe, nous montre que non seulement les conditions de travail dans ce secteur sont parmi les plus précaires sur le marché de l’emploi, mais que la position des travailleuses du care [3] dans la stratification sociale est également parmi les plus basses sur l’échelle des statuts socioprofessionnels [4]. Quelles sont les raisons de la persistance de conditions de travail pénible et de la difficulté à professionnaliser et à valoriser un métier qui remplit un tel rôle social ?

Le problème réside exactement dans la question de la valorisation du travail. Aux conditions de travail pénible – qui sont bien documentées, en Belgique et dans d’autres pays occidentaux – s’ajoute donc la représentation symbolique du travail. Représentation qui correspond à l’image sociale du métier, le sens et l’idée qu’en ont les membres de la société : la ‘réputation’ du métier, en somme [5].

L’origine de la condition symbolique qui attribue au travail de care un statut inférieur dans la hiérarchie de la stratification des occupations sur le marché de l’emploi et qui le rend différent de toute autre relation d’emploi relève d’au moins deux facteurs [6].

Le premier facteur est l’héritage de la mauvaise image sociale du travail domestique au sens plus large, avec toutes les problématiques qui y sont liées. D’une part, le lien entre les services à domicile (nettoyage, care, etc.) et l’idée de la ‘saleté’. Comme l’ont démontré plusieurs études, la réputation de ce « sale boulot » est d’autant plus mauvaise que les travailleuses domestiques s’occupent de la saleté de l’autre [7]. D’autre part, comme dans les formes les plus anciennes du travail domestique, la relation entre la travailleuse et le bénéficiaire repose nécessairement sur une relation interpersonnelle de pouvoir : il y a toujours une personne ‘qui sert’ et une personne ‘qui est servie’ [8]. Cette relation de pouvoir, qui se traduit et se justifie traditionnellement par une distance de classe, s’articule aujourd’hui sur des formes plus complexes, où la nationalité ou le groupe ethnique remplissent la fonction de l’altérité, là où l’origine sociale ou le niveau d’éducation le permettent moins qu’avant [9].

Le second facteur est lié à la dichotomie entre les sphères publique et privée et à la division genrée du travail au sein de la famille. Non seulement le travail de care est inextricablement lié à la sphère privée, mais en tant que travail traditionnellement effectué par les membres féminins de la famille, son statut en tant que travail est constamment remis en cause. Le care, vu comme travail ‘naturel’, ou du moins naturellement acquis par les femmes, est encore aujourd’hui considéré comme un travail féminin, qui ne demande pas de compétence spécifique, ni de qualification, et qui n’est pas considéré comme un vrai métier [10].

Le travail d’aide à domicile en Belgique

Malgré l’érosion généralisée des systèmes de protection sociale en Europe au cours des dernières années, le système de protection sociale belge est considéré parmi ceux qui assurent une des meilleures couvertures en Europe, également en matière d’aide à la personne [11]. Néanmoins, les politiques publiques en matière de soutien à la famille ont récemment dû faire face à une série de pressions.

D’un côté, les changements économiques, démographiques et sociaux – tels que le vieillissement de la population, l’augmentation de la participation féminine au marché de l’emploi, mais aussi les transformations de la famille et des attitudes vis-à-vis de la division genrée du travail – ont déterminé l’augmentation de la demande de care pour les personnes âgées. De l’autre côté, dans un contexte de crise économique, les politiques de réduction des dépenses publiques, parmi d’autres instruments de politique budgétaire d’inspiration néolibérale, ont profondément influencé les dernières réformes institutionnelles, y compris celles en matière d’aide à la personne.

La 6e Réforme de l’État en 2014, qui consolide en partie les réformes institutionnelles initiées dans les années 1980, a par exemple profondément influencé la réorganisation des services d’aide à domicile pour les familles [12]. Parmi les tendances les plus visibles en Belgique, trois peuvent être identifiées comme ayant un impact sur le secteur de l’aide à domicile, et par conséquent sur les travailleuses employées dans ce secteur :

1. Le déplacement des responsabilités du national vers le local, qui en Belgique s’est traduit par un transfert de compétences de l’État fédéral vers les Communautés et les Régions dans les années 1980 et par la régionalisation de toutes les compétences en matière d’aide à domicile en 2014 [13]. Ce déplacement, qui a été accompagné d’un transfert de compétences entre secteurs (notamment de la santé vers le social), a eu une série de répercussions dans le secteur de l’aide à domicile. Même si à l’heure actuelle les conséquences sont encore difficiles à analyser, le risque majeur pourrait être le développement d’un modèle de care propre à chaque région – offrant chacune différents types et modes de prestations, d’assurances, d’indemnités financières, etc. selon les ressources disponibles et la volonté politique prédominante dans chaque région .

2. Le renforcement des services à domicile. Les services résidentiels représentent traditionnellement le cœur du système de soutien pour les personnes âgées. À partir des années 1990, et de manière explicite depuis la dernière Réforme de l’État, une importance grandissante est cependant accordée aux services à domicile. Comme dans d’autres pays européens, les raisons de cet intérêt accru pour les services à domicile incluent deux arguments principaux. Le premier est un argument idéologique lié à la question du ‘libre choix’ (un débat qui s’est développé à partir du Royaume-Uni), selon lequel l’État aurait le devoir de garantir aux personnes âgées la possibilité de rester chez eux, à travers la mise à disposition d’un éventail de solutions, selon un système de compétition. Le deuxième est un argument économique. Dans un contexte de réductions de dépenses publiques, l’État est amené à baisser – ou à ne pas augmenter – le financement disponible pour la prise en charge de la personne en institution [14].

3. La privatisation progressive des services.

En Belgique, la privatisation des services d’aide aux personnes âgées est réalisée de deux manières : d’une part, à travers le financement public d’organismes à but non lucratif (ASBL – secteur non marchand) et d’organismes à but lucratif (sociétés privées commerciales), et d’autre part, à travers la création d’organismes non agréés, purement privés, qui ne sont pas subsidiés par l’État et qui ne sont donc pas soumis à une réglementation.

Dans le secteur de l’aide et des soins aux personnes âgées, le premier type de privatisation concerne autant les services résidentiels que les services à domicile. Aujourd’hui, les services résidentiels (maisons de repos et maisons de repos et de soins) sont majoritairement privés, avec plus de 78% de maisons de repos privées commerciales, mais qui reçoivent une subvention publique [15]. Dans le secteur de l’aide à domicile, le subventionnement public couvre uniquement le secteur non marchand, qui reçoit des financements à travers un système d’agréments publics [16]. Les organisations non marchandes agréées sont tenues de respecter une réglementation qui détermine, entre autres, le nombre d’heures et le type de prestation auxquels les bénéficiaires ont droit, la durée et les horaires des prestations, les profils des différents intervenants à domicile (aide-soignante, aide- familiale, aide-ménagère), le niveau de qualification demandé à chaque travailleur, ainsi que les conditions d’emploi.

Le deuxième type de privatisation, qui consiste en la création de sociétés purement privées, sans agrément et sans subsides publics, concerne uniquement le secteur de l’aide à domicile. À partir des années 1990 et pour répondre à l’augmentation de la demande de care, un nombre considérable d’initiatives privées sans agrément se sont développées dans la Région de Bruxelles-Capitale. Ces initiatives, qui ne sont pas soumises à une réglementation ni à un contrôle de la part de l’État, répondent à des besoins et à des bénéficiaires différents et offrent des services qui varient énormément quant aux prix et au type de service, mais aussi aux conditions de travail des travailleuses (salaire, type de contrat, horaire, couverture sociale, congé, avantage, etc.).

Malgré la diversité des sociétés privées qui opèrent dans ce secteur, trois types d’organisations semblent être de plus en plus présentes sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale. Il y a tout d’abord les sociétés non agréées qui offrent des services de garde malade et qui emploient exclusivement des travailleuses sous statut d’indépendant. Il y a ensuite les plateformes qui travaillent dans le cadre juridique de l’économie collaborative. Elles offrent des services de garde aux particuliers (sans contrats de travail), en échange d’un revenu non imposable, jusqu’à un certain montant par an. Il y a enfin des sociétés non agréées qui offrent aux bénéficiaires des services 24h sur 24h et qui recrutent des travailleuses dans d’autres pays européens, notamment dans les pays de l’Europe de l’Est.

Les conditions de travail dans les services agréés et non agréés

Si les conditions de travail dans ce secteur restent parmi les plus pauvres et précaires sur le marché de l’emploi, des différences considérables existent entre les travailleuses, selon le service dans lequel elles sont employées. Mis à part les travailleuses employées sans contrat régulier, qui se trouvent dans les situations les plus précaires et les plus vulnérables, dans le secteur formel de l’aide à domicile, ce sont les travailleuses employées dans les sociétés agréées qui bénéficient de meilleures conditions de travail, comparées à celles des travailleuses dans les sociétés privées non agréées [17].

En effet, les réglementations de la COCOF et de la COCOM imposent des conditions de travail homogènes et globalement plus favorables que dans le secteur privé. Les obligations relatives aux qualifications du personnel, ainsi que les conventions collectives sectorielles, permettent de fixer les salaires selon des barèmes et de fixer les horaires, le contenu du travail, le temps de repos et les congés selon la réglementation de l’emploi nationale. Selon les services agréés, le système de qualifications, qui permet l’acquisition de compétences spécifiques liées au métier, et l’encadrement des prestations en termes d’horaires et de tâches ont une fonction fondamentale pour la protection des travailleuses et des bénéficiaires.

Les sociétés privées sans agrément connaissent une situation diamétralement opposée. Les travailleuses y subissent, sans exception, des conditions de travail extrêmement précaires, tant du point de vue des conditions contractuelles, qui sont bien au-dessous des normes minimales fixées par la réglementation du travail, que de celui de leur protection et du type de travail qu’on leur demande au domicile de la personne âgée.

Les conditions de travail de ces travailleuses se caractérisent par des salaires horaires extrêmement bas, ainsi que par des contrats précaires.

De manière générale, les travailleuses dans le secteur privé perçoivent des rémunérations horaires très basses (aux alentours de 9 ou10 euros bruts par heure pour les travailleuses indépendantes, et 6 ou 7 euros nets pour les travailleuses employées). Elles doivent également couvrir des horaires atypiques (nuits et week-end, aucun jour de repos fixe). Dans le cas des travailleuses avec le statut d’indépendant, le fait que le travail ne peut pas être garanti de manière continue ne fait qu’aggraver leur précarité : les travailleuses se retrouvent soit dans des mi-temps contraints, avec des salaires au-dessous du seuil de pauvreté, soit dans des situations d’exploitation, où elles doivent travailler de longues heures pour pouvoir arriver à un salaire complet.

« C’est pas évident de trouver du personnel compétent et qui accepte de travailler pour un prix, on va dire, raisonnable, qui n’est pas extraordinaire. […] parce que sur 10 euros tu vas gagner… beh, il va t’en rester 5-6-6,5… c’est pas grand-chose, évidemment. Donc ça, c’est pas évident ». (Service non agréé) Si les responsables des services non agréés se disent globalement concernés par les mauvaises conditions de travail de leurs travailleuses, ils tirent des bénéfices importants de cette précarité :

« Honnêtement, les indépendantes sont beaucoup moins malades que les salariées. […] Au moins, quand elles sont indépendantes, elles savent que si elles vont pas travailler, elles sont pas payées ! Donc, elles y vont. Sauf cas de force majeure. Donc, je trouve que le service est aussi plus sûr, pour finir ». (Service non agréé)

Dans certains cas, les mauvaises conditions de travail et le paiement horaire très bas sont même utilisés comme instruments pour différencier les ‘bonnes’ travailleuses – celles qui acceptent de mauvaises conditions de travail en révélant leur prétendue ‘vocation’ – des ‘mauvaises’ travailleuses – celles qui, au contraire, n’acceptent pas ces conditions et montrent donc une faible motivation au travail :

« On a pas mis plus haut que 7 [euros], parce que c’est le premier filtre sur la qualité. Quelqu’un qui est prêt à aider quelqu’un pour 7 euros par heure c’est quelqu’un qui le fait au moins en partie par conviction ». (Service non agréé)

De l’autre côté, les sociétés privées affirment organiser les services en accordant la priorité aux besoins des bénéficiaires, afin d’offrir des services entièrement adaptés, en termes d’horaires, de type de prestation, etc. Les travailleuses doivent de leur côté faire preuve de flexibilité et de polyvalence, pour pouvoir couvrir entièrement les besoins de la personne âgée. Contrairement aux sociétés agréées, où les prestations sont réglementées en termes d’horaires, d’activités, de profil et de qualification des intervenants, les sociétés privées promeuvent des services qui se situent dans une optique de continuation du care familial, où la même travailleuse s’occupe de l’ensemble des besoins de la personne âgée, exactement comme le ferait un membre de la famille. La vision du care offerte par le secteur privé semble donc s’inscrire et tirer parti de la division genrée du travail, plutôt que de la remettre en cause.

En ce sens, la question de la vocation des aides à domicile est souvent évoquée en opposition aux qualifications officielles, qui ne sont pas considérées comme nécessaires.

« Les tâches ne demandent pas de qualification. C’est des tâches qu’on fait tous pour nous-mêmes [...] et qu’il faut juste arriver à faire pour quelqu’un d’autre de façon respectueuse ». (Service non agréé)

« Je suis vraiment exigeant sur ma sélection et je cherche vraiment des gens qui ont presque une vocation, on va dire… Parce qu’il y en a qui travaillent comme ça, parce qu’elles n’ont pas le choix, mais ça se sent vite celles qui font ça parce qu’elles n’ont pas le choix. Voilà, moi je cherche vraiment des gens qui font ça avec amour des personnes âgées, qui prennent du plaisir à le faire aussi, et qui font pas ça que pour le financier ». (Services privés)

« Quand j’en ai une qui vient se présenter et qui me dit : « Non, moi je fais pas ça, je fais pas ça, je fais pas ça… je veux savoir combien est-ce qu’on gagne », moi j’ai vite compris aussi que ça va pas être sa vocation de faire ça ». (Service non agréé)

De manière générale, les acteurs non agréés critiquent les services agréés comme étant très peu adaptés aux besoins réels des personnes âgées et tirent profit de leur ‘liberté’ pour proposer des services qui sont entièrement adaptés aux demandes des familles, au détriment du bien-être des travailleuses. La réglementation du secteur est même perçue comme un facteur limitant la qualité des services :

« Moi, ça me fait toujours un peu peur… c’est quand l’État met son nez là-dedans, qu’il commence à faire des législations, etc. Et je dis : « Est-ce qu’ils vont faire… ? Est-ce que le service va encore être correct ou pas ? » (Service non agréé)

« Tout ce qui est législation, etc., pour l’instant il y en a pas beaucoup. Donc, on est encore assez libre. Mais effectivement le jour où ça va être réglementé, je sais pas si moi je vais pouvoir continuer à offrir ce genre de service, si on sera encore dans les lois… parce que, voilà, on pourra pas faire ceci, on pourra pas faire cela… et je sens que… et c’est ça qui est dommage : c’est qu’à force de réglementer aussi, on se prive peut-être de la possibilité d’offrir un service de qualité ». (Service non agréé)

La discrimination envers les travailleuses migrantes

Les conditions de travail dans le secteur sont aggravées par des discriminations, qui s’articulent autour de la classe sociale, du genre, et surtout de l’origine. Si les discriminations liées à la classe sociale, entendue ici comme le statut plus ou moins privilégié dans la stratification sociale, ainsi que les discriminations liées au genre, sont visibles dans le discours des deux types de services, ils ne sont toutefois pas présentés comme de véritables problèmes. Le racisme, en revanche, est constamment évoqué comme un fléau par les travailleuses et comme une source de stress pour les responsables des services, qui se retrouvent à devoir agir comme intermédiaires entre les travailleuses discriminées et les familles concernées. Encore une fois, ce sont les travailleuses employées dans les services privés non agréés qui sont victimes des formes les plus violentes de discriminations.

D’un côté, on constate dans les services à domicile aux personnes âgées à Bruxelles une ségrégation ethnique et de genre extrêmement visible. En ce qui concerne la ségrégation de genre, la surreprésentation des femmes dans ce secteur est presque universelle dans tous les services. Certains répondants soulignent la difficulté qu’ils rencontrent à ‘placer’ des hommes dans les familles (acteurs des services non agréés), alors que d’autres mettent l’accent sur le rôle des hommes dans les activités qui exigent de la force physique (acteurs des services agréés). Ce qui émerge dans les deux cas, c’est la persistance des stéréotypes liés au travail de care.

En ce qui concerne la ségrégation ethnique, la surreprésentation des migrantes et des personnes d’origine étrangère est aisément identifiable tant dans les services agréés que dans les services privés non agréés. Dans certains d’entre eux, la totalité de la main-d’œuvre est d’origine étrangère, sans exception. Les services se différencient plutôt quant à la justification qu’ils apportent pour expliquer cette ségrégation. Si les acteurs des services privés ont tendance à considérer la ‘diversité’ de leurs équipes comme un avantage, les prestataires non agréés considèrent la présence de migrantes dans le secteur comme la conséquence des mauvaises conditions de travail et du fait que ce métier n’est pas attrayant pour la population locale.

« Et ça on leur explique aussi, on leur dit : « écoutez… Oui, on comprend tout ça. Mais si moi je pouvais vous demander le prix que je vous demande et trouver une petite belge bien comme il faut, il y a pas de soucis… mais je la trouverai pas. Je ne la trouverai pas ! ». (Service non agréé)

De l’autre côté, les travailleuses sont victimes de véritables formes de discriminations, qui s’expriment parfois de manière extrêmement violente. Dans les services agréés, même si le racisme n’est pas considéré comme un vrai problème, les responsables des services constatent que les travailleuses peuvent faire l’objet de discriminations, sous forme de remarques verbales :

« Si on prévient pas que l’aide familiale est d’origine africaine ou qu’elle est noire de peau, à la première visite chez le bénéficiaire, le bénéficiaire ouvre la porte : « ah ! vous êtes noire, quoi ! ». Oui, ça sort à un moment ou un autre ». (Service agréé)

Ces commentaires, selon les responsables des services agréés, seraient plutôt inoffensifs et n’atteindraient pas des niveaux d’hostilité ou de violence ouvertes. Cependant, selon les acteurs des services privés, cette absence relative d’attitude discriminatoire dans les services agréés ne serait pas le symptôme d’un manque de racisme, mais découlerait plutôt du fait que les familles sont obligées d’accepter les travailleuses qui se présentent, si elles veulent bénéficier de ces services.

Dans les services privés non agréés, la situation est totalement différente. Selon les employeurs, non seulement les bénéficiaires et les familles expriment clairement leur préférence pour les femmes (et refusent les hommes), mais les travailleuses sont également victimes de formes violentes de discriminations vis-à-vis de leur origine, couleur de peau et confession religieuse. L’expression plus radicale des discriminations est la conséquence d’une organisation des services et d’une logique différentes qui sont au centre de la vision du care dans les sociétés privées.

Étant donné que les services non agréés organisent les prestations en fonction du bénéficiaire et dans une logique familialiste de care, elles ont tendance à accorder aux familles la possibilité de choisir la personne qui aura cette relation privilégiée avec la personne âgée. Bien que l’option – explicite ou implicite – de choisir la travailleuse soit offerte afin de rendre le service aussi adapté que possible aux besoins du bénéficiaire, cela a des effets pervers sur les travailleuses, puisque les bénéficiaires et leurs familles sont amenés à exprimer des préférences discriminatoires. Le problème est aggravé par le fait que, compte tenu du prix très élevé des services privés non agréés, les clients se sentent en droit de poser leurs conditions. Leur position dans le spectre exploitants-exploités les plaçant généralement en position de domination dans les rapports sociaux et leur permettant par conséquent de faire prévaloir leurs intérêts au détriment de ceux des autres travailleuses.

La manifestation de leurs préférences est généralement dirigée contre les non-Européens, et en particulier contre les personnes qui n’ont pas la peau blanche et/ou les personnes de confession musulmane.

Tout en gardant une distance par rapport aux comportements racistes des bénéficiaires, le discours des acteurs des services non agréés montre que, dans certains cas, la sélection même de leur personnel repose précisément sur une sorte de hiérarchie ethnique selon laquelle certaines nationalités seraient supposément plus adaptées au travail de care. Comme l’illustre par exemple l’extrait suivant, la justification du choix des travailleuses peut être basée sur des caractéristiques/stéréotypes comportementaux supposés ou généralisés à partir de certains cas, ou sur des questions d’inégalités globales :

« On va prendre l’exemple de la Pologne, par exemple : souvent, les Polonais parlent bien français. Le problème des Polonais c’est que c’est rarement pour des longues périodes […] Je pense que c’est peut-être lié à la culture, qui est plus craintive. Les Roumains sont des gens que… il faut gagner leur confiance, au départ ils sont très méfiants, parce que je pense que souvent ils se sont fait avoir. Et donc il faut vraiment essayer de les… comme je dis, de les apprivoiser. […] On a travaillé aussi un peu avec le Portugal. Alors, le problème – et il est très clair, hein – c’est que le Portugal… si vous voulez, la différence salariale n’est pas du tout la même qu’entre la Belgique et la Roumanie. Et donc oui, le Portugal souffre au niveau économique, mais je pense qu’ils n’ont pas des salaires si si si mauvais qu’en Roumanie. Et donc pas toujours très motivés. […] Il y a peut-être aussi le fait que les Roumaines sont plus prêtes à faire d’efforts. […] On travaille avec des Roumaines, qui quelque part ont été habituées à des conditions de travail très dures dans leur pays. Et donc je pense qu’inévitablement elles sont prêtes, si vous voulez, à prendre probablement plus sur elles que des personnes qui travaillent ici en Belgique, où on a vite tendance [à dire] « difficile, j’arrête ! ». (Service non agréé)

Conclusions

Le renforcement des services à domicile pour les personnes âgées et la prolifération d’initiatives privées comme réponse à l’augmentation de la demande de care ont multiplié les choix pour les familles. Ces dernières combinent souvent plusieurs services agréés, non agréés, formels et informels, chacun offrant des solutions très différentes. Si la majorité des études se focalisent sur l’impact de ces tendances sur les bénéficiaires et les familles ou sur le niveau de couverture des services, les conséquences de ces changements, et en particulier de la privatisation, sur les travailleuses dans le secteur de l’aide à domicile sont moins explorées.

Deux conséquences principales émergent néanmoins de manière assez claire.

La première concerne les ségrégations ethniques et de genre, qui existent et qui sont très marquées tant dans les services agréés que dans les sociétés privées non agréées. Même si les responsables des services agréés montrent une sensibilité plus marquée envers les questions d’inégalités entre hommes et femmes et d’inégalités ethniques, la main-d’œuvre dans leurs services est très similaire à celle des services non agréés. Cela permet de souligner deux éléments.

Le premier est que, même si les conditions de travail dans les services agréés sont bien meilleures que dans les services non agréés, elles restent peu attrayantes pour les personnes d’origine belge, et surtout pour les hommes. La deuxième est que la représentation symbolique du travail de care comme travail ‘naturellement’ féminin et peu valorisé opère même dans un contexte de professionnalisation et fait du secteur un pôle d’attraction pour les franges les plus faibles du marché de l’emploi : les femmes avec un niveau d’éducation bas et les femmes migrantes.

Le deuxième élément qui ressort est que non seulement les travailleuses employées dans les services privés non agréés sont soumises à de conditions de travail pénible, mais elles sont également exposées à de violentes formes de discrimination. La plus évidente de ces formes est le racisme, qui se manifeste selon une hiérarchie de désirabilité, où les travailleuses africaines de couleur et les femmes voilées représentent les catégories les moins désirées.

 


Cet article a paru dans le Gresea Échos n°100, décembre 2019. Pour commander ce numéro, remplissez le formulaire

 


Pour citer cet article : Chiara Giordano, "L’aide à domicile à Bruxelles : être femme et migrante dans un métier peu valorisé ", Gresea ; février 2021, disponible à l’adresse : https://gresea.be/L-aide-a-domicile-a-Bruxelles-etre-femme-et-migrante-dans-un-metier-pe

Illustration : Alicia Motta Mower.

Notes

[1. Je choisis volontairement une écriture non inclusive, pour mettre l’accent sur la féminisation presque universelle de ce métier, où les femmes représentent environ 90% de la force de travail dans tous les pays européens, y compris la Belgique. Malgré le fait que les chiffres officiels (cf. Statbel) ne nous permettent pas de désagréger les différents métiers dans le secteur, la présence de femmes devient presque universelle lorsqu’on enlève les métiers les plus professionnalisants, comme celui d’infirmier.

[2. L’expression « travail intime », reprise par la sociologie francophone, traduit le concept d’intimate labour, utilisé par la littérature anglo-saxonne pour indiquer le travail qui implique le partage de relations intimes. Le concept de travail intime permet de s’éloigner des clivages entre travail productif/reproductif, privé/public, etc., tout en soulignant sa différence avec la notion de care, qui implique toujours un engagement positif envers l’amélioration du bien-être du bénéficiaire (Zelizer V.,2010, Caring everywhere. In Eds. Boris E. et Parreñas R. S., Intimate labors : cultures, technologies and the politics of care. Stanford University Press).

[3. La notion de care, qui est à la base d’une florissante littérature née aux États-Unis est utilisée à la fois comme une catégorie morale (capacité à prendre soin d’autrui), comme une disposition (aptitude) ou comme une activité (la pratique concrète de s’occuper de l’autre) (A. Zielinski, 2010. L’éthique du care. Une nouvelle façon de prendre soin. Études, tome 413(12), 631-641). Même si cette notion a été critiquée pour sa connotation excessivement positive (Zelizer, 2010, cité par C. Avril (2014). Les aides à domicile. Un autre monde populaire. La Dispute : Paris), dans cet article je l’utilise uniquement pour indiquer les activités d’aide/accompagnement aux personnes âgées.

[4. C. Avril (2014), op. cit.

[5. C. Avril (2014), op. cit.

[6. Pour plus de détails sur la dévalorisation du travail, voir, par exemple : B. Anderson (2000). Doing the dirty work ? The global politics of domestic labour. Palgrave McMillan : London ; Rollins J. (1985). Between Women. Domestics and their employers. Philadelphia : Temple University Press ; Parreñas R. (2001). Servants of Globalisation : Women, Migration and Domestic Work. Stanford : Stanford University Press ; Lutz H. (Éd.). (2008). Migration and Domestic Work. À European perspective on a global theme. Farnham, UK : Ashgate ; Cox R. (2006). The servant problem. Domestic employment in a global economy. London : I. B. Tauris ; Devetter F. X., Jany-Catrice F. et Ribault T. (2009). Les services à la personne. La Découverte, Paris.

[7. B. Anderson (2000), op. cit.

[8. R. Cox (2006), op. cit.

[9. Les recherches qui ont exploré les nouvelles formes de travail domestique en Europe ont souligné des changements importants dans le profil des travailleuses, qui sont de plus en plus des femmes migrantes, avec un niveau d’éducation et une appartenance sociale plus élevés que dans le passé (R. Sarti (2016). The globalisation of domestic service – an historical perspective. In Migration and Domestic Work).

[10. H. Lutz (2011). The new maids : transnational women and the care economy. Zed Books : London.

[11. P. Willemé (2010). The long-term care system for the elderly in Belgium. ENEPRI Research report N. 70/May 2010.

[12. B. Gilain et M. Nyssens (2001). Belgique : l’histoire d’un partenariat associatif – public. In Les services sociaux entre associations, état et marché : l’aide aux personnes âgées. La Découverte : Paris, 47-65.

[13. Pour le débat sur le transfert de responsabilités du national au local et entre secteurs en Europe, voir K. Rummery (2009), « A comparative discussion of the global implications of cash-for-care schemes : markets, independence and social citizenship crisis ». In Social Policy and Administration, 43(6) ; C. Ranci et E. Pavolini (2015). Not all that glitters is gold : long-term care reforms in the last two decades in Europe. In Journal of European Social Policy, 25(3).

[14. E. Pavolini et C. Ranci (2008). « Restructuring the welfare state : reforms in long-term care in Western European countries ». In Journal of European Social Policy, 18(3). N. Morel (2007). From subsidiary to ‘free choice’ : child and elder-care policy reforms in France, Belgium, Germany and the Netherlands. In Social Policy and Administration, 41(6), 618-637.

[15. InforHomes, données 2017.

[16. Dans cet article, je ferai principalement référence aux services agréés par la COCOM et la COCOF, qui sont majoritaires à Bruxelles.

[17. Les extraits présentés dans cette section sont issus de 15 entretiens approfondis avec des acteurs du secteur de l’aide à domicile.