Le télétravail a explosé à la faveur de la crise du coronavirus. À tel point que sa pratique devrait durablement s’installer. Ce qui n’est pas sans poser question. Notamment au moment d’envisager les conséquences de la numérisation du travail qui l’accompagne.

Parmi les conséquences les plus massives et durables de la pandémie de coronavirus sur le monde du travail, la généralisation du télétravail figure en bonne place. Comme le souligne notamment Statbel, si ce dernier avait déjà tendance à augmenter depuis une vingtaine d’années, « avec une moyenne de 29 % de travailleurs à domicile en 2020, les effets de la crise du coronavirus sont clairement visibles » [1]. L’essor est même encore plus impressionnant lorsque l’on se penche sur certains types de profession (+144% pour les employés de type administratif, +92% pour les professions intermédiaires, notamment).

Or, si cette hausse est évidemment liée à la pandémie et aux mesures décidées pour y faire face, le recours plus fréquent au télétravail devrait néanmoins rester comme une tendance à long terme, ce qui pose évidemment la question de ses avantages et inconvénients, mais aussi de ses proportions et modalités « idéales » (lesquelles varient selon que l’on se trouve du côté des employeurs ou du côté des employés) [2].

Pour contribuer à ce débat, nous souhaitons explorer ici les risques liés à un des corollaires du télétravail, à savoir le recours accru à des outils numériques pour réaliser certaines tâches, pour communiquer, pour surveiller ou rendre des comptes, etc. Nous en avons identifié quatre : a) les risques environnementaux ; b) les risques de dépendance croissante face aux grands monopoles numériques ; c) les risques de surveillance accrue et/ou inédite du travail ; et c) les risques en matière de cybersécurité.

Risques environnementaux

La question du coût environnemental du numérique commence à être de mieux en mieux documentée [3], même si le secteur continue de profiter de son image trompeuse « d’économie immatérielle ». Les principaux impacts environnementaux interviennent d’abord au moment de la production des appareils et des infrastructures numériques [4]. La fabrication d’un ordinateur de 2 kg, par exemple, nécessite 800 kg de matières premières et émet 124 kg de CO2 [5]. Or, le recours accru au télétravail entraîne souvent l’achat de nouvelles machines pour les travailleurs concernés.

Les seconds impacts sont liés au fonctionnement de ces appareils et infrastructures. Il s’agit ici essentiellement de consommation d’électricité, mais pas uniquement. En Wallonie, le bureau de consultance CLIMACT estime « que la consommation d’électricité pour l’utilisation des solutions numériques est d’environ 1,4 TWh. Cette consommation comprend la consommation des terminaux des ménages et des entreprises (écrans, ordinateurs, smartphones, etc.), des réseaux (fixes et mobiles) et les centres de données » [6]. À titre de comparaison, les auteurs expliquent que « cela représente environ 8% de la consommation électrique wallonne, soit l’équivalent de plus de 90% de la production éolienne wallonne, et plus que la consommation annuelle des trains belges ». En outre, toujours selon CLIMACT, « cette consommation pourrait tripler d’ici 2030 ».

Parmi les usages particulièrement gourmands en électricité, on retrouve évidemment le recours à la vidéo [7] – notamment durant les vidéoconférences [8] –, mais aussi le recours croissant au cloud (nuage). Particulièrement utile pour le télétravail, ce dernier repose en effet sur des centres de données qui doivent garantir un service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
accessible et fiable 24h/24, 7j/7. Pour ce faire, les centres sont délibérément surdimensionnés (de façon à pouvoir faire face à des hausses subites de trafic), ils sont dotés d’énormes générateurs et de batteries pour pallier d’éventuelles pannes électriques, et les données sont généralement hébergées simultanément dans plusieurs centres différents (pour éviter les pertes ou les pannes). Tout ceci sans parler des quantités d’eau colossales qu’ils nécessitent pour éviter de surchauffer… [9]

Enfin, les derniers impacts environnementaux sont liés à la mise au déchet de tous ces matériels informatiques. En 2019, nous avons déjà généré près de 54 millions de tonnes métriques de déchets électroniques à travers le monde, dont seule une infime minorité (17,4%) a été recyclée [10]. Le reste est enfoui ou incinéré, trop souvent après avoir été envoyé (légalement ou non) dans un pays en développement [11]. L’obsolescence programmée, ainsi que les nombreux autres incitants au suréquipement et au renouvellement inutile des appareils numériques sont évidemment à blâmer, mais le télétravail peut aussi contribuer à ce gaspillage, en particulier lorsqu’il implique de renouveler tout un parc informatique ou encore de le dédoubler pour que chaque travailleur ait accès à un ordinateur chez lui et au travail.

Risque de dépendance face aux GAFAM

Le deuxième risque concerne la dépendance accrue que le télétravail peut entraîner face aux géants du numérique. Ces derniers exercent en effet déjà une domination de plus en plus écrasante sur l’ensemble des couches qui constituent l’économie numérique (des câbles sous-marins jusqu’aux logiciels et plateformes en passant par les centres de données) [12], ce qui signifie que toute tendance à la hausse de la numérisation (du travail, mais aussi de l’école, de la santé, de la culture, etc. [13]) contribue mécaniquement à en renforcer le pouvoir.

En matière de suite bureautique, c’est l’éternel Microsoft suivi de Google qui contrôle l’essentiel du marché. À elles deux, ces entreprises représenteraient plus de 85% de parts de marché, selon un site spécialisé [14]. Comme le souligne l’auteur, « elles détiennent une part de marché dominante parce que les deux plateformes appartiennent à des géants technologiques de renom disposant d’infrastructures en nuage fiables et qu’elles couvrent les besoins de la plupart des entreprises en matière de courrier électronique, de communications et de productivité ». Pour le dire autrement, ces entreprises peuvent compter sur leur taille et sur leurs ressources pour proposer des écosystèmes intégrés capables de prendre en charge la quasi-totalité des besoins numériques des entreprises ou administrations, à des prix défiant toute concurrence. Et plus elles le font, plus elles attirent de nouveaux clients, ce qui leur permet de renforcer et de varier leur offre tout en diminuant les coûts de revient, et ainsi de suite.

Les conséquences de cette logique de concentration croissante sont bien connues : abus de position dominante, frein à l’innovation et à la concurrence, récoltes et exploitation massives de données personnelles ou encore enfermement des utilisateurs dans des écosystèmes clos dont il est de plus en plus difficile et coûteux de sortir [15].

Risque de surveillance accrue et/ou inédite du travail

Le troisième problème est étroitement lié à la problématique du contrôle. Par définition, en effet, le télétravail permet au travailleur de se soustraire au contrôle immédiat de son employeur. Pour y remédier, beaucoup de ces derniers ont dès lors été tentés de s’en remettre à des solutions de surveillance numérique dont The Guardian donne les exemples suivants : « il y a Aware, une plateforme qui analyse le comportement des employés sur des plateformes de messagerie comme Slack (…). Microsoft a annoncé cette semaine (…) que sa plateforme Microsoft 365 [pourrait] utiliser l’apprentissage automatique pour suivre les actions des employés. Des fournisseurs émergents comme Activtrak, Kickidler, Workpuls et iMonitorSoft se positionnent comme des plateformes d’"analyse des effectifs", mais se contentent en réalité d’offrir à leurs entreprises clientes la possibilité de surveiller la façon dont leurs employés utilisent les applications, de prendre des captures d’écran aléatoires déclenchées par le comportement suspect d’un employé, et de voir les activités de leurs employés. Workpuls promet à ses clients que leurs employés peuvent être surveillés "sans le savoir"(…) » [16].

Selon une étude réalisée sur le sujet pour le compte du Parlement européen [17], ces outils peuvent avoir des « effets dévastateurs » sur le bien-être des employés et sur les relations de travail en général, en particulier lorsqu’il existe un flou sur leurs objectifs, leur fonctionnement, le type de données récoltées ou encore leur utilisation exacte. L’autrice de l’étude, Kirstie Ball, explique ainsi que « Le principal problème de la surveillance sur le lieu de travail est que les gens peuvent la ressentir comme envahissante, autoritaire ou excessive. (...) Lorsque les gens commencent à ressentir cela (…), ils ont le sentiment que les conditions de travail sont moins équitables et moins justes, ils sont moins satisfaits de leur travail, moins engagés, moins créatifs et moins autonomes, et ils ont l’impression qu’on ne leur fait pas confiance. Leur niveau de stress augmente, ce qui signifie qu’ils sont plus susceptibles de démissionner ».

Pour Ball, cette problématique s’inscrit toutefois dans le cadre plus large de la numérisation croissante du travail et de son corollaire, le « management algorithmique », à travers lequel le travail est non seulement surveillé, mais aussi évalué ou encore attribué par le biais d’outils numériques, ce qui naturalise et autonomise des processus décisionnels vis-à-vis desquels les travailleurs se retrouvent privés de contrôle et de marge de manœuvre [18].

Risques de cyberattaques

Enfin, dernier risque : qui dit numérisation dit augmentation de la probabilité des cyberattaques. D’après le rapport d’une entreprise de cybersécurité cité par Le Soir, le piratage informatique aurait augmenté de 78% en 2021, dans le monde, par rapport à 2020 [19]. Une tendance appelée à se maintenir en 2022 en raison de « l’intensification de la dépendance aux systèmes numériques combinée à l’utilisation de monnaies numériques ». Parmi les types d’attaques recensées, les ransomwares [20] occupaient le haut du classement avec plus de 38% du total.

L’essor du télétravail est intimement lié à cette tendance. Tout d’abord, en effet, de nombreuses entreprises ou administrations ont dû faire des concessions « comme autoriser des tâches ou actions alors que jusqu’à présent elles n’étaient possibles que depuis le réseau de l’entreprise » [21]. D’autres ont également pu, de gré ou de force, laisser leurs employés utiliser leur propre matériel et même lorsque ça n’est pas le cas, il est par définition plus difficile de sécuriser des usages à distance.

Résultat, comme le souligne notamment le bureau de consultance Deloitte dans une étude sur le sujet parue en Suisse : « le télétravail devient une porte ouverte à de nouvelles formes de vol de données », les travailleurs à domicile se retrouvant exposés à des menaces en ligne plus nombreuses et plus variées [22].

Conclusion

Le débat sur les avantages et inconvénients du télétravail dépasse évidemment de loin le cadre de cet article. L’enjeu ici était uniquement d’identifier les principaux risques liés à la numérisation du travail qui l’accompagne. Certains de ces risques sont surtout liés à des modalités particulières de télétravail (comme le recours à des logiciels de surveillance), tandis que d’autres sont inhérents à sa pratique même (à l’image des coûts environnementaux). Quoiqu’il en soit, il est utile de les avoir tous à l’esprit au moment de réfléchir aux conséquences de la généralisation du télétravail sur les travailleurs et sur la société.

 


Cet article fait suite à une intervention réalisée dans le cadre du Forum « Vivre avec le télétravail », organisé par le réseau Brise (Réseau intersyndical bruxellois de sensibilisation à l’environnement), le 21 février 2022.

 


Pour citer cet article : Cédric Leterme, "Télétravail : les coûts cachés de la numérisation", Gresea, février 2022, texte disponible à l’adresse : https://gresea.be/Teletravail-les-couts-caches-de-la-numerisation