Alessandra Mezzadri est l’auteure de "The Sweatshop Regime" (CUP, 2017. 2021) et d’autres écrits sur la valeur et l’exploitation du travail des sans salaire au niveau mondial ainsi que sur les méthodologies marxiennes-féministes. Dans cet article, Mezzadri part d’une revue de la littérature sur la reproduction sociale pour se concentrer, ensuite, sur la montée et la propagation du travail informel et informalisé dans le monde. Elle montre comment les domaines et les activités de reproduction contribuent aux processus de création de valeur et soutient la nécessité théorique et politique de cette approche.

Les analyses féministes radicales ont toujours mis l’accent sur le rôle crucial joué par la reproduction sociale dans le développement du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
. Les premières analyses de la reproduction sociale – principalement basées sur le travail ménager, mais aussi plus largement sur le travail gratuit – ont développé une critique solide des points de vue marxiens qui situaient le processus de création de valeur uniquement dans la sphère productive, et utilisaient de facto le travail « productif » et le travail « rémunéré » comme synonymes. [1]

Certaines approches plus récentes, en revanche, mobilisent la reproduction sociale comme une « théorie » (Social Reproduction Theory) et déplient le concept afin de se concentrer sur la manière dont le travail est régénéré quotidiennement, de manière intergénérationnelle par le biais d’institutions privées et publiques dans des contextes contemporains [2]. Cette deuxième série d’études s’intéresse plutôt à l’analyse des circuits du care qui reproduisent le travailleur comme étant liés mais distincts des circuits du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et de la création de valeur. Toutefois, ces analyses cherchent également à éviter ce qu’elles considèrent comme des « théories duales », conceptualisant le patriarcat et le capitalisme comme des systèmes séparés [3].

Partant d’une revue de la littérature sur la reproduction sociale, pour se concentrer ensuite sur la montée et la propagation du travail informel et informalisé [4], cet article soutient que seules les interprétations des activités et des domaines de la reproduction sociale comme producteurs de valeur peuvent faire progresser notre compréhension des relations de travail dans le capitalisme contemporain. Les activités et les domaines de la reproduction jouent un rôle clé dans la formation de ces relations et dans les processus d’extraction de plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
, notamment (mais pas seulement) dans les régions en développement, dénommées ici le « monde majoritaire » [5]. Plus précisément, cette analyse affirme que les domaines et les activités de reproduction contribuent aux processus de création de valeur par le biais de trois canaux : premièrement, en renforçant directement le contrôle sur le travail, ce qui permet d’augmenter les taux d’exploitation ; deuxièmement, en absorbant l’externalisation Externalisation Politique d’une firme consistant à sortir de son ou de ses unités de production traditionnelles des ateliers ou départements spécifiques. Cela peut se passer par filialisation ou par vente de ce segment à une autre entreprise.
(en anglais : outsourcing)
systématique des coûts de reproduction par le capital Capital , ce qui en fait une subvention de facto du capital ; et, troisièmement, par le biais de processus de subsomption formelle [6] du travail qui restent endémiques dans le monde majoritaire
. Selon moi, l’exclusion du travail informel et informalisé des débats sur la relation entre la reproduction sociale et la création de valeur conduit inévitablement à des compréhensions problématiques – en fait, dualistes – du développement capitaliste. En guise de conclusion, j’évoque l’intérêt politique qu’il y a à souligner la nature productrice de valeur du travail gratuit si l’on souhaite développer une politique (et une théorie) de l’inclusion, capable de saisir les principales caractéristiques du monde du travail contemporain, et qui vise à construire des solidarités entre les luttes productives et reproductives.

 Anciens et nouveaux débats sur la reproduction sociale

La publication en 2017 de l’ouvrage collectif dirigé par Tithi Bhattacharya [7], Social Reproduction Theory, a relancé les débats sur la reproduction sociale, son rôle et sa (re)configuration sous le capitalisme. Il propose tout d’abord de s’engager dans une théorisation marxienne de la classe où l’oppression sociale n’est pas seulement traitée comme un épiphénomène, mais plutôt comme un élément co-constitutif des processus de formation de classes [8].

Ensuite, il vise à illustrer le processus de reconfiguration et de marchandisation de la reproduction sociale au cours de la phase néolibérale du capitalisme. La contribution de Nancy Fraser se distingue à cet égard par sa capacité à réinterpréter l’histoire du capitalisme en explorant les différents régimes de reproduction sociale et par son analyse de la phase néolibérale actuelle [9]. Quant à Susan Ferguson, sa contribution sur l’enfance permet d’appréhender de manière significative la « socialisation » néolibérale. Enfin, cet ouvrage aspire à « réconcilier » les analyses marxiennes et féministes du capitalisme, dans le cadre d’une « théorie unitaire » du capitalisme. [10]

Si l’objectif de ce projet est certainement louable et si le livre parvient à confirmer le rôle clé que joue la reproduction sociale dans le capitalisme contemporain, certaines contributions se montrent néanmoins trop hostiles à d’autres théorisations mues par des préoccupations intellectuelles et politiques pourtant compatibles – songeons par exemple à la critique plutôt sélective de la théorie de l’intersectionnalité par David McNally – ou à des analyses plus anciennes de la reproduction sociale. [11] C’est ce dernier point qui est discuté ici. Plus précisément, certaines études actuelles de la théorie de la reproduction sociale (SRT) ne reconnaissent pas suffisamment les énormes apports des premières analyses de la reproduction sociale dans l’explication du rôle joué par celle-ci dans la structuration du capitalisme et la création de valeur, à travers la production de cette marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
« unique » qu’est la force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
. [12]

En fait, on pourrait dire que la présentation même de la reproduction sociale en tant que « théorie » peut être considérée – à tort ou à raison – comme une tentative de réincorporer les premières analyses de la reproduction dans un programme (marxiste) élargi.

Par ailleurs, l’une des controverses les plus importantes entre les « anciennes » et les « nouvelles » contributions au débat sur la reproduction sociale est sans aucun doute le rôle que cette dernière joue ou ne joue pas dans les processus de production de valeur. Il ne s’agit en aucun cas d’une question mineure dans les débats marxistes. Si pour certains, l’importance des premières analyses féministes radicales de la reproduction sociale réside précisément, entre autres, dans leur approche subversive de ce qui constitue la valeur, pour d’autres, c’est ce qui constitue plutôt leur limite. L’analyse qui suit vise à souligner les solides fondements théoriques du premier débat sur la reproduction sociale et son approche de la valeur. Elle vise également à illustrer pourquoi, en se concentrant sur le monde contemporain du travail informel et informalisé, et en déplaçant ainsi l’attention de « l’Occident » vers « le reste du monde » [13]– à savoir « le monde majoritaire », où travaille la plus grande partie de la population de cette planète, nous ne pouvons pas si facilement rejeter les premières analyses et apports sur la reproduction sociale. En fait, une fois que l’on s’éloigne des analyses occidentalocentrées et que l’on étudie les caractéristiques des relations de travail réellement existantes pour la majorité des gens dans le monde, on en vient à apprécier le rôle de la reproduction sociale dans les processus d’extraction de la plus-value et de production de valeur. En résumé, du point de vue des moyens de subsistance de la majorité du monde, la reproduction sociale est effectivement créatrice de valeur, au sens marxien du terme.

 La (grande) valeur de la reproduction sociale : les premiers débats

Il ne fait aucun doute qu’en ce qui concerne les questions sur la valeur et le travail gratuit, le débat sur la reproduction sociale a pris naissance avec la publication, en 1972, de Selma James et Mariarosa Dalla Costa Le pouvoir des femmes et la subversion sociale. Ce texte essentiellement politique, qui se concentrait sur le travail ménager et plus largement sur le travail non rémunéré, a été le premier à souligner que le capitalisme dépendait avant tout des processus de production et de reproduction – biologiques et sociaux – du travailleur et de la marchandise force de travail. Ces processus se déroulent principalement en dehors de ce qui était considéré comme les sphères classiques de la production de valeur. Alors que ce texte ne s’engageait guère dans une analyse théorique approfondie de la manière dont la reproduction sociale créait de la valeur, plusieurs chercheuses féministes radicales ont voulu, par la suite, donner à l’argument la profondeur théorique qu’il méritait.

S’intéressant au travail ménager mais aussi au travail sexuel, Leopoldina Fortunati a exploré la manière dont le travail reproductif est de facto socialement construit comme le domaine de la « non-valeur » dans les schémas productivistes, et a donc été exclu des conceptions marxiennes orthodoxes de la production de valeur. [14] L’analyse féministe de Silvia Federici sur l’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
primitive du capital en tant que processus brutalement sexué entraînant la dépossession, la dévalorisation et la domestication des femmes, ainsi que la destruction barbare de leur corps par des accusations et des procès en sorcellerie, s’articule autour d’un projet théorique similaire. Dans Caliban et la sorcière, dont la version antérieure en italien était co-écrite avec Leopoldina Fortunati (Il Grande Calibano), Federici montre comment le capitalisme s’est avant tout construit sur la dépossession impérialiste et coloniale et sur l’expropriation Expropriation Action consistant à changer par la force le titre de propriété d’un actif. C’est habituellement le cas d’un État qui s’approprie d’un bien autrefois dans les mains du privé.
(en anglais : expropriation)
et l’exclusion de cohortes de personnes des sphères de la production (ou de l’appropriation) de la valeur. Sa théorisation féministe de l’accumulation primitive illustre comment tous ces événements ont précédé les processus bien mieux connus de l’enclosure des terres, généralement considérés comme caractérisant les phases initiales du capitalisme. [15]

De même, le projet de Federici visait à subvertir les analyses plus traditionnelles de la valeur, en montrant la politique et l’histoire complexes (et sanglantes) qui délimitent ses périmètres et ses frontières sociales, lesquelles s’étendent bien au-delà des transformations dans la sphère de la production. L’ensemble des travaux de la sociologue féministe allemande Maria Mies, qui a débuté en 1982 avec son ouvrage magistrale Les dentellières de Narsapu, dans l’Andhra Pradesh, en Inde [16], vise également à démythifier la valeur comme étant exclusivement créée au sein de la sphère de la production. En effet, l’analyse de Mies sur le travail à la pièce à domicile des dentellières remet en question les théories qui proposent une séparation nette entre les sphères de la production et de la reproduction. Elle explique comment les processus d’housewifization [17] ont systématiquement brouillé les sources de la valeur, à la fois en cachant les contributions productives des femmes au marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
et en dévalorisant ces contributions comme n’étant pas productrices de valeur. Mies a approfondi ces idées sur l’housewifization dans Patriarchy and Accumulation on a World Scale [18], où, comme Federici, elle analyse amplement les interconnexions entre le patriarcat et le capitalisme en relation avec l’impérialisme [19]. Ici, Mies analyse les variations de l’housewifization à travers l’économie mondiale. Dans son prolongement, les travaux de Rhoda Reddock illustrent comment ce processus s’est déroulé très différemment pour les femmes esclaves et les premières indentured labourers (« engagées ») [20]. L’housewifization a surtout permis de contenir les coûts croissants de la mort ou des maladies sexuellement transmissibles parmi les esclaves et les travailleur·euses des plantations. C’est un point également soulevé par Angela Y. Davis dans Women, Race and Class, avec une référence spécifique aux femmes noires esclaves aux États-Unis [21].

Antonella Picchio, économiste féministe marxienne, auteure beaucoup moins connue au niveau international, arrive à des conclusions similaires sur l’exclusion des activités de reproduction sociale des sources de création de valeur. En proposant une analyse convaincante de la manière dont le coût du travail a été traité dans l’économie politique classique, non seulement par Marx mais aussi par Adam Smith et David Ricardo, Picchio souligne comment l’exclusion des activités reproductives du calcul de la valeur n’est pas seulement une question politique, mais aussi une question qui découle de la manière dont l’ensemble du corpus de l’économie politique classique a traité la valeur du travail, à savoir comme un paramètre exogène donné par les conditions générales de reproduction d’une société donnée à un moment historique donné. Ce traitement de la valeur du travail comme facteur exogène a donc facilité son amalgame inexact avec son coût, à savoir le salaire, au lieu de le considérer comme endogène au système capitaliste. D’autre part, la question de savoir qui est salarié et qui ne l’est pas a toujours été une question essentiellement politique – en fait, juridique – comme Picchio le démontre en se référant aux Poor Laws britanniques et à leur distinction juridique et sexuée entre les corps aptes au travail (c’est-à-dire masculins) et les corps inaptes [22]. C’est sans aucun doute cette réification et la fétichisation du salaire en tant que valeur (exogène) plutôt que coût du travail (endogène au capitalisme) qui a fourni les prémisses des analyses productivistes de la création de valeur. [23]

Évidemment, les analyses marxistes productivistes ne théorisent pas le salaire comme la « vraie » valeur du travail, puisqu’elles doivent prendre en compte le taux d’exploitation. Cependant, elles cherchent bel et bien à résoudre l’énigme de la valeur de la marchandise « force de travail » dans le même schéma que celui qui est utilisé pour mesurer la valeur des autres marchandises. [24] Et c’est bien le principal problème des analyses productivistes. Elles veulent étendre la théorie de la valeur du travail bien au-delà de son périmètre d’origine, à savoir la sphère de la production de marchandises. Plus précisément, elles mobilisent cette théorie pour évaluer la valeur de la marchandise elle-même définie comme la mesure même de la valeur, c’est-à-dire la force de travail. Il en résulte un paradoxe. La marchandise « spéciale » qu’est la force de travail, tout en étant reconnue et célébrée comme unique par l’approche SRT, semble recevoir le même traitement que n’importe quelle autre marchandise « vulgaire », lorsqu’il s’agit de sa valeur.

Le rôle central de la théorie de la valeur du travail dans les analyses marxiennes du capitalisme est, bien entendu, une question fortement débattue. Récemment, David Harvey, par exemple, s’est demandé dans quelle mesure on pouvait trouver une « théorie » cohérente de la valeur chez Marx, ou si, au contraire, l’analyse marxienne originale visait principalement à montrer les limites des conceptions ricardiennes de la valeur. [25] En effet, la plus grande leçon à tirer de Marx devrait être que toute valeur est générée par le travail et non par les efforts des capitalistes pour combiner les facteurs de production. En ce sens, comme l’a brillamment exprimé une autre économiste féministe, Diane Elson, plus qu’une théorie de la valeur du travail chez Marx, on trouve plutôt une théorie du travail valeur. [26]

Cependant, je ne pense pas qu’il faille aller jusqu’à se poser ce type de questions ontologiques complexes sur la théorie de la valeur travail pour établir le bien-fondé de la nature productrice de valeur de la reproduction sociale. Il suffit d’une part de faire remarquer que cette question est tout à fait en dehors du champ d’application de la théorie de la valeur travail. D’autre part, comme le reconnaît la SRT – en accord avec les chercheuses féministes sur la reproduction sociale analysées plus haut – Marx reste en grande partie muet sur les circuits de production de la marchandise la plus extraordinaire sous le capitalisme : à savoir le travailleur. Ce silence de Marx peut être abordé de différentes manières. L’une des façons de combler cette lacune théorique consiste à élargir la théorie de la valeur travail pour y inclure la façon dont le travailleur lui-même est produit sous le capitalisme. Cela semble être le choix de nombreux·euses auteur·ices de la SRT, qui soulignent la pertinence de la distinction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange lorsqu’il s’agit de différencier le « travail » (considéré comme une valeur d’usage) et la « force de travail » (une valeur d’échange, une fois consommée de manière productive). Ce point de vue, qui s’inscrit dans une interprétation marxienne plus orthodoxe, tendrait à regrouper toutes les activités aptes à reproduire le « travail » comme étant liées à la valeur d’usage et donc non productrices de valeur (économique), et toutes celles liées à la force de travail comme étant productrices de valeur au sens strict. C’est la voie empruntée par le marxiste Paul Smith, sur lequel s’appuient certaines de ces analyses [27].

Smith a rejeté l’idée que le travail ménager puisse produire de la valeur, précisément sur la base de la distinction valeur d’usage / valeur d’échange, déduisant de ce dualisme que le travail reproductif a lieu en dehors du mode de production capitaliste. Cependant, ce point de vue semble simplement tautologique. Il ne démontre à aucun moment que la reproduction sociale n’est pas productrice de valeur, il se contente de supposer.

Une autre façon de combler ce vide théorique lié à la production et à la reproduction de la « vie » capitaliste – à savoir les êtres humains ainsi que les rapports de production capitaliste dont ils font partie [28]– consiste simplement à accepter un périmètre beaucoup plus limité pour la théorie de la valeur travail, dont la portée, pour l’analyse marxienne, n’a jamais dépassé le domaine de la production de marchandises par le capital. En résumé, plutôt que de se demander comment théoriser la reproduction sociale et la « fabrication » du travailleur, on pourrait simplement noter que cette question n’a jamais été l’objet de l’analyse marxienne originale de la valeur. Il ne s’agissait pas simplement d’une omission [29]. Le travail reproductif n’était tout bonnement pas sa préoccupation. Ainsi, alors que les observations théoriques des premières analystes de la reproduction sociale sur la valeur sont malheureusement souvent rejetées sur la base de leur supposé caractère trop « émotif » ou « émotionnel » – en fait, une critique stéréotypée largement déployée pour attaquer les autrices – je dirais que les exposés qui restent rigidement enfermés dans la théorie de la valeur travail, tout en explorant des processus résidant en dehors de son centre d’intérêt, sont beaucoup plus irrationnels, théoriquement bancals et émotionnellement motivés. [30]

De plus, les preuves empiriques concernant le travail et les relations de travail vécues par la majorité des habitant·es de cette planète suggèrent la nécessité de rendre compte de la nature productrice de valeur des domaines et des activités de reproduction. C’est sur cette question que je me penche à présent.

 De l’Ouest au reste du monde

La géographie joue toujours un rôle dans la manière dont nous explorons le monde et interprétons ses logiques. Il est donc très significatif que les premières théoriciennes féministes de la reproduction sociale, désireuses d’insister sur la nature productrice de valeur de la reproduction sociale, aient soit été basées dans des pays où le travail sans salaire – et pas seulement le travail ménager – était endémique, aient soit étudié ces pays. Par exemple, Dalla Costa, Fortunati et Picchio sont des chercheures italiennes dont les recherches ont probablement été affectées non seulement par la présence considérable du travail ménager non rémunéré des femmes en Italie (et ailleurs), mais aussi par les conditions plus larges de l’absence de salaire et de l’informalité qui caractérisaient – et caractérisent encore – le développement italien dans son ensemble. [31] La pensée de Silvia Federici a été clairement influencée par les observations sur les conditions de travail des femmes et des hommes dans les anciennes colonies pendant les phases fordistes et post-fordistes. [32] Maria Mies a étudié l’Inde tout au long de sa vie, où son observation du travail réalisé par les femmes dans les foyers et l’housewifization à Narsapur a été clairement cruciale pour le développement de l’ensemble de son œuvre. En revanche, les chercheur·euses du groupe SRT se concentrent généralement sur l’Europe et l’Amérique du Nord. Leur focus sur les institutions et l’architecture capitalistes du care et leurs transformations pendant le néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
a beaucoup de sens par rapport aux trajectoires de ces régions. Cependant, ces régions ne sont pas représentatives de l’économie mondiale dans son ensemble. De plus, reproduction sociale et care ne sont pas synonymes, c’est une inexactitude qui caractérisait déjà certains travaux d’analyses économiques féministes libérales. Le terme même de reproduction sociale, comme le reconnaît également la SRT, est censé être beaucoup plus large que la notion de care. Il englobe à la fois la reproduction de la vie et des relations capitalistes [33], c’est-à-dire la reproduction à la fois des travailleur.euse.s et de la force de travail. Cependant, peu de membres de la SRT – et pratiquement aucun·e des contributeur·rices de l’ouvrage dirigé par Bhattacharya – se concentrent sur les relations et les pratiques de travail ou sur le processus de travail. En fait, la SRT semble surtout s’intéresser à ce que Lasslett et Johanna Brenner ont déjà défini comme la « reproduction sociétale », déplaçant ainsi le regard de l’analyse vers des notions marxistes plus classiques de reproduction concernant la transmission de l’inégalité sous le capitalisme [34]. Bien qu’il s’agisse d’un domaine d’étude intéressant, il risque d’étouffer le débat sur la reproduction sociale. De plus, en se concentrant principalement sur les institutions, il est difficile de répondre aux préoccupations concernant la nature et les limites de la valeur, dans la mesure où sa source, dans l’analyse marxienne, est le travail. Il est permis de penser qu’une fois que l’on passe des institutions du care (ou de la reproduction sociale au sens strict) aux relations de travail dominantes dans le capitalisme contemporain, et que l’on déplace notre centre d’intérêt géographique de l’« Ouest » au « reste du monde » [35]– c’est-à-dire que l’on regarde le monde majoritaire et la manière dont il travaille – on ne peut pas si facilement rejeter les revendications subversives et radicales des premières théoriciennes féministes de la reproduction sociale. La majorité des habitant·es de cette planète travaillent dans l’économie informelle ou sont soumis·es à des relations de travail largement informalisées. Selon l’Organisation internationale du travail Organisation internationale du Travail Ou OIT : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
, 85,8% de l’emploi total en Afrique, 71,4% en Asie et dans le Pacifique, 68,6% dans les États arabes et 53,8% dans les Amériques est soit informel – situé dans l’économie informelle – soit informalisé – dans le domaine de la production formelle mais toujours basé de facto sur des relations informelles [36]. L’estimation totale de l’emploi informel pour l’ensemble du bloc des économies émergentes et en développement s’élève à 69,6%. Compte tenu du poids considérable de ce bloc par rapport à l’ensemble de la main-d’œuvre mondiale, même au niveau mondial (c’est-à-dire en incluant les régions développées), 61,2% de l’emploi total est classé comme informel ou informalisé. Ce vaste monde de l’emploi informel et informalisé comprend les travailleur·euses occasionnel·les et les indépendant·es, qui peuvent être soit de petit·es producteur·rices de marchandises très vulnérables [37], soit diverses formes déguisées de travail salarié, également connues sous le nom de « classes de main-d’œuvre ». [38] Autrefois considérée à tort comme l’une des principales caractéristiques du « retard » et du tissu socio-économique « traditionnel » des régions en développement, l’informalité s’est non seulement reproduite de manière exponentielle au cours de l’ère néolibérale mondiale, mais elle a également trouvé de nouveaux canaux de transmission. [39] Ces changements continuent systématiquement à reproduire le travail sous des relations extrêmement précaires dans les contextes en développement, et ils le font maintenant aussi dans les régions développées, avec la montée de l’économie à la demande, du travail sous-traité en ligne (crowd-work) et de ce que l’on a appelé, à tort ou à raison, le « précariat ». [40]

L’essor des chaînes mondiales de marchandises et des réseaux de production, en particulier, a engendré des circuits infinis de propagation, de redéfinition et d’expansion des relations de travail informel. Dans les économies de main-d’œuvre excédentaire comme l’Inde ou la Chine, les chaînes de production mondiales peuvent s’appuyer sur l’informalisation de la main-d’œuvre d’une myriade de façons différentes. L’informalisation peut être basée sur la mobilité rurale-urbaine et encadrée par le statut légal, comme dans le cas de la Chine et de sa dépendance au système hukou [41], qui médie le mouvement d’environ trois cents millions de migrant·es des villages vers les villes chaque année. L’informalisation peut aussi s’appuyer sur des formes « traditionnelles » de stratification sociale qui entremêlent oppression sociale et classe, comme dans le cas de l’Inde, où le travail informalisé est structuré selon des critères de genre, de caste et de mobilité, façonnant des formes d’« oppression conjuguée » [42] et où l’extraction de la plus-value interagit avec la subordination à des régimes de stigmatisation sociale [43].

Pour les arguments développés ici, dans ce scénario complexe de relations de travail informel et informalisé endémique et en constante expansion, il serait difficile et complètement trompeur d’essayer de faire la distinction entre les activités et les domaines de production de valeur et de non-valeur, en se basant strictement sur les tâches et/ou les rémunérations. En fait, une analyse de la manière dont l’exploitation se déroule dans ces contextes suggère que les domaines et activités de reproduction sociale sont directement cruciaux pour la structuration des processus d’extraction de surtravail, l’augmentation des taux d’exploitation et, par conséquent, la création de la valeur (d’échange). En particulier, il y a au moins trois façons dont les domaines et les activités de reproduction deviennent directement producteurs de valeur.

La première est leur capacité à approfondir le contrôle sur le travail bien au-delà du seul temps de travail. Des données provenant de Chine [44], du Vietnam [45], de la République tchèque [46] et aussi, de manière plus sélective, d’Inde, [47] suggèrent que l’essor des dortoirs et des foyers industriels accroît la capacité des employeurs à contrôler la main-d’œuvre bien au-delà du processus de travail proprement dit. Le renforcement du contrôle du travail, sur la base de ce que Pun Ngai et Chris Smith ont défini comme le « régime de travail en dortoir », a des effets directs sur l’expansion des taux d’exploitation. Dans ces contextes, toute distinction entre le temps de travail et de reproduction s’estompe, car la reproduction sociale est totalement individualisée et intégrée au processus de création de valeur. En outre, comme l’a noté Hannah Schling à propos de la République tchèque, dans les dortoirs, le « temps non rémunéré » devient essentiel à la production de sujets travailleurs obéissants [48].

La deuxième façon dont les domaines et les activités de reproduction sociale contribuent directement à la production de valeur dans l’« usine mondiale » d’aujourd’hui [49] passe par leur absorption de l’externalisation systématique des coûts de la reproduction sociale [50]. Dans le monde majoritairement informel et informalisé, les domaines de reproduction sociale – le ménage, le village, la communauté – et les activités – les travaux ménagers ainsi que d’autres formes de travail non rémunéré généralement (mais pas seulement) effectués par les femmes [51]sont utilisés comme une subvention systématique au capital. En fait, dans les contextes où ni les employeurs, ni l’État ne supportent les coûts de la reproduction sociale de la force de travail, tout repose sur les épaules des travailleur·euses et de leurs proches, de leur famille et de leurs liens communautaires. Alors qu’en Occident, l’externalisation des coûts de la reproduction sociale a été expliquée en termes de crise du care ou, plus généralement, de crise de la reproduction sociale [52], dans les contextes qui n’ont pas connu l’État-providence, ni son rôle disciplinant sur le capital, cette externalisation peut être mieux comprise comme servant directement l’objectif de façonner la relation capitaliste de manière à imposer un travail et une vie non rémunérés, sans salaire, en tant que subvention directe à la production. Une fois encore, l’effet est tel que les taux d’exploitation peuvent être augmentés, par le biais d’une réduction des salaires et des cotisations sociales, les pertes étant naturalisées et internalisées par les travailleur·euses pauvres et leurs réseaux sociaux et économiques.

Enfin, comme je l’ai longuement évoqué ailleurs à propos du Sweatshop Regime [53], les domaines et les activités de reproduction sociale créent directement de la valeur d’une troisième manière, à savoir par l’expansion des processus de subsomption formelle du travail, rendue possible par la fragmentation et la décomposition des processus de travail à l’échelle mondiale. La prolifération des tâches et des activités décentralisées vers des armées de travailleur·euses à domicile montre le rôle crucial que la subsomption formelle du travail joue encore vis-à-vis des processus de production de valeur. Loin d’être un vestige du passé, comme il est souvent présenté, ce processus rend toute distinction entre la production et la reproduction sociale – ou entre le travail et la vie – non pertinente, puisque leurs temps sont confondus et que tout est soumis aux lois de la valeur. Depuis que Maria Mies a écrit The Lace Makers of Narsapur, des milliers d’autres villages ont été engloutis par les logiques du capitalisme néolibéral contemporain, où les relations de travail « non libres » représentent une « forme d’exploitation » stable [54]. Ces travailleur·euses informel·les et sans salaire vivent à la fois à l’intérieur et au-delà de la théorie marxienne de la valeur, subvertissant et brouillant nos catégories théoriques, et défiant nos politiques.

 Des théories de l’inclusion pour une politique de l’inclusion

Au terme de cette analyse, on peut à juste titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
se demander pourquoi nous devrions nous préoccuper des distinctions et des divisions théoriques, si celles-ci peuvent être surmontées politiquement. Autrement dit : pouvons-nous continuer de soutenir une théorie où la production de valeur reste ancrée dans le domaine de la production de marchandises, pour autant que notre politique puisse ensuite en transcender les frontières ? Cela me semble difficile pour deux raisons. Premièrement, les distinctions théoriques sont toujours politiques. L’exclusion théorique des domaines et des activités de reproduction sociale de la sphère de la production de valeur pose, implicitement ou explicitement, une hiérarchie d’exploitation, tout en construisant la catégorie du « travail » sur des bases très inégales, fondées sur la forme du salaire. Comme le salaire est le coût du travail, mais pas nécessairement sa valeur, ce choix implique une conceptualisation capitalo-centrée du labeur, de la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
(trop souvent confondue avec l’exploitation) et de la récompense. [55]

En termes politiques, affirmer que les luttes ouvrières peuvent s’articuler avec les luttes des travailleur·euses sans salaire n’est pas tout à fait la même chose que d’élargir les paramètres sociaux de ce qui est défini comme une lutte ouvrière afin d’accueillir tous ceux et toutes celles dont le travail est soumis et subordonné à la relation capitaliste d’une manière plus cachée. La première approche présuppose toujours une distinction, dans la lutte, entre les salarié·es et les non-salarié·es ; elle entérine indirectement la « primauté » du travail salarié sur le travail au sens large et, en tant que telle, elle ne peut que fracturer les solidarités. La seconde approche, en revanche, est beaucoup plus susceptible de fournir une base plus large pour l’organisation et l’inclusion de toutes les luttes (des salarié·es ou des non-salarié·es) en tant que luttes liées au travail (et, en fin de compte, en tant que luttes reproductives).

Deuxièmement, si nous prenons au sérieux la nécessité de développer une « théorie unitaire » du capitalisme et d’éviter les analyses dualistes du mode de production, nous ne pouvons pas étendre l’expérience occidentale (actuelle) du travail à l’ensemble de l’économie mondiale. En fait, l’expérience occidentale n’est guère représentative de la manière dont la majorité travaille sur cette planète. Dans les contextes dominés par l’économie informelle et le travail informalisé – dans lesquels près de deux tiers des habitant·es de la planète gagnent leur vie – les approches de la valeur proposant une séparation nette entre ce qui produit et ce qui ne produit pas de la plus-value sont basées sur une compréhension inexacte et très dualiste du fonctionnement du capitalisme. [56] S’il ne fait aucun doute que nous devons éviter les théories dualistes conceptualisant le capital et le patriarcat comme des relations sociales autonomes [57], nous ne pouvons pas non plus développer une théorie unitaire du capitalisme basée sur des conceptions de la valeur générant d’autres dichotomies hautement problématiques.

En cartographiant le vaste monde de la main-d’œuvre non organisée en Inde, Barbara Harriss-White et Nandini Gooptu mettent en lumière la manière dont de larges segments de la main-d’œuvre informelle et informalisée – en Inde et ailleurs – ne sont pas tant engagés dans la lutte des classes qu’ils ne sont encore piégés dans des « luttes sur la classe ». [58] Ces travailleur·euses se battent encore pour être reconnu·es en tant que partie intégrante de la classe ouvrière et pour y développer leur propre conscience. Nous ne pouvons aider ces travailleur·euses sans salaire dans leur lutte pour la reconnaissance et les soutenir par une politique d’inclusion qu’en développant des théories et des catégories d’analyse inclusives en premier lieu.


Pour citer cet article : Sur la valeur de la reproduction sociale - Travail informel, monde majoritaire et nécessité de théories et de politiques inclusives


Affiche réalisée par le collectif See Red Women’s Poster Collective intitulée « A Woman’s Work Is Never Done » (Le travail d’une femme n’est jamais fini).

Notes

[1. M. Dalla Costa et S. James, The Power of Women and the Subversion of the Community, Bristol : Falling Wall Press, 1972 ; L. Fortunati, The Arcane of Reproduction : Housework, Prostitution, Labour and Capital, Autonomedia, 1981 ; L. Fortunati et S. Federici, Il Grande Calibano : Storia del Corpo Sociale Ribelle nella Prima Fase del Capitale, Milano : F. Angeli, 1984 ; M. Mies, The Lace Makers of Narsapur : Indian Housewives Produce for the World Market, London : Zed, 1982 ; M. Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale : Womeninthe International Division of Labour, Londres : Zed, 1986 ; A. Picchio, Social Reproduction : The Political Economy of The Labour Market, Cambridge : Cambridge University Press, 1992 ; S. Federici, Caliban and the Witch : Women, the Body and Primitive Accumulation Brooklyn : Autonomedia, 2004.

[2. T. Bhattacharya, ed., Social Reproduction Theory : Remapping Class, Re-Centering Oppression, Londres : Pluto, 2017.

[3. T. Bhattacharya, « How Not to Skip Class », in Bhattacharya, 2017, op. cit. ; voir également C. Arruzza, « Functionalist, Deterministic, Reductionist : Social Reproduction Feminism and its Critics’ », Science and Society 80:1, 2016, 9-30.

[4. Le travail informel désigne tout travail effectué dans ce que l’on appelle le « secteur informel », non organisé et non réglementé par les institutions juridiques d’une société donnée. Le travail informalisé, quant à lui, fait référence au processus d’informalisation des relations de travail qui a lieu dans ce qui devrait être les secteurs économiques organisés.

[5. Le monde majoritaire est une expression qui désigne les pays du Sud. Elle vise à souligner que ces pays représentent la majorité de la population mondiale (ndlt).

[6. Le concept de « subsomption » est mobilisé par Karl Marx pour définir la manière dont les relations sociales sont déterminées par les relations de travail. Marx distingue la subsomption formelle de la subsomption réelle lors de l’émergence historique du capitalisme. Selon lui, la subsomption formelle a lieu à l’époque de la manufacture, avant l’industrialisation. L’activité de travail passe sous le contrôle du capitaliste sans pour autant que les travailleur.euse.s et leur travail ne subissent d’autres changements substantiels que celui de sa disciplinarisation. Dans la subsomption réelle, par contre, le capitaliste a pleinement pris le contrôle de la production et il transforme la nature et les conditions réelles du procès de travail (ndlt).

[7. T. Bhattacharya, « How Not to Skip Class », in Bhattacharya, 2017, op. cit.

[8. Voir également L. Vogel, Marxism and the Oppression of Women : Toward a Unitary Theory, Londres : Pluto, 1983.

[9. N. Fraser, « Crisis of Care ? On the Social Reproductive Contradictions of Contemporary Capitalism », dans Bhattacharya, 2017, op. cit. ; voir aussi N. Fraser « Behind Marx’s Hidden Abode : For an Expanded Conception of Capitalism », New Left Review 86, 2014, pp. 55-72.

[10. C. Arruzza, 2016, op. cit.

[11. D. McNally « Intersections et dialectiques : Critical Reconstructions in Social Reproduction Theory », in Social Reproduction Theory pp. 94-111. Sur la base d’un examen plus large des études sur l’intersectionnalité, et dans le cadre de ce que je considère comme un projet intellectuel et politique digne d’intérêt, Ashley Bohrer a récemment mis en lumière différentes manières par lesquelles les approches marxistes et intersectionnelles peuvent s’articuler et se compléter. Voir A. Bohrer, « Intersectionality and Marxism : A Critical Historiography », Historical Materialism 26:2, 2018.

[12. M. Dalla Costa et S. James, 1972, op. cit. ; L. Fortunati, 1981, op. cit.

[13. J. Breman et M. Van der Linden, « Informalising the Economy : The Return of the Social Question at a Global Level », Development and Change 45, 2014, pp. 920-40.

[14. L. Fortunati, 1981, op. cit.

[15. S. Federici, 2004, op. cit. ; Fortunati et Federici, 1984, op. cit.

[16. La fabrication de dentelle à Narsapur est une industrie domestique dans laquelle des « femmes au foyer » produisent des napperons en dentelle qui sont ensuite consommés sur le marché mondial alors qu’elles sont considérées comme « des femmes au foyer inactives » et leur travail comme « une activité de loisir » (ndlt).

[17. Littéralement, « femme-au-foyerisation » (ndlt). Maria Mies a introduit le concept de « housewifisation » pour expliquer comment le capitalisme dévalorise et naturalise le travail des femmes. À travers ce processus, les femmes sont socialement et idéologiquement construites comme des « femmes au foyer », qu’elles aient ou non un emploi formel. En naturalisant le travail des femmes comme secondaire, le capitalisme exploite leur désavantage lié au genre et le projette sur le marché du travail, le dévalorisant davantage afin de soutenir l’accumulation du capital.

[18. M. Mies,1982 et 1986, op. cit.

[19. En fait, dès son étude sur les dentellières, Mies comprend que l’housewifization est à la fois un arrangement patriarcal capitaliste et une importation impériale. Les femmes indiennes étaient sous-payées pour accomplir dans les foyers périphériques ce que les femmes britanniques accomplissaient sans rémunération dans les foyers impériaux. Auparavant, ces femmes se voyaient refuser tout droit à une famille en tant qu’unité économique, comme le prévoyait le capitalisme pour les classes ouvrières industrielles « libres ». Ces droits ne leur ont été « accordés » que pour que le capital puisse externaliser les coûts sociaux et biologiques de la reproduction vers « le foyer ». Pour un compte rendu sexospécifique de l’indenture, illustrant les diverses manières dont les femmes étaient contraintes à un service reproductif, voir l’article de R. Reddock, « Women, Labour and Struggle in 20th century Trinidad and Tobago, 1898-1960 », La Haye : Institute of Social Studies, 1984. Pour en savoir plus sur la servitude, y compris la servitude sexuelle, voir l’ouvrage de G. Bahadur, Coolie Woman : The Odyssey of Indenture, Londres : Hurst and Co, 2013.

[20. « L’engagisme » (indentured labor) était un système de recrutement de travailleur·euses agricoles courant dans les plantations coloniales. Il reposait sur un contrat à travers lequel le ou la travailleur·euse engagé·e acceptait « volontairement » de travailler pour une période déterminée sans salaire, généralement pour rembourser un service ou une dette (ndlt).

[21. A. Y. Davis, Women, Race and Class, New York : Random House, 1983.

[22. A. Picchio,1992, op. cit.

[23. S. Rioux, « Embodied Contradictions : Capitalism, social reproduction and body formation », Women’s Studies International Forum 48, 2015, pp. 194-202.

[24. K. Marx, Capital, Volume I, Londres : Penguin Classics, 1990 ; réimpression de l’édition Pelican Books, 1976.

[25. D. Harvey, « Marx’s Refusal of the Labour Theory of Value ». [En ligne].

[26. D. Elson, « The Value Theory of Labour », in Value : the Representation of Labour in Capitalism, ed. Diane Elson, Londres : CSE Books, 1979.

[27. P. Smith, « Domestic Labour and Marx’s Theory of Value », dans Feminism and Materialism (RLE Feminist Theory) : Women and Modes of Production, eds. A. Kuhn et A.M. Wolpe, Londres et New York : Routledge, 1978, pp.198-220.

[28. C. Katz, « Vagabond Capitalism and the Necessity of Social Reproduction », Antipode 33, 2001, pp.709-728 ; C. Mitchell, S. Marston et C. Katz, « Introduction : Life’s Work : An Introduction, Review, and Critique », Antipode 35:3, 2003, pp. 415-42 ; I. Bakker, « Social Reproduction and the Constitution of a Gendered Political Economy », New Political Economy 12, 2007, pp. 541-556.

[29. S. Rioux, 2015, op. cit. ; voir également T. Haug, « The Capitalist Metabolism : An Unachieved Subsumption of Life under the Value-form », Journal for Cultural Research 22:2(2018), pp. 191-203 ; et R. Hensman « Revisiting the Domestic Labour Debate : An Indian Perspective », Historical Materialism 19:3, 2011, pp. 3-28.

[30. Dans de nombreux cas, le rejet des arguments reliant la reproduction sociale à la valeur est basé sur leur caractérisation erronée en tant que revendications soulignant simplement la nature « méritante », « digne » ou « utile » du travail ou des domaines reproductifs. C’est sur la base de cette caractérisation erronée que ces arguments sont décrits comme émotionnels. Cependant, les analyses féministes qui soulignent la nature productrice de valeur de la reproduction sociale s’engagent dans les notions marxiennes de valeur, liées aux processus d’extraction du surplus de travail. Il convient également de noter que l’une des comparaisons les plus irrationnelles déployées par le marxisme orthodoxe pour caractériser le travail reproductif comme non productif de valeur est l’impossibilité d’augmenter sa productivité. Cependant, premièrement, comme nous l’avons soutenu ici, ce schéma ne devrait pas être imposé au-delà des attributions de la théorie de la valeur du travail. Deuxièmement, même si nous devions nous engager dans l’argument sur son propre terrain, nous devrions au moins reconnaître que la productivité et l’exploitation ne sont pas la même chose. Dans Le Capital, Marx les présente comme une identité pour déconstruire la productivité en tant que concept bourgeois et montrer comment la plus-value est au contraire générée par le travail. En outre, Marx nous apprend que l’extraction de la plus-value relative (liée à la productivité) n’est qu’un moyen de s’approprier la plus-value. L’autre moyen est l’extraction de la plus-value absolue, qui étend la journée de travail jusqu’à ses limites et la subsomption des travailleur.euses dans le cycle de production [c’est-à-dire, leur subordination, leur soumission aux logiques de la sphère productive. NDLT] Il est permis de penser que l’implication totale requise par certaines activités reproductives et l’épuisement corporel qu’elles entraînent peuvent être facilement assimilés à des processus d’extraction de plus-value absolue. Dans le même ordre d’idées, Silvia Federici esquisse le lien entre les activités reproductives et les processus de subsomption formelle du travail. S. Federici, « Marx and Feminism », dans TripleC 16:2, 2018, pp. 468-75.

[31. Voir également des études plus récentes sur le travail à domicile en Italie, par exemple T. Toffanin, Fabbriche Invisibili : Stories di Donne, Lavor- anti a Domicilio, Ombre Corte : Invisible Factories : Stories of Women, Homeworkers, 2016.

[32. S. Federici, Revolution at Point Zero : Housework, Reproduction, and Feminist Struggle, Brooklyn : PM Press, 2012.

[33. Par exemple, C. Katz, 2001, op. cit. ; I. Bakker, 2007, op. cit.

[34. B. Laslett et J. Brenner, « Gender and Social Reproduction : Historical Perspectives », Annual Review of Sociology 15, 1989, pp. 381-404.

[35. J. Breman et M. Van der Linden, 2014, op. cit.

[36. OIT, « Les femmes et les hommes dans l’économie informelle : A Statistical Picture », troisième édition, Genève : BIT, 2018. [En ligne].

[37. B. Harriss-White, « Labour and Petty Production », Development and Change 45, 2014, pp. 981-1000.

[38. H. Bernstein, « Capital and Labour from Centre to Margins », discours liminaire prononcé lors de la conférence intitulée Living on the Margins, Vulnerability, Exclusion and the State in the Informal Economy, Cape Town, 26-28 mars 2007 ; H. Bernstein, Class Dynamics of Agrarian Change, Halifax et Winnipeg : Fernwood, 2010.

[39. A. Mezzadri, The Sweatshop Regime : Labouring Bodies, Exploitation, and Garments Made in India, Cambridge : Cambridge University Press, 2017.

[40. Voir G. Standing, « Understanding the Precariat Through Labour and Work », Development and Change 45:5, 2014, pp.963- 80 ; pour une critique, voir J. Breman, « A Bogus Concept », New Left Review 84, novembre-décembre 2013.

[41. A. Chan, « Globalisation, China’s free (read bonded) labour market, and the Chinese trade unions », Asia Pacific Business Review 6:3-4, 2000, pp. 260-281 ; Kuruvilla Ching Kwan Lee et M. Gallagher, From Iron Rice Bowl to Informalisation : Markets, Workers, and the State in a Changing China, Ithaca : ILR Press, 2011 ; P. Ngai, Made in China : Women Workers in a Global Workplace, Durham, NC : Duke University Press, 2005 ; A. Mezzadri et L. Fan, « Classes of Labour at the Margins of Global Commodity Chains in India and China », Development and Change, 2018.

[42. A. Shah, R. Axelby, D. Benbabaali, B. Donegan, J. Raj et V. Thakur, Ground Down by Growth : Tribe, Caste, Class and Inequality in the 21st Century, Londres : Pluto, 2017. Un superbe compte-rendu montrant la nature co-constitutive et croisée du genre et de la caste dans les processus de formation des classes se trouve dans L. Fernandez, Producing Workers : The Politics of Gender, Class and Culture in the Calcutta Jute Mills, Philadelphie : Université de Pennsylvanie Press, 1997.

[43. M. John, « The Problem of Women’s Labour : Some Auto-biographical Perspectives », Indian Journal of Gender Studies 20:2, 2013, pp. 177-212 ; M. John, « The Woman Question : Reflections on Feminism and Marxism », Economic and Political Weekly, LII-50, 2017, pp. 71-79.

[44. P. Ngai et C. Smith, « Putting Transnational Labour Process in its Place : The Dormitory Labour Regime in Post-Socialist China », Work, Employment and Society 21:1, 2007, pp. 27-45.

[45. M. Cerimele, Informalizing the formal : Work Regimes and Dual Labour Dormitory Systems in Thang Long Industrial Park, Hanoi, Vietnam, document de travail, copie donnée par l’auteur (2016) ; P. Masina et M. Cerimele, « Patterns of Industrialisation and the State of Industrial Labour in Post-WTO- Accession Vietnam », European Journal of East Asian Studies 17, 2018, pp. 289-323.

[46. R. Andrijasevic et D. Sacchetto, « Made in the EU : Foxconn in the Czech Republic », Working USA : The Journal of Labour and Society 17:3, 2014, pp. 391-415.

[47. A. Mezzadri, 2017, op. cit.

[48. H. Schling, « (Re)production : Everyday Life in the Workers’ Dormitory », Society and Space, 2017, Forum on Social Reproduction.

[49. M. De Angelis, « Trade, The Global Factory and the Struggles for New Commons », document présenté à la conférence du CSE Global Capital and Global Struggles : Strategies, Alliances and Alternatives, Londres, 1-2 juillet 2000. [En ligne] ; D. Chang, « Informalising Labour in Asia’s Global Factory », Journal of Contemporary Asia 39:2, 2009, pp.161-79.

[50. A. Mezzadri, 2017 ; voir également B. O’Laughlin, « Land, Labour and the Production of Affliction in Rural Southern Africa », Journal of Agrarian Change 13, 2013, pp. 175-96.

[51. R. Hensman, 2011, op. cit.

[52. N. Fraser, 2014 et 2017, op. cit.

[53. A. Mezzadri, « The Informalisation of Capital and Interlocking in Labour Contracting Networks », Progress in Development Studies 16:2, 2016, pp. 124-169 ; A. Mezzadri, « Class, Gender and the Sweatshop : on the nexus between labour commodification and exploitation », Third World Quarterly 37:10, 2016, pp. 1877-1900.

[54. J. Banaji, Theory as History : Essays on Modes of Production and Exploitation, Leiden et Boston : Brill, 2010.

[55. M. Denning, « Wageless life », New Left Review 66, 2010, pp. 79-97.

[56. J. Breman, At Work in the Informal Economy of India : A Perspective from the Bottom-Up, New Delhi : Oxford University Press, 2013.

[57. C. Arruzza, 2016, op. cit. ; Bhattacharya, 2017, op. cit.

[58. B. Harriss-White et N. Gooptu, « Mapping India’s World of Unorganised Labour », Socialist Register 37, 2001, pp. 89-118.