Le parlement bruxellois doit encore se prononcer sur la ratification de l’accord de libre-échange entre l’UE et la Colombie (qui inclut également le Pérou et l’Équateur). L’accord, en vertu des règles européennes, est déjà en application provisoire depuis 2013. Un premier bilan peut donc être tiré.

Cet accord trouve son origine dans les négociations débutées en 2007 avec la Communauté andine [1], d’un accord plus ambitieux d’association comprenant des accords politiques, une coopération pour le développement et un accord de libre-échange. Cet accord avec l’UE ne faisant pas l’unanimité– la Bolivie et l’Équateur s’inquiétant des asymétries économiques entre les deux blocs - la Colombie et le Pérou sollicitent à l’UE une négociation tripartite. Ce sera chose faite en 2009, mais ne sera dès lors négocié que l’aspect libre-échange, le reste passant à la trappe [2].

Selon la Commission Européenne, l’accord de libre-échange n’offrait pas seulement des opportunités pour les exportateurs européens ; il favoriserait également la prospérité de toutes les parties signataires et une amélioration des conditions de vie des populations dans les pays sud-américains. Il devait permettre une meilleure intégration régionale et le développement économique, une croissance du commerce, une diversification des exportations ainsi que l’adoption de meilleurs standards sociaux et environnementaux [3]. Les organisations de la société civile (syndicats, ONG) ont quant à elles très vite alerté des dangers d’un tel accord ; elles n’ont pas été entendues et l’accord a été signé en 2012.

L’Équateur se résoudra à rejoindre l’accord suite à la réforme en 2014 du Système de préférences généralisées (SPG) qui accordait un accès préférentiel des marchandises du pays dans l’Union Européenne. Cette réforme, qui a réduit de moitié les pays bénéficiaires, incitait les nouveaux « exclus » du système à signer des accords de libre-échange avec l’UE. [4]

Les promesses des institutions européennes ont-elles été tenues ? Le cas de la Colombie.

En 5 ans, la balance commerciale entre la Colombie et l’UE s’est largement détériorée au détriment du pays andin. En 2013, la Colombie exportait pour près de 10 milliards de dollars vers l’Europe, contre un peu plus de 5,4 milliards de dollars seulement en 2017. En 5 ans, le pays est passé d’un surplus commercial de 1,68 milliards de dollars en 2013 à un déficit de 1,14 milliards en 2017 [5]. La situation est particulièrement dramatique pour le secteur industriel colombien qui à lui seul fait état d’un déficit commercial de plus de 5 milliards de dollars avec l’UE (2017) [6] !

Balance commerciale UE-Colombie 2013-2017

Il n’y a pas eu de diversification des exportations colombiennes vers l’UE. Ce sont toujours les mêmes produits qui sont exportés, très majoritairement (90%) des biens primaires (minerais et minéraux, pétrole, gaz naturel et charbon, produits agricoles non transformés). Il y a bien eu une diminution des produits miniers-énergétiques dans le panier des exportations, mais ils ont été remplacés par des produits agricoles, principalement des bananes, du café et de l’huile de palme…

Finalement, la Colombie ne crée toujours pas assez d’emplois pour absorber la croissance de sa population en âge de travailler. Pire, en 5 ans, le nombre de travailleurs représentés dans les catégories à bas salaire a augmenté [7].

Des conséquences dramatiques

Au vu des chiffres, on peut dire que l’accord perpétue et renforce des dynamiques d’échange inégal classiques entre les centres capitalistes et la périphérie ; échange entre produits industriels à haute valeur ajoutée contre produits primaires énergétiques, miniers ou agricoles. Cette « spécialisation » des économies andines a comme conséquence une dégradation des termes de l’échange et donc un appauvrissement relatif.

Encore plus grave, en renforçant la spécialisation primaire de la Colombie, l’accord favorise les secteurs les plus réactionnaires et violents du pays qui dominent la terre et donc les produits que l’on en retire : les plantations de bananes et d’huile de palme sont le berceau des groupes paramilitaires et les zones minières et pétrolières sont au cœur du conflit pour la terre.

Malgré l’accord de Paix signé en 2016 avec la guérilla des FARC-EP, le paramilitarisme et les assassinats de faiblissent pas en Colombie : depuis 2013, selon les estimations, des centaines, peut-être plus d’un millier de leaders sociaux et environnementaux ont été assassinés dans le pays, en ce compris des syndicalistes et des guérilleros démobilisés. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ivan Duque (protégé d’Alvaro Uribe Velez, président de 2002 à 2010 dont les liens avec le paramilitarisme et le narcotrafic sont avérés), la violence s’accentue. L’impunité reste totale, l’État colombien étant peu enclin à résoudre ces crimes qui impliquent souvent les grands intérêts financiers.

Pourtant, l’accord dispose d’une clause sur les droits humains que l’UE pourrait activer pour faire pression sur le gouvernement colombien. Malheureusement pour les victimes, les intérêts commerciaux priment…

Alors que la situation politique se dégrade, les effets négatifs de l’accord de libre-échange rendent plus difficile encore le chemin de la Colombie pour sortir de 60 ans de conflit armé et de violences politiques.


* Cet article a déjà été publié dans "Le Drapeau rouge", Nov-Déc 2019, n°77.
Pour citer cet article : Sebastian Franco, "Accord UE-Colombie : 5 ans après, aucune promesse tenue !, disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Accord-UE-Colombie-5-ans-apres-aucune-promesse-tenue

Notes

[1Accord d’intégration régionale entre la Bolivie, la Colombie, l’Équateur et le Pérou.

[2Thomas Fritz, “Cinco Años del Tratado de Libre Comercio de la Unión Europea con Colombia y Perú”, FDCL-Editorial Berlin, Octobre 2018.

[3Commission européenne, Communiqué de presse, 26 juillet 2013, Bruxelles.
https://europa.eu/rapid/press-release_IP-13-749_fr.htm

[4Thomas Fritz, “Cinco Años del Tratado de Libre Comercio de la Unión Europea con Colombia y Perú”, FDCL-Editorial Berlin, Octobre 2018.

[5Sistema de información alternativo, “TLC con la Union Europea : 5 años de deterioro comercial”, Observatorio TLC No 47, août 2018.

[6Ibidem.

[7Sistema de información alternativo, “TLC con la Union Europea : 5 años de deterioro comercial”, Observatorio TLC No 47, août 2018.