Le Gresea est présent aux 15es Journées internationales de sociologie du travail qui se déroulent à Athènes du 11 au 13 mai 2016. Anne Dufresne (Gresea) y présente une communication sur les mobilisations transnationales contre l’austérité. Jean Vandewattyne (Université de Mons, membre du Gresea) présente pour sa part une communication, coécrite avec Bruno Bauraind (Gresea) et Anne Dufresne, sur l’évolution de la grève d’entreprise en Belgique depuis la crise de 2008. Ces deux présentations font partie d’un atelier intitulé « Résistances et mobilisations dans un monde du travail en mutation ».

Le choix de la capitale hellénique comme lieu des journées avait pour objectif de marquer la solidarité avec la Grèce, souffrant depuis plus de cinq ans d’une crise économique, politique, sociale et humanitaire majeure. A l’ouverture des journées, Marcos Voziatziglou, responsable de l’Université Panteion, planta le décor : « En quatre ans, la Grèce a perdu 27% de son PIB et fermé plus de 200.000 entreprises. Nous subissons un taux de chômage de 25%, le démantèlement du système de négociation collective et l’échec du mouvement syndical dépourvu de toute stratégie et plan d’action. La Grèce a connu ces deux dernières années plus de grèves que durant tout le siècle passé, sans aucun résultat pour le monde du travail. (…) Les travailleurs grecs doivent aujourd’hui retrouver leur dignité face à l’austérité éternelle et au dogme néolibéral. Nous avons un grand besoin d’enrichir le monde du travail grâce aux apports de la solidarité internationale ».

Ouverture vers le Sud, « laboratoire de la crise » [1]

Le titre des journées « Crise-s et mondes du travail  » met en perspective les réalités rencontrées par des pays tous concernés par un phénomène aux implications mondiales – la « crise »- et de s’intéresser aux interdépendances qui se re-dé-nouent à cette occasion entre Nord et Sud. Les JIST 2016 font en effet une ouverture particulière vers les pays du Sud. La co-organisation Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail (LEST) / KEKMOKOP (Centre de morphologie sociale et des politiques sociales), Université Panteion d’Athènes, marque cette volonté.

Ouverture, tout d’abord, vers les pays d’Europe du sud (et la Grèce tout particulièrement) confrontés aux effets de la crise sous la forme des régimes d’austérité qui y ont été mis en place mais aussi théâtres de mobilisations sociales inédites. Ces pays constituent d’ores et déjà, des « laboratoires de la crise » dans lesquels s’expérimentent de nouvelles normes et de nouvelles réalités du travail. Ouverture, ensuite, vers les pays de la rive sud de la Méditerranée, eux-mêmes traversés par des crises spécifiques, dans lesquels les interdépendances avec les pays du nord s’accélèrent (circulation des biens, des capitaux, des personnes…) et affectent directement les formes de mises au travail (salarisation, travail informel, migration…). Plus largement ouverture vers les pays et continents, qui comme certains pays d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie, ont expérimenté de longue date crises et ajustements structurels.

Dans ces 15e JIST, il s’agit tout à la fois de prendre au sérieux tant la notion de crise que les réalités qu’elle recouvre au regard des problématiques du travail, dans un double mouvement de décomposition et de recomposition. L’attention y est notamment portée aux usages scientifiques et sociaux de la notion de crise, à sa construction et à ses formes empiriques, qu’elles soient analysées/qu’elles se manifestent en termes de classe, de genre, de race ou de génération.

La crise, les crises

Le terme de « crise » possède en effet une dimension historique, au sens de changement qui s’opère au fil du temps et qui, dans une certaine mesure, peut conduire à ce que les historiens nomment « la rupture historique ». La notion de crise, aujourd’hui réactivée, constitue une référence amplement mobilisée pour penser des changements qui, avec la globalisation, concernent le monde entier. Avec la représentation communément admise selon laquelle nous serions entrés dans une crise en 2007 -particulièrement révélée par sa qualification de « grande récession » par les historiens -, cette notion trouve une nouvelle actualité tout à la fois comme catégorie de la pensée et catégorie de la pratique pour de nombreux acteurs sociaux. Mais faut-il même continuer de l’utiliser dès lors que l’on admet que la situation actuelle trouve son origine dans une rupture datant d’une quarantaine d’années ? En effet, on serait tenté de considérer que, depuis le milieu des années 1970, nous vivons une succession de crise(s) dans la crise (sous-entendu du fordisme, ou du capitalisme), c’est-à-dire un continuum de changements structurels. Ainsi, les impacts de la et/ou des crise(s) que traversent les sociétés européennes depuis les dérèglements financiers majeurs survenus en 2007 (crise financière, de la dette, bancaire, mais plus largement crise économique et sociale) viennent se combiner aux changements qu’ont accompagnés les politiques et réformes mises en œuvre bien antérieurement. (Effets de rupture, d’accélération ?).

Le monde du travail en crise(s)

Dans la situation qu’ils traversent, les pays européens voient se poursuivre les processus de déstructuration des mondes du travail tels qu’ils s’étaient constitués après la Seconde Guerre mondiale. S’y joue le démantèlement des régulations qui sécurisaient ces mondes qui, désormais, sont appelés à se soumettre aux implications de la nouvelle phase de mondialisation et des politiques néo-libérales qui l’accompagnent. Mais, au-delà du constat et de l’analyse des formes que prennent ces décompositions, ne faut-il pas observer les dynamiques en cours en se donnant les moyens de repérer ce qui se reconstruirait potentiellement, tant sur le plan du travail que de celui d’un changement social d’ensemble ?

Si on se réfère au passé, la crise des années 1920-1930 constitue un moment clé et demeure une référence centrale dans le répertoire des faits et des représentations des crises. Mais aussi dramatique qu’elle ait été, elle a alimenté des compromis et conduit à des restructurations fondamentales, à tout le moins dans les pays occidentaux. Ainsi, le New Deal, le consensus social-démocrate, le compromis fordiste, - autant d’expressions qui évoquent les formes dominantes de régulation du travail et de la relation salariale des décennies passées -, relèvent, aussi, de dynamiques qui en sont issues. Ne faut-il donc pas considérer la crise actuelle également sous l’angle de nouvelles opportunités ?

Notes

[1Le texte se base sur l’appel à communications des JIST 2016.