La décision de la Banque centrale européenne (BCE), le 7 novembre 2013, de porter son taux directeur au plus bas niveau jamais atteint (0,25%) n’a guère surpris les commentateurs de la presse financière. Tout en notant, en passant, l’ironie involontaire de la chose : jusqu’ici réputée pour son obsession à contenir l’inflation européenne en dessous de 2% ("sous, mais près de 2%" pour reprendre son exquise formulation), voilà donc que la gardienne de l’orthodoxie monétaire cherche, par cette mesure, à faire remonter l’inflation. Elle a atteint un niveau trop bas ! Elle a chuté, sur un an, à 0,7% en octobre 2013, en moyenne, car c’est "pire" en Espagne, en Italie, chez les canards boiteux de la ribambelle européenne. On courait donc le risque d’une "inflation négative", bref d’une déflation, un effondrement généralisé des prix et, cela, c’est mauvais, mauvais. Dans la théorie courante, celle des manuels, la déflation rime avec faillite des entreprises (à prix trop bas, on vend à perte), des individus (chute des salaires et chômage) et des États (recettes amoindries d’où charges de la dette accrues). On peut prendre avec des pincettes. La théorie "courante" comporte pas mal d’élucubrations qui ne se vérifient jamais. L’intérêt est ailleurs. On le trouve dans les arguments des mêmes commentateurs pour dire tout le bien qu’ils pensent d’une dose raisonnable d’inflation, celle de l’objectif numéro un, monomaniaque, de la BCE : une inflation proche de 2%. Pourquoi cela ? Parce qu’elle grignotera – mécaniquement ! – l’endettement des États, leurs créanciers verront ces actifs-là (obligations, etc.) subir une décote sur la valeur nominative. Mais pas seulement eux. Les travailleurs, c’est idem. Leur salaire, grignoté aussi : pouvoir d’achat amoindri. (Moins, certes, dans les pays comme la Belgique, le Luxembourg et Malte où l’indexation atténue le choc, d’où la hargne des puissants contre le mécanisme). Martin Wolf, exprime cela de façon délicieuse. Wolf est un des commentateurs économiques les plus écoutés et il a une très belle plume, qu’il exerce au Financial Times – on l’engagerait bien au Gresea mais pas sûr qu’on puisse se le payer. Il écrit ceci (FT du 13 novembre) : les "réformes" (néolibérales, quoi d’autres ?) qui s’imposent en Europe seraient encore plus difficiles à mettre en œuvre avec une inflation proche de zéro car, dit-il, il faudra tenir compte de "la résistance des travailleurs à une réduction du salaire nominal". Délicieux ! Pour le dire en toutes lettres : grâce à l’inflation (programmée, on l’a vu), il y aura réduction linéaire des salaires (réels), et ce de manière bien plus efficace qu’en affrontant travailleurs et syndicats par des mesures visant leurs salaires nominatifs... A bon entendeur. La BCE n’est pas "contre", elle est "pour" l’inflation (contenue dans les marges appropriées prévues ; ce type de politique passe dans les milieux spécialisés sous le joli sobriquet de "répression financière", qui dit bien ce que cela veut dire).[!sommaire]