Leopoldina Fortunati est l’une des instigatrices du Mouvement pour le salaire au travail ménager et l’autrice de "L’Arcane de la reproduction". Dans cet article, Fortunati prend l’Italie comme lieu d’observation pour reconstruire l’évolution historique de la sphère reproductive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sur base de la thèse opéraïste selon laquelle les transformations du capital
Capital
Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
sont le résultat, ou plutôt la réponse, aux luttes, Fortunati, explore les changements structurels qui ont eu lieu dans la sphère de la reproduction de la force de travail
Force de travail
Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
à partir des luttes et des rébellions souvent souterraines et non organisées des femmes. En visibilisant le rôle politique des femmes, cette analyse contribue aux réflexions autour des stratégies politiques des femmes pour se réapproprier la valeur produite pour le capital
Capital
dans un contexte où la reproduction se trouve au centre de celui-ci.

Une source majeure de confusion dans le débat contemporain sur la reproduction réside dans le fait que l’on en parle souvent de manière ahistorique, comme si les conditions de reproduction demeuraient immuables dans le temps. Le premier point que je souhaite développer ici est que l’analyse politique ne peut faire abstraction de l’histoire, car sans elle, la politique est aveugle. [1] Simone de Beauvoir [2] avait déjà souligné que le destin des femmes n’est pas déterminé par leur statut biologique ou psychologique, mais bien par leur condition sociale et historique. À cela, nous, les féministes marxistes opéraïstes, avions ajouté que cette condition peut être transformée de manière radicale si les femmes se constituent comme des sujets politiques, capables de lancer et d’organiser des mobilisations de masse et des luttes structurées. La dimension historique est également fondamentale pour définir notre approche lorsque nous parlons des « femmes ». Contrairement aux dérives essentialistes, nous concevons les femmes comme un sujet politique historiquement déterminé. Lutter en tant que femmes signifie inclure toutes celles et tous ceux qui s’identifient à un programme politique visant à transformer en profondeur la manière dont le capital
Capital
Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
a organisé – et continue de réorganiser – la reproduction. Cela signifie s’organiser et lutter avec des « femmes au foyer », toutes les personnes qui accomplissent un travail domestique dans les foyers (enfants, personnes âgées, hommes), des mères isolées, des femmes en lutte sur leurs lieux de travail, des personnes qui revendiquent un renforcement quantitatif et qualitatif des services publics, des travailleuses du sexe, de la communauté LGBT+, des femmes migrantes et racisées qui exercent un travail domestique rémunéré, des étudiantes, des femmes âgées, souvent pauvres et isolées. Ces sujets politiques peuvent et doivent faire partie d’une nouvelle composition de classe capable de transformer radicalement le système économique actuel.
Une seconde source de confusion réside dans le fait que la reproduction est souvent abordée de manière décontextualisée, comme si elle n’était pas tout autant façonnée par les lieux spécifiques où elle s’accomplit. Le second point que je souhaite donc développer est que l’analyse politique ne saurait se passer de la géographie, sans quoi elle reste abstraite. Ainsi, au-delà de l’historicisation, il est également nécessaire de contextualiser la reproduction, car le temps fait référence au lieu et l’histoire évoque la géographie. De même que la sphère de la reproduction varie selon la période historique considérée, elle varie – et peut-être même davantage – selon le lieu analysé. Les lieux possèdent une physicalité qui façonne non seulement les corps humains, mais aussi l’organisation sociale, la culture et l’économie. En tant que porteurs d’une histoire et d’une culture spécifiques, ils transforment les structures sociales et économiques, les normes et les lois, les relations interpersonnelles et professionnelles. C’est à travers les lieux que se construit le rapport des individus à la réalité, un rapport qui se décline de multiples façons. Par conséquent, la sphère de la reproduction diffère selon qu’elle se situe, par exemple, dans le Nord ou dans le Sud global.
Dans cet article, je propose de distinguer trois phases historiques de la reproduction à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, car elles permettent de faire émerger les transformations les plus significatives qui ont marqué cette sphère. Je prends l’Italie comme lieu d’observation pour reconstruire l’évolution historique récente de la reproduction. Mon intention est d’explorer les transformations structurelles qui ont eu lieu dans la sphère de la reproduction de la force de travail
Force de travail
Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
, en partant de l’analyse développée dans L’Arcane de la reproduction. Et je le ferai à partir des luttes, celles des femmes d’abord, puis celles des autres sujets politiques.
Comme le soulignait Mario Tronti [3], ce n’est qu’en partant des luttes de classe comme point d’observation privilégié qu’il est possible d’analyser de manière adéquate cette dynamique de classe, comme toute autre. Les femmes ont besoin de rompre avec un passé politique dans lequel elles ont trop longtemps été enfermées dans une posture de victimisation. Si, avec la naissance du mouvement féministe des années 1970, il y avait un sens politique à se découvrir collectivement comme victimes de l’injustice sociale et de la violence masculine, à la fois individuelle et collective, et s’il était encore plus pertinent de politiser cette prise de conscience et de construire des mobilisations de masse autour de ces questions [4], aujourd’hui, ce sens s’est largement évanoui.
À l’image de la classe ouvrière, les femmes doivent découvrir leur rôle politique dans la phase actuelle de la reproduction en tant que moteurs du plan du capital Capital , lequel, bien souvent, n’est rien d’autre qu’une réponse à nos luttes. Ce sont en effet les luttes, les mobilisations de masse, les formes de résistance et de refus du travail domestique qui ont contraint le capital à introduire des changements profonds non seulement dans cette sphère, mais aussi dans celle de la production marchande.
La normalisation après la reconstruction (1945’-1960’)
Une première phase de la reproduction de la force de travail peut être située, de manière indicative, dans la période allant de l’après-guerre à la fin des années 1960. Dans ce contexte, on distingue un premier triennat, de 1945 à 1948, marqué par l’urgence de la reconstruction d’après-guerre. Celle-ci est rendue difficile par les luttes ouvrières contre le travail salarié et par les luttes des femmes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des foyers.
Les femmes sortent de la guerre avec un nouveau niveau d’autonomie et de pouvoir politique, tant vis-à-vis de la classe ouvrière que du capital. Pendant la guerre, de nombreuses femmes participent activement à la résistance contre l’occupation nazi-fasciste, bien que dans une position de subordination vis-à-vis des hommes. De plus, elles amorcent un cycle de luttes en se mobilisant aux côtés des chômeurs, des anciens combattants, des jeunes salarié·es dans les usines et des réfractaires au service
Service
Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
militaire. Dans les usines, ce sont également les femmes qui prennent les premières initiatives d’affrontement contre le capital. Les premières grèves sont, en effet, déclenchées dans des ateliers où prévalaient les femmes– comme ce fut le cas des filatures à Jesi, des manufactures de tabac dans plusieurs régions du Nord et du Sud, ainsi que du secteur textile en Vénétie.
Parmi les salarié·es agricoles du Nord, ce sont les mondines [5] qui déclenchent les premières grèves, tandis que dans le Sud, les femmes prennent la tête des luttes pour obtenir la distribution de vivres et de subventions, des hausses salariales, ou pour empêcher la réquisition ou la remise du blé aux entrepôts de l’État. Un autre front de lutte qui voit les mères en première ligne est celui des réfractaires au service militaire. Menacées d’arrestation si leur fils refuse de partir au combat, les femmes descendent massivement dans les rues pour empêcher le régime de réquisitionner de la « chair fraîche » à envoyer au front.
Durant la guerre, de nombreuses femmes remplacent les ouvriers (mobilisés au front ou morts) dans les usines. Elles jouent un rôle clé dans la gestion quotidienne de la survie, devenant de facto les cheffes de famille – un rôle qu’elles continueront à assumer durant les premières années d’après-guerre. Mais, durant cette période, la reproduction de la force de travail est en équilibre précaire. En effet, on observe que dans l’après-guerre les demandes de séparation doublent [6] et le nombre d’enfants illégitimes augmente. Si entre 1943 et 1945, la natalité illégitime croît à la suite des viols commis par les troupes alliées, entre 1946 et 1948, elle augmente comme indice de la subversion des femmes à l’égard du modèle familial traditionnel.
Une autre donnée révélatrice de cette dynamique de rébellion féminine est l’absence du baby-boom attendu. En 1945-1946, on observe seulement un rebond modéré des naissances, le taux de natalité en 1946 étant inférieur à celui de 1940. Ce non-évènement du baby-boom est particulièrement significatif, dans la mesure où, à l’échelle internationale, l’Italie est perçue comme un pays destiné à fournir une main-d’œuvre abondante, alors que les moyens de contraception les plus courants sont le coït interrompu et le préservatif – tous deux condamnés par l’Église catholique.
Pendant la guerre (1940-1945), le taux de natalité a fortement baissé en raison de l’absence des hommes, de la précarité économique et de l’instabilité sociale. Une fois la guerre terminée, on s’attendait à ce que de nombreux couples réunis reprennent une procréation différée. Pourtant, le taux de natalité augmente de manière plus lente que dans les autres pays d’Europe occidentale.
Les rapports sociaux entre hommes et femmes deviennent désormais plus égalitaires : les femmes passent du vouvoiement à l’égard de leurs maris et compagnons au tutoiement, signe que la distance sociale entre les sexes se réduit.
Les femmes continuent à se présenter comme des sujets politiques en révolte, luttant partout contre le coût de la vie et le marché
Marché
Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
noir. Ces luttes effrayent le Parti communiste italien (PCI), qui qualifie leur violence de provocation fasciste. Face à ces mouvements, le capital répond en divisant le front et remplace les femmes qui travaillent dans les usines par d’anciens combattants. Pour reconstituer qualitativement et quantitativement la force de travail, l’État mise sur une forte mobilisation du travail domestique. Dans un contexte d’après-guerre durant lequel 1.800.000 logements sont détruits, 950.000 partiellement détruits, et 3.300.000 endommagés [7], les caisses de l’État ne permettent pas d’investissements substantiels pour la reproduction. Les femmes sont fortement incitées à retourner travailler principalement comme épouses, mères et ménagères.
Le Code civil de 1942 (hérité du fascisme) est toujours en vigueur et attribue au mari l’autorité conjugale. L’épouse a des devoirs de « fidélité, assistance, collaboration domestique », tandis que le mari est le chef de famille.
En 1949 et 1950, la société italienne se remet progressivement. L’industrie entame un processus de reconversion pour passer d’une économie de guerre à une économie de production civile et les pôles industriels traditionnels (Turin, Milan, Gênes) se développent. La structure sociale demeure encore fondamentalement agricole dans le Sud, mais dans le Nord, une nouvelle demande de main-d’œuvre industrielle se développe. Les premières migrations internes (du Sud vers le Nord et les villes) débutent lentement, modifiant les équilibres familiaux et locaux. L’État commence à intervenir dans les secteurs de la santé et de l’éducation, mais de manière encore embryonnaire.
Profitant de la division existante entre les luttes des femmes, des ouvriers, des journaliers et des retraités, le capital parvient à reprendre le contrôle de l’ensemble du tissu social. La reproduction de la force de travail recommence à fonctionner : suite à l’amélioration des conditions économiques, on observe une augmentation de la natalité, qui se consolidera au début des années 1950. Les politiques publiques de soutien aux familles (allocations familiales, aides diverses) sont encore modestes mais croissantes.
Au cours du quinquennat suivant (1950-1955) apparaissent les premiers signes de ce qui sera désigné comme « le miracle économique » et du déploiement d’une initiative capitaliste agressive. L’émigration interne augmente : les journaliers agricoles du Sud migrent vers les villes industrialisées du Nord. L’émigration vers des pays comme la Suisse, la Belgique, la France et l’Allemagne reprend également. Les premiers germes d’un État-providence commencent à se développer (par exemple, la Cassa per il Mezzogiorno [8] est créée en 1950), dans une tentative de créer des opportunités économiques dans le Sud afin de freiner l’exode.
En ce qui concerne la reproduction de la force de travail, l’ISTAT [9] rapporte qu’encore en 1951, environ 79% des femmes sont « non actives » économiquement, c’est-à-dire qu’elles effectuent un travail non rémunéré dans le cadre domestique et souvent aussi dans l’agriculture familiale. La femme est responsable de la gestion du foyer (souvent sans eau courante, sans électroménager), de la garde des enfants (familles comptant en moyenne 3 à 4 enfants) et, au besoin, de l’aide aux travaux agricoles ou artisanaux, sans reconnaissance formelle de « travail ».
Seule une minorité de femmes (notamment en ville) recommence à travailler comme ouvrières (textiles, agroalimentaires, manufacturières), employées, enseignantes, infirmières, vendeuses, domestiques et nounous. Leurs salaires sont bien inférieurs à ceux des hommes (en moyenne 30 à 40% en moins). Le mariage marque souvent la sortie forcée du marché du travail : de nombreuses entreprises appliquent encore des clauses prévoyant le licenciement de la femme mariée (la « clause de célibat »). Les syndicats et les partis de gauche commencent à défendre timidement les droits des travailleuses.
En 1950 des lois donnant naissance aux allocations familiales et aux premiers logements sociaux sont promulguées. De nombreuses familles rurales traditionnelles se transforment en familles ouvrières urbaines et la télévision devient un puissant instrument d’hégémonie et d’homogénéisation culturelle (notamment avec la création en 1954 de Radiotelevisione italiana – le principal groupe audiovisuel public).
Entre 1955 et 1960, l’Italie connaît ce que l’on appelle le « miracle économique ». Commence alors une grande phase d’industrialisation accélérée : automobiles (FIAT), électroménagers (Olivetti, Zanussi), construction urbaine. La production de marchandises s’accroît en quantité et en variété, modifiant progressivement la consommation des ménages (téléviseurs, réfrigérateurs, automobiles). L’Italie s’intègre au commerce international, ce quifavorise l’expansion du secteur manufacturier. La transition d’une société principalement agricole vers une société industrielle s’accélère. Le Nord s’industrialise, tandis que le Sud demeure largement agricole et « à la traine » (« question méridionale ») [10].
La Confédération générale italienne du travail (CGIL, syndicat d’inspiration communiste-socialiste) est de plus en plus influente, mais la création en 1950 de la Confédération italienne des syndicats des travailleurs (CISL), d’inspiration démocrate-chrétienne, ainsi que de l’Union italienne du travail (UIL), de tendance laïque-réformiste et social-démocrate, divise bientôt le mouvement ouvrier.
Le travail féminin reste majoritairement confiné au secteur domestique ou à des emplois précaires et sous-payés. L’accès au système scolaire commence à s’élargir (bien que la réforme à l’origine de l’école unique au premier cycle du secondaire ne sera adoptée qu’en 1962) et on observe les prémices d’une mobilité sociale ascendante au sein des nouvelles générations.
Durant cette période, le système capitaliste privilégie la production de marchandises sur la reproduction de la force de travail. C’est dans l’usine que le capital investit dans la technologie de pointe, tandis que la sphère de la reproduction est alimentée par les appareils électroménagers, que le socioanthropologue des techniques Alain Gras [11] décrit comme les déchets de la « noble » technologie industrielle.
Cette phase se caractérise par le fait qu’au sein du système capitaliste, c’est la production de marchandises qui dicte les modes et les rythmes tant de l’économie que de l’organisation sociale [12]. La sphère de la reproduction de la force de travail est subordonnée à la production des marchandises, car c’est la valeur d’échange (le salaire) produite dans les usines qui finit par dicter l’organisation de la sphère de la reproduction et de toute la vie sociale. Les logiques propres à (et générées à l’intérieur de) l’usine façonnent donc l’ensemble du cycle du capital. Par conséquent, dans les années 1960, l’usine est également le lieu où se développe un formidable cycle de luttes ouvrières, déclenchant une forte dynamique de conflictualité salariale. Parallèlement, les conditions matérielles et sociales des femmes sont marquées par une division des rôles, qui fait des femmes les principales responsables de la sphère de la reproduction, tandis que les hommes dominent la production de marchandises. La plupart des femmes adultes sont « femmes au foyer » (même si leur nombre a diminué par rapport aux années 1950). Selon certaines enquêtes de l’époque, dès 1961, environ 50% des femmes sont officiellement « femmes au foyer » (ce qui représente néanmoins une baisse de 10 points de pourcentage par rapport à la période précédente). Si l’on considère uniquement les femmes mariées, la proportion est, sans surprise, plus élevée. En ce qui concerne le travail à l’extérieur du foyer, seule environ une femme sur trois (entre 32 et 34%) a un emploi ou cherche activement un travail rémunéré. Les femmes exerçant une activité à l’extérieur du foyer se concentrent principalement dans l’agriculture, les services domestiques et des secteurs de l’industrie légère (comme le textile ou l’agroalimentaire). Les emplois féminins sont souvent mal rémunérés, peu qualifiés et sans protection sociale. Ainsi, beaucoup de femmes occupent des emplois occasionnels ou précaires. L’accès des femmes à des postes professionnels mieux rémunérés reste très limité.
Dans la famille, l’homme est le principal pourvoyeur économique, tandis que la femme assume la gestion du foyer, des enfants et le soutien moral. Les législations concernant la famille demeurent très défavorables aux femmes. Par exemple, le Code civil en vigueur depuis 1942 stipule que l’épouse doit suivre son mari dans le lieu qu’il choisit comme résidence familiale et qu’elle a besoin de son consentement pour exercer certaines activités, y compris le travail en dehors du foyer.
Le système scolaire et culturel continue de transmettre des modèles de féminité liés à la soumission, à la maternité et au dévouement familial. Les rapports qu’entretiennent les femmes dans la sphère publique sont systématiquement encadrés par les hommes.
Dans l’Italie des années 1960, le mariage est encore fortement influencé par la doctrine catholique, qui exerce une grande influence sur les normes morales et familiales. Le modèle dominant est celui du mariage religieux indissoluble, avec des rôles de genre très rigides et différenciés. Les femmes se marient jeunes (vers 22-24 ans), les hommes un peu plus tard. La séparation légale [13] est rare et le divorce est interdit [14].
En résumé, dans les années 1960, les femmes italiennes vivent dans un contexte marqué par la contrainte, tant dans la sphère privée que dans celle du travail, bien qu’avec le boom économique et l’émergence des mouvements féministes de la fin de cette décennie des signes de changement commencent à apparaître.
L’État est contraint d’allouer d’importants investissements publics pour soutenir la reproduction sociale. Depuis les années 1950, l’expansion du système de santé contribue à améliorer l’état de santé de la population, réduisant les inégalités traditionnelles d’accès aux soins médicaux entre classes sociales et régions [15].
La déchirure de la reproduction provoquée par les luttes des femmes (1960’-1990’)
La deuxième phase s’étend de la fin des années 1960 à la fin des années 1990. Elle débute avec les différentes vagues du mouvement féministe et les luttes des femmes pour la réduction du travail domestique. La sphère de la reproduction devient un terrain de transformations sociales radicales qui ébranlent son fonctionnement en termes de production de valeur. Le taux de natalité est en chute libre, notamment grâce à la commercialisation de la pilule contraceptive ainsi qu’à diverses stratégies massivement adoptées par les femmes, tel que le report de l’âge du mariage et de la naissance du premier enfant (qui reste de plus en plus souvent unique). Le contrôle du nombre d’enfants est l’une des principales stratégies visant à réduire le travail domestique. L’espoir du gouvernement de continuer à fournir de la force de travail à ses partenaires européens [16] s’effondre de façon spectaculaire. Les femmes remodèlent complètement le mariage, la famille et les relations hommes-femmes afin de réduire drastiquement la quantité de travail domestique et d’acquérir une plus grande autonomie personnelle. Les dynamiques matrimoniales changent à la suite de la baisse générale du nombre de mariages, de l’augmentation de l’âge lors du premier mariage et de la préférence croissante pour les mariages civils. Si, dans les années 1960, l’Italie enregistre un nombre important de mariages, avec un pic en 1964 de 412.334 célébrations, à partir des années 1970, ce nombre diminue progressivement. En 1999, 26,5% des 273.136 mariages célébrés sont uniquement des mariages civils, alors qu’en 1970, ils ne représentaient que 6,5% des mariages. La sécularisation des structures fondamentales de la société, telles que le mariage, qui dans le milieu de la gauche n’avait pas réussi à être provoqué par des générations de militants communistes et socialistes, commence à être générée par le sujet socialement le plus faible dans le couple : les femmes.
Un indicateur de la dévalorisation progressive du mariage aux yeux des femmes tient également à l’augmentation du célibat définitif. En comparant le taux de célibat des femmes nées en 1961 et celui des femmes nées en 1971, Bonarini [17] montre qu’il y a une nette diminution. Le premier est de 13% et il est du même ordre de grandeur que celui des générations nées au début du siècle dernier (15% des femmes nées en 1901). Par contre, celui des femmes nées en 1971 atteindra 24%, et celui des femmes nées en 1976, 35%. Cette réduction progressive de la nuptialité des générations de femmes les plus jeunes est un autre indice de la baisse de la productivité
Productivité
Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
du travail domestique : moins les femmes se marient, plus elles réduisent le temps consacré au travail domestique. L’augmentation de l’âge moyen du premier mariage chez les femmes est également une façon de réduire le temps de travail domestique, par rapport à l’ensemble de leur vie. Alors que l’âge moyen au moment du mariage est légèrement supérieur à 23 ans pour les femmes nées en 1951, il atteint 27 ans pour celles nées en 1981 [18]. Une autre disparité importante dans le mariage est représentée par la différence d’âge entre les époux : historiquement, les époux étaient généralement bien plus âgés que leurs épouses, ce qui assurait leur rapport de pouvoir. Or, au début de la deuxième décennie des années 2000, la différence d’âge entre époux et épouses diminue en moyenne au sein des nouvelles générations [19], et les femmes mariées après les 35-40 ans commencent à avoir le même âge que leur mari, voire même, un âge plus avancé [20].
La massification de ces comportements visant la réduction du travail domestique ainsi que la conquête d’une plus grande autonomie et du pouvoir au sein du couple, conjuguée au cycle des luttes ouvrières et étudiantes des années 1960, conduisent également à de grandes transformations législatives et culturelles, telles que la promulgation en 1970 de la loi sur le divorce (loi Fortuna-Baslini), qui introduit la possibilité de dissoudre civilement le mariage. L’évolution des divorces en Italie depuis les années 1970 montre une croissance
Croissance
Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
constante, avec quelques pics liés à des réformes visant à simplifier les procédures de divorce. Au fil du temps, le nombre de divorces et de séparations a également augmenté parmi les couples âgés. Cette évolution montre que les femmes ne sont plus disposées à maintenir un mariage dysfonctionnel, même à un âge avancé, et donc dans une situation de plus grande fragilité. Le pourcentage de divorces parmi les conjoints âgés passe, par exemple, de 3,2% en 1974 à 4,7% en 1995. Ce sont donc les personnes les plus âgées qui présentent la plus forte augmentation du nombre de divorces, même si, partant de taux très faibles, cette donnée ne paraît pas aussi significative qu’elle ne l’est en réalité [21].
Dans environ 70% des cas de séparation, c’est la femme qui introduit la demande (ou la fait en premier, dans le cas d’une requête consensuelle). Même constat dans des proportions similaires pour les divorces, avec une prédominance féminine stable au fil du temps depuis les années 1970. Le fait que les femmes soient presque toujours à l’initiative de la séparation ou du divorce [22] indique que l’augmentation de ces séparations est liée à leurs luttes dans la sphère domestique. En outre, de moins en moins de femmes décident de se marier et l’on observe une croissance significative des cohabitations, tant prémaritale que substitutive au mariage. Alors que moins de 1% des premiers mariages célébrés avant 1975 sont précédés d’une cohabitation prémaritale, ce pourcentage atteint près de 4% pour les mariages célébrés entre 1975 et 1984 (puis il s’élèvera à 35% pour les mariages de 2005 à 2009) [23].
Concernant les unions libres (cohabitations stables non légalement enregistrées), elles passent d’environ 80.000 en 1971, représentant 0,4% des foyers et donnant lieu à 1% des naissances hors mariage [24], à environ 500.000 en 1999, représentant 3% des foyers et 9,7% des naissances hors mariage [25].
Une stratégie moins visible, mais tout aussi importante pour réduire le travail domestique consiste à réduire le nombre de membres de la famille. Moins il y a de personnes dans le foyer familial, plus il est possible de réduire la charge du travail domestique. Lors du recensement de 1951, les familles nombreuses sont très courantes : 20,1% des familles italiennes comptent six personnes ou plus, juste derrière les familles composées de trois membres (20,7%). Les personnes vivant seules représentent une petite minorité, soit 9,5%. Ce tableau reflète une société où le modèle familial avec de nombreux enfants et la cohabitation intergénérationnelle reste prédominant. Le recensement de 1971 marque un changement significatif. Les familles d’au moins six membres chutent drastiquement à 9,7%, tandis que les familles composées de deux (22%), trois (22,4%) et quatre personnes (21,2%) augmentent. Les familles monoparentales atteignent 12,9%, ce qui témoigne d’une première tendance à la fragmentation de la société en unités familiales plus petites, pour atteindre 20,5% en 1991. Quant aux familles de deux personnes, elles constituent la catégorie la plus courante (24,7%), tandis que les familles nombreuses ne cessent de diminuer, ne représentant plus que 3,4% du total.
Ces données indiquent un changement dans la structure familiale, avec une augmentation du nombre de petits foyers et de personnes vivant seules. Par conséquent, le nombre de foyers augmente constamment au fil des ans, passant d’environ 13,3 millions en 1961 à 26,4 millions en 2023 [26]. Cette évolution s’accompagne également d’un changement dans les types de foyers. Alors que la proportion de familles nucléaires diminue, celle des autres types augmente. En 1971, sur 15.800.000 foyers, 59,5% sont des familles avec enfants, 13,9% sont constituées par des adultes sans enfants, 5,7% sont des familles monoparentales, 15,2% des foyers sont composés de personnes seules, et 5,7% correspondent à d’autres types de familles (recomposées, foyers élargis, incluant des membres comme des grands-parents ou des tantes, etc.) [27].
Alors qu’en 1999, sur 21.800.000 foyers, 43,1% sont des adultes avec enfants, 15,6% sans enfants, 10,1% sont des familles monoparentales, 22,9% sont des foyers composés par des personnes seules, et 8,3% correspondent à d’autres types de foyers (élargis, recomposés, etc.). [28]
L’évolution de la structure familiale que nous avons décrite met également en évidence les profonds changements intervenus dans les rapports entre les hommes et les femmes, transformations qui ont contribué, au moins en partie, à atténuer les inégalités entre les deux sexes. Parmi les facteurs généralement invoqués pour expliquer l’augmentation du nombre de foyers et la réduction de leur taille moyenne figurent le vieillissement de la population – les personnes âgées n’étant plus intégrées à la famille de leurs enfants –, la baisse de la natalité et l’augmentation des ménages composés d’une seule personne. Cependant, on ne cite jamais ce qui me semble être la cause première, qui explique également les autres, à savoir la volonté des femmes de réduire le travail domestique et de limiter le contrôle exercé sur elles par les autres membres de la famille.
Par toutes ces stratégies, les femmes remettent en cause la stabilité et la pérennité de l’échange avec les hommes, quitte à tomber sous le seuil de pauvreté et à subir une marginalisation sociale (comme dans le cas des femmes séparées ou divorcées avec enfants à charge). Tout cela entraîne une réduction manifeste de la production de plus-value
Plus-value
En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
dans la sphère domestique, ainsi qu’un bouleversement de la structure familiale, qui s’est déclinée au fil du temps sous différentes formes. Parallèlement, les femmes contribuent de manière significative à la lutte radicale autour de la redéfinition même de l’identité de genre et des rôles de genre historiquement et socialement construits, qui sont à la base de la division du travail entre les hommes et les femmes ainsi que de leur rapport mutuel.
Une première mesure en réponse aux luttes des femmes est la mise en œuvre de la réforme du droit de la famille, qui, en 1975, introduit l’égalité juridique entre les conjoints et abolit l’autorité parentale exclusive du père. Trois ans plus tard, la loi sur l’avortement est promulguée : elle autorise les femmes à interrompre volontairement leur grossesse dans les 90 premiers jours, un droit garanti par le Service national de santé et assuré gratuitement dans les structures publiques ou conventionnées.
En ce qui concerne le marché du travail, dans les années 1970, entre 55 et 60% des femmes adultes sont « femmes au foyer ». Le taux d’emploi féminin rémunéré est en recul, notamment en raison de la baisse de l’emploi agricole (surtout dans le Sud), qui n’est que partiellement compensée par le travail industriel. Ainsi, à la fin des années 1970, le taux d’emploi des femmes atteint 33%, contre 77% pour les hommes. Durant cette décennie (1970–1980), diverses mesures législatives visant à améliorer la condition des femmes sont promulguées, mais elles restent en grande partie inappliquées. Il s’agit, notamment, du statut des travailleurs (1970) [29] ; de la loi 1044 sur les crèches publiques (1971) ; et de la loi sur l’égalité salariale (L. 903/1977), qui établit le principe d’égalité de traitement entre hommes et femmes sur le lieu de travail.
Toutefois, la réduction du travail domestique fourni par les épouses et les mères entraîne une forte augmentation du recours au travail domestique rémunéré : de 630.000 familles employant du personnel de maison en 1974, on passe à 1.030.000 en 1977 [30]. Or, ce sont les femmes elles-mêmes qui, pour pouvoir travailler à l’extérieur, doivent céder une partie de leur salaire afin de rémunérer celles qui les remplacent dans les tâches ménagères.
Ce n’est qu’à partir des années 1980 que le taux d’activités des femmes commence peu à peu à augmenter, atteignant 44% en 1990, 48% en 2000 et 51% en 2010, grâce à la forte croissance du secteur tertiaire
Secteur tertiaire
Partie de la production (et de l’économie) qui n’est ni primaire, ni secondaire. On associe souvent celui-ci au secteur des services. En réalité, il n’en est rien, même s’il y a évidemment beaucoup de recoupements. Le tertiaire est défini comme un secteur par défaut. Cela correspond à la distribution, au commerce, au transport, à l’immobilier, à la finance, au service aux entreprises (comptabilité, services informatiques, conseils juridiques…), à la communication, aux garages, aux réparations, à la santé, à l’éducation, à l’administration, aux loisirs, au tourisme, à la culture, au non-marchand…
(en anglais : tertiary sector)
, extrêmement féminisé (services, commerce, administration publique). Toutefois, l’écart avec les autres pays développés reste important : en 2014 la moyenne de l’OCDE
OCDE
Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
est de 60%, tandis que dans les pays nordiques, elle avoisine les 75%, au Royaume-Uni et aux États-Unis elle est de 70%, et en Allemagne, en France et en Autriche, elle se situe autour de 65% [31].
Dans les années 1990-1999, alors que la famille se transforme en devenant plus égalitaire, mais également plus instable (divorces, séparations), l’emploi féminin continue de croître, malgré de très fortes disparités régionales (beaucoup plus élevées dans le Nord que dans le Sud du pays). À la fin des années 1990, environ 48 à 50% des femmes italiennes sont actives ou à la recherche d’emploi [32]. Le nombre de « femmes au foyer » continue de diminuer, au point qu’en 1999, elles ne sont plus que 35 à 38%. La présence féminine dans l’enseignement, la santé et l’administration publique augmente, et les femmes commencent également à s’imposer dans des secteurs traditionnellement masculins. Mais le modèle sous-jacent à cette progression de l’emploi féminin reste celui du double travail (emploi à l’extérieur en plus du travail domestique), dans un contexte où le partage des tâches domestiques par les maris ou compagnons reste très limité.
Face à la baisse de la productivité du travail domestique, déterminée par le remodelage constant des relations interpersonnelles et familiales opéré par les femmes, le capital répond de diverses manières. Il utilise davantage la force de travail féminine dans la sphère de la production de marchandises. Mais aussi et surtout, il délocalise là où la main-d’œuvre coûte moins cher : en Chine, dans les pays de l’ancien bloc soviétique, etc. Les luttes acharnées pour des augmentations salariales dans les pays à revenu élevé sont contournées grâce à la disponibilité d’une main-d’œuvre bon marché dans les pays en développement ou émergents, intégrés dans le circuit de la mondialisation. Dans les années 1980-1990, ce que l’on appelle « la mondialisation » explose avec l’ouverture des marchés, la fin de la Guerre froide, l’avènement d’Internet et des télécommunications mobiles. Les multinationales se développent, le commerce international croît de manière exponentielle, et une culture globale se diffuse, alors que l’interconnexion financière mondiale amplifie les crises économiques et financières (comme la crise asiatique de 1997 ou la crise financière mondiale de 2008).
Dans la sphère de la reproduction de la force de travail, le capital répond au refus du travail domestique de plusieurs façons :
- par une importation massive de main-d’œuvre en provenance des pays en développement [33] ;
- par une série de coupes croissantes dans les services publics et les aides sociales, tentant de faire à nouveau peser sur les épaules des femmes des pans entiers du travail domestique qui avaient été socialisés [34] ;
- par la diffusion de technologies numériques, destinées à réduire le pouvoir social et politique de la classe ouvrière et en particulier des femmes.
La contre-offensive du capital sur la reproduction (de 2000 à nos jours)
La troisième phase, qui s’étend des années 2000 à aujourd’hui, marque un changement radical du rôle de la reproduction au sein du système capitaliste. Ce rôle devient à la fois central et vidé de son sens. Durant cette période, la sphère de la reproduction acquiert une position stratégique, notamment parce qu’elle permet au capital d’exporter ses caractéristiques structurelles dans les usines et les bureaux. Étant donné que dans cette sphère le rapport de travail non salarié demeure prédominant, au cours des trente dernières années, ce type de rapport s’est également étendu à la sphère de la production de marchandises, où le travail prend la forme de travail non rémunéré, proposé aux jeunes comme un long apprentissage (stages obligatoires), un travail sous-payé, au noir, ou encore un travail précaire (c’est-à-dire un emploi qui oblige les personnes à cumuler deux activités pour survivre). Dans un premier temps, ce type d’emploi s’adresse principalement aux jeunes, mais il finit par toucher l’ensemble de la classe ouvrière. En outre, la reproduction devient centrale parce qu’un processus de production de valeur ajoutée
Valeur ajoutée
Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
s’y établit en plus de la production de la valeur d’usage de la force de travail. Cela se produit grâce à la nouvelle vague de technologies numériques, qu’il faut interpréter comme une réponse du capital aux luttes ouvrières et féminines, lesquelles, comme nous l’avons vu, avaient mis en crise la production de valeur dans la sphère de la reproduction [35]. Avec l’arrivée du nouveau millénaire, le capital découvre qu’il peut exploiter de manière directe la force de travail des ouvriers et des ouvrières non seulement dans les usines et les bureaux, mais aussi dans la sphère domestique. S’ouvre ainsi un cycle capitaliste qui prévoit l’exploitation des individus 24 heures sur 24. Le capital parvient soudainement à s’emparer gratuitement de la vie entière des travailleur·euses. Cette extension de la journée de travail à l’ensemble du cycle de vie se réalise non seulement sans augmentation salariale, mais également en transférant aux travailleurs eux-mêmes le coût de l’outil de travail (le téléphone portable) par lequel ce nouvel esclavage est opéré. Le paradoxe réside dans le fait que ce sont les travailleurs et travailleuses elles-mêmes qui assument les coûts d’acquisition, d’utilisation et d’entretien de cette technologie.
Grâce au téléphone portable, tout travailleur et travailleuse devient joignable – à ses frais – même après les heures de travail, une fois rentré dans son foyer. Être joignable signifie garantir à l’employeur sa disponibilité à répondre aux messages reçus, qui peuvent concerner un changement de poste dans un supermarché, une nouvelle affectation pour le lendemain, etc. On est désormais mobilisable après le dîner, le week-end, voire pendant les vacances. Tous ces moments qui, il y a encore quelques décennies, étaient strictement sous le contrôle des individus sont devenus extrêmement perméables au commandement du travail. Les murs du foyer, autrefois garants de l’inviolabilité de la vie privée, ont été abattus par ce petit appareil capable aujourd’hui de transmettre l’ordre de travail jusque dans la sphère de la reproduction.
Aucun calcul rigoureux n’a encore été effectué quant à la quantité de travail qui a migré des lieux de production vers les foyers. Ce qui est certain, c’est que cette dynamique a des implications profondes sur les embauches et les contrats de travail : aujourd’hui, l’embauche d’un·e travailleur·euse dépend non seulement de sa force de travail, mais aussi de sa possession et de sa maîtrise d’un ensemble de technologies (comme le téléphone portable). Par conséquent, l’horaire de travail inscrit dans le contrat n’est plus qu’une formalité.
Si cet assaut s’adresse à l’ensemble de la classe ouvrière, c’est contre les femmes que le capital porte le coup le plus dur [36]. La diffusion des technologies numériques provoque tout d’abord un recul des femmes sur le terrain de la communication, domaine stratégique de régulation des rapports sociaux – à commencer par les rapports entre hommes et femmes – et qui est désormais devenu artificiel et technologique. Après le mouvement féministe des années 1970, les femmes avaient gagné du terrain par rapport aux hommes en ce qui concerne les indices de communication les plus significatifs (qui prend la parole, qui ouvre la conversation, qui la conclut, combien de fois on interrompt, combien de temps on parle, etc.), lesquels ne montraient plus de différences significatives entre les sexes. Mais les technologies numériques, développées par des communautés d’ingénieurs hypermasculins, ont fait régresser les femmes en matière de compétences et de pratiques communicatives. Qui plus est, à travers les technologies numériques, le capital intègre de nombreuses dimensions du travail domestique immatériel – telles que l’affectivité, la sexualité, l’éducation, la sociabilité, la communication, l’information et le divertissement – dans des processus automatisés. Les femmes sont ainsi expropriées de la gestion et du contrôle de cette part du travail domestique, de sorte que le capital commence directement à éduquer, divertir, informer et communiquer avec les nouvelles générations – et, de manière croissante, également avec les autres générations. Les femmes, en tant qu’ouvrières du foyer, continuent d’assumer la part matérielle du travail domestique, avec un soutien un peu plus important qu’auparavant de la part des hommes. Cependant, l’automatisation du travail immatériel déshumanise et appauvrit toutes les dimensions de la reproduction immatérielle. Dans les technologies numériques, la formulation des contenus et des récits, ainsi que les procédures rigides d’accès et d’utilisation des dispositifs, des plateformes et des applications, sont définies par les entreprises informatiques. En outre, l’automatisation rend le travail immatériel mécanique, uniforme et contrôlable – exactement le contraire du travail domestique immatériel réalisé par les femmes avant l’avènement de l’automatisation, un travail qui était ajusté à un individu unique et irremplaçable. Le fait est que le travail domestique est analogique, parce que le corps humain est analogique et que les êtres humains sont analogiques. Nous avons derrière nous un million d’années d’évolution analogique. L’expropriation
Expropriation
Action consistant à changer par la force le titre de propriété d’un actif. C’est habituellement le cas d’un État qui s’approprie d’un bien autrefois dans les mains du privé.
(en anglais : expropriation)
des femmes de toute la dimension immatérielle du travail domestique produit des effets désastreux sur la qualité de la reproduction de la force de travail, notamment en ce qui concerne les enfants, les jeunes et les adolescent·es, qui deviennent des ouvriers du travail domestique immatériel et produisent de la valeur tout en se déshumanisant. Chaque fois qu’un enfant discute en ligne avec ses grands-parents, qu’une adolescente est sur les réseaux sociaux ou qu’un garçon joue aux jeux vidéo, le travail des enfants réapparaît dans les pays industrialisés les plus anciens.
En même temps, cette expropriation produit des effets très positifs pour le capital. D’une part, parce qu’aujourd’hui, les technologies d’ingénierie sociale qu’il a mises au point lui garantissent une capacité de manipulation bien plus élevée qu’autrefois. Que dire du glissement vers la droite de millions de prolétaires et d’ouvrier·es [37] ? D’autre part, grâce aux technologies numériques, le capital peut savoir ce qui se passe dans la sphère domestique, la myriade de variations dans les styles de vie, contrôler et influencer non seulement les attitudes et les opinions, mais aussi les comportements. De nouveaux·elles travailleur·euses numériques sont apparus dans la sphère de la reproduction, plus inclusive qu’auparavant, car désormais tous les membres des familles et des communautés sont incités à participer. En outre, en s’appuyant sur la machinisation des foyers et sur la large diffusion des compétences numériques parmi la population, l’administration publique a également réussi à transformer les citoyen·nes en travailleur·euses numériques. Pour recevoir des services ou des informations de l’État, les individus ont dû assumer une partie du travail administratif et des coûts qu’il implique [38]. Dans ce nouveau contexte, le travail numérique apparaît comme une extension du travail reproductif, qui inclut désormais le travail administratif. Et non seulement ce travail numérique n’est pas rémunéré, mais en plus, paradoxalement, ce sont les individus qui en assument les coûts (achat de l’ordinateur, accès à Internet, assistance technique, cartouches, papier, imprimante, etc.).
Comme nous l’avons déjà mentionné, en plus de la production classique de valeur dans la sphère de la reproduction, grâce à ces technologies, le capital a réussi à activer un second niveau de production de valeur. Cette extraction supplémentaire de valeur s’effectue de deux manières. Premièrement, les individus, en reproduisant artificiellement leur propre force de travail immatérielle, transfèrent gratuitement leurs données à des multinationales comme Meta ou Google, qui les revendent à d’autres entreprises ou à des organismes publics, lesquels les utilisent à leur tour pour exercer un contrôle plus efficace sur les marchés ou les citoyen·nes. Deuxièmement, les entreprises numériques traitent des contenus librement générés par les utilisateur·rices. Dans les deux cas, elles en tirent un profit direct. Cette production de valeur dans la sphère de la reproduction est extrêmement intense, car : 1) tous les individus y contribuent structurellement ; 2) il est très difficile d’ériger des barrières contre l’extraction de plus-value dans cette sphère, puisque le travail domestique n’est protégé par aucun droit.
Et pour couronner le tout, ces multinationales refusent de payer des impôts aux États dans lesquels cette valeur est extraite. Les conséquences sociales sont multiples : 1) les femmes sont désormais soumises à une double forme d’exploitation dans la sphère de la reproduction ; 2) les enfants, adolescent·es, hommes adultes et personnes âgées sont également désormais victimes de cette exploitation ; 3) le refus des entreprises de contribuer fiscalement entraîne une détérioration continue de l’État-providence.
Troisièmement, le rôle de la sphère de la reproduction change profondément de nature. Alors que cette sphère avait toujours eu pour fonction de produire et de reproduire la force de travail – la marchandise
Marchandise
Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
la plus précieuse pour le capital –, cette fonction perd aujourd’hui de sa signification. Le capital reconnaît en effet que la force de travail, historiquement essentielle à son développement, devient une marchandise rare, et que dans les pays en développement ou récemment industrialisés comme la Chine, émerge une force de travail de plus en plus revendicative, réclamant des salaires plus élevés. De plus, il prend acte du fait que l’émigration ne constitue pas une solution efficace : si, dans un premier temps, elle comble partiellement les carences sur le marché du travail, à plus long terme elle engendre probablement plus de problèmes qu’elle n’en résout, en raison de l’incapacité politique généralisée à l’administrer.
Face à la pénurie de force de travail, le capital répond, une fois de plus, par la technologie. Aujourd’hui, il peut compter sur un ensemble complexe de technologies – de l’intelligence artificielle à la robotique, des big data aux réseaux sociaux, des imprimantes 3D aux drones et à l’Internet des objets – qui lui permettent de produire en recourant à un nombre toujours plus restreint de travailleurs. Mais alors, quel est aujourd’hui le rôle de la sphère de la reproduction, si la force de travail n’est plus sa marchandise la plus précieuse ? Et quel rôle est assigné aux femmes ?
Le rôle des femmes reste cependant de produire et reproduire la force de travail, non plus (ou pas seulement) pour alimenter la production industrielle, mais pour rendre possible la société elle-même puisque ces dimensions demeurent nécessaires au fonctionnement du système capitaliste. Le capital a besoin des femmes pour assurer la gestion des structures sociales fondamentales du réel afin de contrebalancer la virtualisation croissante de l’expérience. Naturellement, il cherche à leur faire supporter le poids économique et social, en réduisant autant que possible les coûts de cette fonction. Dans ce scénario marqué par des droites toujours plus agressives à l’échelle mondiale, nous sommes très loin de la vision politique qui a conduit à l’introduction de l’État social : c’est-à-dire à la reconnaissance partielle et indirecte du travail reproductif par la prise en charge par l’État d’une partie de ses coûts – un salaire social ou indirect pour le travail domestique.
Le plan du développement capitaliste actuel passe plutôt par une réduction drastique des services publics, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé. Au lieu d’employer des ressources collectives pour soutenir les coûts du travail reproductif, on pousse les familles à acheter directement ces services. Les familles ayant un plus grand pouvoir d’achat pourront se les permettre ; les autres, non. Derrière cette manœuvre se cache une tentative évidente de renvoyer les femmes à la maison. Elles deviennent bien plus indispensables au sein du foyer que sur le marché du travail. Elles doivent faire hôpital, crèche, école, maison de retraite à la maison, et, si possible, plus d’enfants – à envoyer peut-être au massacre dans les guerres.
Conclusion
J’espère avoir démontré la nécessité et l’utilité de contextualiser dans le temps et dans l’espace l’analyse de la reproduction de la force de travail afin d’en comprendre les mutations. J’espère également que cet excursus historique situé en Italie et organisé en trois phases a permis à la fois de faire émerger concrètement la dynamique de classe entre les femmes et le capital, et de mettre en lumière la manière dont les femmes ont peut-être été le moteur le plus important de ce développement du capital.
Cependant, l’attaque du capital par le biais des technologies n’a pas réussi à modifier le comportement des femmes qui, dans la sphère de la reproduction, poursuivent leur parcours de refus du travail domestique, affaiblissant la solidité des structures sociales fondamentales. Malgré quelques fluctuations récentes, les tendances générales dans la sphère de la reproduction restent celles d’un renforcement de toutes les dynamiques décrites dans la deuxième phase. Cela signifie que les femmes continuent à saboter le fonctionnement de la reproduction, mais toujours dans une logique défensive.
Pour faire avancer significativement leurs luttes, les femmes doivent élaborer une stratégie politique afin de se réapproprier dès maintenant l’énorme valeur qu’elles ont produite et continuent de produire pour le capital.
Pour citer cet article, Leopoldina Fortunati, "Sur la nécessité d’historiciser la reproduction", in Gresea Échos n°124, décembre 2025.
Photo : Manifestation pour l’avortement à Florence, le 12 janvier 1975. Photographie fournie par les archives du mouvement féministe pour le salaire au travail domestique. Don de Mariarosa Dalla Costa. Bibliothèque municipale de Padoue.

