Les multinationales représentaient il y a 20 ans deux tiers du commerce mondial. Aujourd’hui, on estime que la conception et la commercialisation des produits contrôlés par des multinationales sont à l’origine de 80% des échanges internationaux. Mais, à l’exception d’informations sur leur évolution boursière, nous savons finalement peu de choses sur ces grandes firmes qui façonnent le commerce mondial. Plutôt que de décrire l’évolution du cours de leurs actions, les quelques chiffres ci-dessous tentent d’offrir au lecteur un coup d’oeil alternatif sur les grandes firmes présentes en Belgique et leur impact sur l’économie nationale.

Face à une information économique destinée uniquement au monde boursier, les organisations syndicales ou associatives travaillent depuis de nombreuses années afin de publier un autre type d’information, plus proche de l’économie réelle qui ne met pas seulement en exergue l’évolution de la capitalisation boursière. L’observatoire des multinationales français publie par exemple chaque année Le Véritable Bilan Annuel des grandes entreprises françaises [1]. Vous n’y trouverez pas le cours du CAC-40, indice de la bourse de Paris. Les chiffres exposés ont plutôt pour but d’apporter des réponses à la question du rôle des grandes entreprises dans la répartition des richesses, l’amélioration des conditions de travail ou encore la sauvegarde du climat. Les chiffres ci-dessous tentent de façon un peu similaire d’offrir une analyse différente des grandes firmes présentes en Belgique et réunies dans le BEL 20 alternatif.

Quelle part pour les salaires dans la richesse créée ?

Notre pays est de plus en plus riche et les entreprises créent de plus en plus de richesses. Pourtant, dans l’ensemble, la part qui va aux salarié·e·s des 20 entreprises composant le BEL 20 alternatif (voir article précédent) est de moins en moins grande [2]. C’est la valeur ajoutée brute (VAB) qui mesure la richesse monétaire créée par les travailleurs d’une entreprise. La VAB par équivalent temps plein est donc une mesure de la richesse moyenne créée par un travailleur ou une travailleuse à temps plein, et correspond donc à une productivité horaire. Comparer l’évolution de cette valeur avec le salaire moyen par équivalent temps plein donne une idée de la part de la richesse créée par les travailleurs et les travailleuses d’une entreprise qui leur revient sous la forme de rémunérations salariales. La figure 1 montre que les entreprises du BEL 20 alternatif ont beau créer de plus en plus de richesse (courbe du haut), l’écart entre cette création de richesse et la part qui va aux travailleurs et aux travailleuses ne fait qu’augmenter. Afin de donner une image la plus fidèle possible de la masse salariale, la figure 1 a été obtenue en additionnant l’ensemble des richesses créées puis en divisant ce résultat par l’ensemble des masses salariales. Les résultats tiennent ainsi compte des proportions différentes des entreprises. Une grande entreprise qui paye bien ses travailleurs aura plus de poids dans le résultat final qu’une entreprise moins grande.

L’augmentation moyenne de 176% de la différence entre productivité et salaire reflète assez bien la situation dans les entreprises qui composent le BEL 20 alternatif (à l’exception de HR Rail) sauf pour Engie chez qui la valeur ajoutée brute a diminué et les salaires ont augmenté. Chez Toyota et ExxonMobil, on remarque de fortes fluctuations et chez AB Inbev et UCB la différence augmente de façon beaucoup plus forte. Le grand gagnant dans l’accaparement des richesses produites par les travailleuses et travailleurs est d’ailleurs UCB. L’entreprise belge de biopharmaceutique a connu en 2017 la plus grande marge par travailleur : la différence entre la richesse créée par équivalent temps plein et le salaire moyen fut de plus de 800.000 euros. UCB est aussi l’entreprise pour qui cette marge a augmenté le plus vite ! Elle a ainsi augmenté de 685%, soit beaucoup plus vite que la moyenne des grandes entreprises.

Figure 1. Évolution de l’écart entre salaire moyen et productivité du travail pour les entreprises du BEL 20 alternatif

Source : Élaboration Gresea sur base des données des comptes et bilans des entreprises (Afin-A).

Malgré cet écart gigantesque, UCB est l’entreprise chez qui le salaire moyen est le plus élevé en 2017. À hauteur de 17.767 euros par mois, le salaire mensuel moyen chez UCB était en 2017 le quadruple de celui de Colruyt. Avec ses 3.676 euros par mois, un·e salarié·e Colruyt est moins bien loti·e que ses collègues du BEL 20 alternatif. Cela reste néanmoins supérieur au salaire brut moyen en Belgique de 2016 (dernière année à jour) qui est de 3.489 euros ou au salaire médian qui est de 3.053 euros [3].

Nous pouvons d’ores et déjà tirer un certain nombre d’enseignements de ce premier graphique. Tout d’abord, les salaires dans les grandes entreprises sont en règle générale plus élevés que dans les petites ou moyennes entreprises. Il faut nuancer notre propos, car il repose sur un salaire moyen. Or dans une grande entreprise, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne salariale. L’écart entre les bas salaires et les rémunérations du top management peut être très important.

En outre, l’écart entre la richesse créée par les salarié.e.s dans ces multinationales et la part qui leur revient est par contre de plus en plus important, en défaveur de la part salariale. Ce qui veut dire qu’une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée créée par les travailleurs va aux actionnaires de ces entreprises.

Enfin, il y a ce que le graphique ne montre pas. Les entreprises de notre BEL 20 alternatif ont toutes un réseau de sous-traitance en Belgique ou à l’étranger. En mettant en concurrence les sous-traitants, ces multinationales leur imposent des prix très bas. Elles accaparent donc une partie des bénéfices de leurs sous-traitants. Elles se donnent dès lors une marge plus importante pour mieux rémunérer leurs travailleurs à partir d’une valeur ajoutée que les travailleurs et travailleuses des sous-traitants ont effectivement produites.

Les figures 2 et 3 ci-après montrent l’évolution de la part salariale pour les entreprises du BEL 20 alternatif en séparant les entreprises belges (figure 2) des entreprises étrangères établies en Belgique (figure 3).

Afin de comparer les figures 2 et 3, il est important de garder en mémoire que l’entreprise UCB impacte fortement l’augmentation de la différence entre richesse créée et part salariale pour les entreprises belges du BEL 20 alternatif. Les salaires sont cependant plus petits dans les entreprises belges et il est aussi marquant de voir que la valeur ajoutée brute a plus que doublé pour les entreprises belges, rattrapant ainsi son « retard » en comparaison avec les entreprises étrangères.

Figure 2. Évolution de l’écart entre salaire moyen et productivité du travail pour les entreprises belges du BEL 20 alternatif

Source : élaboration Gresea sur base des données des comptes et bilans des entreprises (Afin-A)
Entreprises concernées : Bpost, Proximus, Colruyt, AB Inbev, Umicore, Delhaize, UCB et Telenet.

Figure 3. Évolution de l’écart entre salaire moyen et productivité du travail pour
les entreprises étrangères du BEL 20 alternatif.

Source : élaboration Gresea sur base des données des comptes et bilans des entreprises (Afin-A).Entreprises concernées : BASF, Atlas Copco, Engie, Toyota, Janssen Pharmaceutica, Total, Volvo, ExxonMobil, Carrefour, GSK et ArcelorMittal.

Que ce soit pour les entreprises dont le siège est en Belgique ou à l’étranger, la marge dont bénéficient les entreprises de notre échantillon est de plus en plus grande. Si la richesse créée au sein des entreprises va de moins en moins aux salarié·e·s, où va-t-elle ?

Que font les entreprises du BEL 20 alternatif avec la richesse créée ?

La richesse monétaire créée au sein d’une entreprise ne s’envole pas. Au contraire, la valeur ajoutée se répartit normalement entre salaires bruts, amortissements et bénéfices d’exploitation. Les données disponibles permettent d’avoir accès à la masse salariale, aux amortissements et aux bénéfices de l’exercice, mais pas aux bénéfices d’exploitation. Or, si le bénéfice d’exploitation est représentatif du solde des activités de l’entreprise, le bénéfice net est obtenu en ajoutant à ce dernier le solde des opérations financières et exceptionnelles.

bénéfices nets de l’exercice
= bénéfices d’exploitation + (produits - charges) financiers + (produits - charges) exceptionnels

Les bénéfices d’exploitation sont donc estimés ici en diminuant la valeur ajoutée brute de la masse salariale et des amortissements. Le tableau 1 reprend respectivement les moyennes, année après année, de la valeur ajoutée brute, de la masse salariale, des amortissements et des bénéfices d’exploitation (estimés) et des bénéfices nets du BEL 20 alternatif.

Tableau 1. Répartition de la valeur ajoutée brute.

Sources : Données BNB via la plateforme Afin-a, élaboration Gresea. On ne tient pas compte ici de HR Rail.

La figure 4 ci-dessous montre que les amortissements augmentent bien plus vite en comparaison de la valeur ajoutée brute ou de la masse salariale.

Figure 4. Évolution de la VAB, des salaires et des amortissements 2006-2018

Les bénéfices d’exploitation varient légèrement autour de 400.000 euros et les bénéfices nets sont extrêmement variables. Ceci est normal, car les bénéfices nets peuvent témoigner d’actions dites exceptionnelles. En 2009 par exemple, les bénéfices nets sont bien plus élevés que ceux d’exploitation. En allant observer les détails des calculs pour l’année 2009, on verra que certaines entreprises parmi le BEL 20 alternatif ont en effet un bénéfice net bien plus élevé que leur bénéfice d’exploitation. C’est par exemple le cas pour les données consolidées d’AB Inbev. Parmi les huit entreprises en Belgique membres du groupe AB Inbev, trois d’entre elles affichent un bénéfice net largement supérieur à leur richesse créée. Inbev Belgium, par exemple, affiche un bénéfice en 2009 proche de 4 milliards d’euros pour une valeur ajoutée brute de 572 millions et un bénéfice d’exploitation de 282 millions. Continuons cet exercice d’analyse et allons donc jeter un coup d’oeil aux comptes et bilan de l’entreprise. On y voit que cette dernière a réalisé une plus-value sur réalisation d’actifs immobilisés de 4,5 milliards. Il peut s’agir de la vente d’un bâtiment, d’un brevet, d’équipements, mais aussi de la vente d’une participation dans une autre société. Ce produit exceptionnel est comptabilisé dans les bénéfices nets.

Sur la période, les grandes entreprises installées en Belgique accordent une part de plus en plus grande de la richesse créée aux amortissements. L’amortissement est une opération comptable qui consiste à intégrer progressivement la valeur d’un bien immobilier ou mobilier dont la vie estimée dépasse un an dans le prix de la marchandise produite. Ainsi, supposons qu’une firme achète un robot ou un automate pour deux millions d’euros. Elle considère qu’il aura une durée de vie opérationnelle de cinq ans. Elle consacrera donc 400.000 euros chaque année à l’amortissement annuel.

Figure 5. Comparaison entre amortissements et investissements productifs 2006-2018

Comme le montre la figure 5, plutôt que d’investir pour le futur, les multinationales présentes en Belgique semblent amortir les investissements du passé...

Par ailleurs, si elles arrivent, malgré la crise, à maintenir un bénéfice d’exploitation stable, la majorité de leurs bénéfices nets provient cependant d’opérations financières ou dites exceptionnelles.

Les grandes entreprises belges participent-elles à renflouer les caisses de l’État ?

Chaque année, le service d’étude du PTB publie le TOP 50 des ristournes fiscales [4]. Celui de 2018 montre que les 50 sociétés championnes de l’évitement fiscal ne payent en moyenne que 2,6% d’impôts. Les 1.000 entreprises qui ont réalisé le plus de bénéfices payent, elles, un taux d’imposition de 12,6%, soit bien en dessous des 33% d’impôts sur les sociétés. Qu’en est-il de nos 20 grandes entreprises ?
Les informations disponibles auprès d’Afin-a (données de la Banque Nationale de Belgique) ne reprennent pas directement l’impôt payé. Le taux d’impôt estimé y est défini comme le rapport entre l’impôt sur le résultat et le bénéfice de l’exercice avant impôts. Ce taux fluctue énormément atteignant même des valeurs négatives pour certaines années. Les valeurs négatives sont principalement expliquées par le calcul caché derrière le taux d’imposition. Ce dernier, en divisant les impôts payés par le bénéfice, affiche une valeur négative dès lors que le bénéfice est négatif, ou à l’inverse que l’impôt est négatif ; synonyme dès lors de subventions publiques pour l’entreprise.

Prenons par exemple le cas d’ArcelorMittal en 2013 qui présente un bénéfice négatif de 215 millions d’euros et qui affiche cependant des impôts payés de 3 millions, donnant lieu à un taux négatif de 1,47%. La même entreprise affiche en 2009 un bénéfice positif cette fois de 1,3 milliard d’euros et des impôts payés de -19 millions ! Ce déséquilibre qui provient de la filiale ArcelorMittal Finance and Services Belgium peut découler notamment de subventions accordées au moment où ArcelorMittal allait fermer ses « phases à chaud » ou d’un transfert de bénéfices entre filiales du groupe. Certaines entreprises affichent aussi parfois un taux d’imposition faussement positif qui provient du rapport entre impôt payé et bénéfice lorsque les deux sont négatifs (voir par exemple les explications pour les années 2011, 2013 et 2017 dans le tableau 2).

Les grandes fluctuations du taux d’imposition empêchent de se faire une idée concrète du taux d’imposition de nos 20 grandes sociétés. Ceci est notamment dû aux différents mécanismes qui permettent aux grandes entreprises de négocier leurs impôts (ruling) ou de les reporter. Par exemple, lorsqu’une entreprise en Belgique affiche un résultat négatif, celle-ci bénéficiera d’impôts différés, repris dans les latences fiscales. Pendant plusieurs années, la société aura accès à un taux d’imposition plus bas, mais devra ensuite payer des impôts si elle redevient bénéficiaire. Observer les impôts payés sur une seule année est donc peu révélateur de l’impôt réellement payé par une entreprise belge.
Afin d’avoir un aperçu des impôts payés le plus réaliste possible, le plus cohérent est alors de multiplier année par année pour chaque entreprise le bénéfice avant imposition et le taux d’imposition afin d’obtenir une estimation de l’impôt sur les bénéfices réellement payé chaque année. Cela permet d’annuler les effets de signe. Ensuite, nous avons réalisé pour chaque entreprise une moyenne sur toute la période 2006-2017 afin de diminuer l’effet des impôts différés [5]. Nous avons donc obtenu une moyenne 2006-2017 des impôts payés pour chaque entreprise ainsi que des bénéfices réalisés sur la même période. En prenant le rapport entre ces deux données, on obtient alors un taux d’imposition « plus réaliste ».

Le taux d’imposition sur la période 2006-2017 payé par les plus grandes entreprises belges est de seulement 10,3%, soit une valeur proche des 12,6% des 1.000 entreprises les plus bénéficiaires. Dans ce calcul nous n’avons pas tenu compte des taux négatifs chez HR Rail et Telenet (voir tableau 3). Il est malgré cela essentiel de prendre en compte une marge d’erreur due aux difficultés précisées ci-dessus dans le calcul du taux d’imposition.
Parmi les 20 entreprises considérées, c’est AB Inbev qui a le taux d’imposition le plus bas avec seulement... 0,15% de taux d’imposition sur les bénéfices ! Sur le podium des taux d’imposition les plus bas, ExxonMobil suit de près avec 0,46% puis UCB avec 1,95%.
Les trois entreprises avec les taux les plus bas ont contribué au total à hauteur de 267 millions d’euros au trésor belge entre 2006 et 2017 alors qu’elles ont réalisé plus de 96 milliards de bénéfices !

Les entreprises qui ont le plus haut taux d’imposition sont Toyota avec 26% suivi de bpost avec 24,9% et BASF avec 19,79%.
Aucune entreprise n’affiche le taux légal de 33%. Bien que ces taux puissent être faussés par les effets des impôts différés au-delà de la période considérée (avant 2006 ou après 2017), il donne l’aperçu le plus réaliste possible (au vu des données disponibles) de la contribution des grandes entreprises en Belgique.

Comment se portent les actionnaires des plus grandes entreprises belges ?

Les actionnaires des grandes entreprises présentes en Belgique ne semblent pas avoir été touchés par la crise financière de 2008. Le tableau 4 représente la moyenne des bénéfices nets réalisés par les 19 grandes entreprises belges (HR Rail exclu par manque de données) ainsi que les dividendes distribués. Le dividende est une part du bénéfice net qui est versé à l’actionnaire. Il s’agit du revenu annuel de l’actionnaire.

Le taux de distribution mesure la part du bénéfice net de l’entreprise qui est versée en dividende. Il varie assez bien au cours des 11 années représentées. Il faut cependant souligner que les 20 plus grandes entreprises en Belgique ont à quatre reprises distribué plus de dividendes que les bénéfices dont elles disposaient. Au total, le taux de distribution des bénéfices aux actionnaires de notre échantillon entre 2006 et 2017 est de 69% !
Dans la course aux dividendes, c’est UCB qui montre le plus haut taux de distribution entre 2006 et 2017. Sur l’ensemble de ses filiales belges, l’entreprise a distribué 136% de ses bénéfices en dividendes pour les actionnaires, soit une valeur de plus de 2 milliards d’euros entre 2006 et 2017. Mais les 2 milliards de dividendes distribués par UCB représentent finalement peu de choses si on les compare aux 43 milliards de dividendes que l’entreprise AB Inbev a distribués sur les 12 dernières années. Cela fait une moyenne de plus de 3,5 milliards par an, uniquement pour les actionnaires des filiales belges du groupe brassicole.

Où se situent les grandes entreprises belges ?

Les différences entre les trois régions sont depuis toujours présentes, mais se ressentent aujourd’hui peut-être davantage qu’hier. Parmi celles-ci, la puissance économique de la Flandre en comparaison à la Wallonie est souvent utilisée pour argumenter une série de discours. Plutôt que d’accuser les uns d’être trop travailleurs ou les autres ne pas l’être assez, les différences entre Wallons et Flamands ne se situent-elles pas dans la structure du réseau d’entreprises ? La figure 6 tente de répondre à la question en représentant le réseau des entreprises via leur structure dans l’espace.
Les données disponibles via la Banque Nationale de Belgique associent à chaque filiale un code postal. Il nous a donc été possible de placer les filiales du BEL 20 alternatif sur une carte de la Belgique, comme le montre la figure 6. L’emplacement des filiales ne peut pas être assimilé au lieu de travail, mais le résultat montre tout de même que les grandes entreprises installent leurs sièges autour de Bruxelles et de Liège, mais surtout en Flandre.
Afin de confronter ce résultat à une autre base de données, la figure 7 ci-après montre l’emplacement des entreprises ou filiales installées en Belgique et qui comptent plus de 1.000 travailleurs.
C’est donc plutôt la Flandre qui accueille les filiales des grandes entreprises en Belgique.

Figure 6. Emplacement des entreprises du BEL 20 alternatif et de leurs filiales

Source : Données BNB via la plateforme Afin-a, traitement Gresea

Figure 7. Emplacement des filiales des entreprises employant plus de 1.000 personnes en Belgique.

Source : Données BNB via la plateforme Afin-a, traitement Gresea

Ce résultat n’étonne pas, mais permet de comprendre pourquoi une partie plus importante de la valeur ajoutée nationale provient de Flandre. Les économies d’échelle liées à la taille d’une entreprise permettent en effet de créer davantage de richesse pour une même quantité de travail. Nous devons cependant rester vigilants et rappeler que si les sièges des grandes entreprises sont installés principalement à Bruxelles et en Flandre, l’activité économique de ces entreprises s’étend sur toute la Belgique, y compris en Wallonie. L’installation des sièges d’entreprises à Bruxelles et en Flandre est le fruit du parcours historique de la Belgique et des politiques économiques flamandes [6].

Conclusion

Reste à répondre à la question que nous posions en début d’article : quel est l’impact de ces grandes entreprises sur l’économie belge ? Si nous excluons les alternatives de l’équation, il est indéniable qu’elles pèsent de façon importante sur l’emploi et la création de richesse en Belgique. Le « salarié moyen » de ces entreprises gagne aussi mieux sa vie comparativement à un travailleur exerçant le même métier dans une petite entreprise.
Par contre, les multinationales qui composent le BEL 20 alternatif, à l’exception donc des entreprises publiques, redistribuent peu la richesse qu’elles créent en Belgique. La baisse de la part salariale dans ces entreprises ainsi que leur très faible contribution à l’impôt des sociétés en font des acteurs finalement très peu « utiles » au progrès social en Belgique.
En outre, comme le montre l’article précédent, l’emploi est surtout logé dans les grandes entreprises publiques de notre échantillon. Dès lors se pose la question de la finalité des politiques de compétitivité menées depuis 40 ans par les gouvernements successifs. Elles visent, selon le discours convenu, à attirer l’investissement des multinationales afin que ces dernières dynamisent l’économie nationale et la création d’emploi. À la vue de ce qui précède, il n’est pas interdit de douter de cette légitimation. Les politiques salariale ou fiscale « attractives » répondent évidemment à des objectifs moins avouables que l’emploi ou la création de richesse. Il s’agit de politiques qui creusent les inégalités et qui renforcent le pouvoir d’une minorité sur l’ensemble de la société.


*Cet article a été publié dans le Gresea échos N°99, septembre 2019.
Pour citer cet article : Leïla Van Keirsbilck & Bruno Bauraind, « Une analyse capital-travail du BEL 20 alternatif », disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Une-analyse-capital-travail-du-BEL-20-alternatif

Notes

[1. Observatoire des multinationales, Le véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises, Paris, juin 2018

[2. On ne tient pas compte ici de HR Rail, car les données n’existent qu’à partir de 2014.

[31. Données Statbel disponibles sur leur site : statbel.fgov.be/fr/themes/emploi-formation/salaires-et-cout-de-la-main-dœuvre/salaires-mensuels-bruts-moyens

[4. Service d’études du PTB, Le TOP 50 des ristournes fiscales, octobre 2018

[5. La moyenne pour HR Rail va de 2014 à 2017 et celle d’Engie va de 2006 à 2016 (valeur en 2017 trop aberrante).

[6. Pour plus d’informations à propos des disparités régionales et du pouvoir politique et économique en Flandre, voir : Morin François, Kurgan Ginette, Luyten Dirk et al., « Les groupes d’entreprises et la décision politique. Éléments du colloque du 50e anniversaire », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2009/6 (n° 2011), p. 5-43. DOI : 10.3917/cris.2011.0005. URL : https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2009-6-page-5.htm
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