Plusieurs partis politiques ont annoncé vouloir faire du « travail » une thématique centrale de la campagne menant aux élections de juin 2024. Si l’on peut se réjouir de l’attention accordée à ce thème effectivement crucial, la façon dont il est abordé pose néanmoins question. Trois éléments, en particulier, mériteraient d’être clarifiés ou simplement rappelés : le travail ne se résume pas à l’emploi ; le travail n’est pas une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
 ; la maîtrise individuelle et collective du travail dans toutes ses dimensions devrait être au cœur de nos priorités.

 Le travail n’est pas l’emploi

C’est pourtant un abus de langage aussi fréquent que problématique : l’utilisation des mots « travail » et « emploi » comme de simples synonymes. Or, le travail désigne une activité productive, alors que l’emploi désigne « une situation qui relie un travailleur à une organisation par laquelle transitent des revenus et des garanties sociales » (c’est nous qui soulignons) [1]. C’est ainsi qu’un demandeur d’emploi ne cherche pas du travail, comme on l’entend souvent. Au contraire, il en offre. Ce qu’il cherche, c’est la possibilité de valoriser ce temps de travail contre un revenu et (idéalement) des droits sociaux, autrement dit une situation d’emploi.

De leur côté, les entreprises cherchent du temps de travail à utiliser, en offrant en échange des contrats d’emploi. Notons qu’il est toutefois possible de travailler sans avoir d’emploi (songeons au travail au noir, au travail domestique ou au travail bénévole, par exemple) tout comme il est possible d’avoir un emploi, mais pas de travail (dans le cas d’un chômage temporaire, par exemple).

L’emploi ne désigne donc qu’une des modalités possibles d’exercice d’un travail réalisé pour autrui et le plus souvent sous son autorité (on parle alors d’emploi salarié). Si cette situation est devenue enviable aujourd’hui, c’est parce qu’elle offre une relative sécurité aux personnes (ultra-majoritaires) qui dépendent de la vente de leur travail pour survivre. Il n’en a pas toujours été ainsi – les débuts du salariat étaient plutôt synonymes d’insécurité et de misère [2] – et les évolutions récentes en matière de « flexibilisation » ou encore « d’ubérisation » tendent à renouer avec ces origines.

Reste que grâce à plusieurs siècles de luttes sociales, le droit du travail continue (mais pour combien de temps ?) d’offrir aux « employés » des droits et des protections spécifiques en contrepartie de la relation de subordination [3] qui les lie à leur « employeur » (ex. : sécurité de revenu, protection sociale, négociations collectives). Ce faisant, ces employés abandonnent toutefois la maîtrise sur le contenu et la finalité de leur travail, qui fait l’objet d’un échange marchand. Or, et c’est le deuxième élément que nous souhaitons mettre en avant, le travail n’est pas une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
comme les autres.

 Le travail n’est pas une marchandise

Comme l’a bien expliqué Marx dans son analyse du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
, le travail y revêt deux dimensions distinctes : le travail concret, producteur de valeur d’usage (ex. : fabriquer une chaise) et le travail abstrait, producteur de valeur d’échange (le prix de la chaise) [4]. Or, seul le travail abstrait intéresse l’employeur capitaliste, puisque son but est de maximiser la production de valeur d’échange qu’il pourra tirer de l’utilisation de cette marchandise particulière qu’est le travail. Le problème, comme l’a également analysé l’économiste autrichien Karl Polanyi, c’est que le travail n’est pas une marchandise comme une autre, dans la mesure où l’on ne peut pas la séparer de son producteur : « Le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même – laquelle, de son côté, n’est pas produite pour la vente, mais pour des raisons entièrement différentes –, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée ou mobilisée » [5].

Au contraire même, le travail peut être vu comme une activité fondamentalement constitutive des individus et de la société, puisque c’est à travers ce travail (concret) que l’on se confronte prioritairement au monde et aux autres. « Travailler, ce n’est pas seulement produire, c’est aussi se transformer soi-même », pour reprendre les termes du psychiatre et spécialiste du travail Christophe Dejours [6]. Traiter le travail comme un bien purement marchand peut donc déboucher sur des drames sociaux (ex. : les licenciements boursiers), mais aussi sur des traumatismes individuels d’une rare violence (ex. : burn-out, suicides).

De la même manière, privilégier le travail abstrait sur le travail concret conduit également à favoriser l’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
de richesses comme une fin en soi, indépendamment de l’utilité sociale réelle de ce qui est produit. C’est ce qui explique que des formes de travail socialement et/ou environnementalement nuisibles puissent être considérablement mieux rémunérées que du travail infiniment plus utile, mais qui ne dégage que peu ou pas de plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
marchande. Le travail d’un trader Trader Opérateur de marché, engagé par une banque ou une société financière, qui soit négocie pour le compte de clients l’achat ou la vente de titres ou d’actifs financiers sur des marchés financiers, soit spécule, c’est-à-dire anticipe les fluctuations du marché, pour le compte de leur employeur.
(en anglais : trader)
qui spécule à la bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
de Chicago sur les prix des matières agricoles, par exemple, est aujourd’hui largement mieux rémunéré que celui de la très grande majorité des paysans dans le monde qui produisent pourtant ces denrées.

 Pour une maîtrise individuelle et collective du travail

Ce qui nous amène à notre dernière considération, à savoir que la maîtrise individuelle et collective du travail dans toutes ses dimensions devrait être au centre des priorités de quiconque prétend sérieusement s’adresser aux crises sociales et environnementales actuelles. Maîtrise collective puisque l’on doit pouvoir décider collectivement et démocratiquement des finalités du travail et de son organisation à l’échelle de la société : que produit-on ? Pourquoi ? Comment ? Avec quelle (re)distribution ? Etc.

Mais maîtrise individuelle aussi, parce que, nous l’avons dit, le travail est l’un des vecteurs clés de la construction de soi, de son rapport au monde et aux autres. Ce qui signifie, comme le souligne Christophe Dejours, qu’il n’y a pas de neutralité dans le travail [7]. Soit il vous construit, soit il vous détruit. Or, on ne construira évidemment rien de positif à l’échelle de la société en continuant de broyer individuellement autant les personnes qui la composent.
Malheureusement, à entendre les débats qui entourent le « travail » dans le cadre de la campagne électorale actuelle, au mieux il s’agit pour les partis de conforter les garanties qui entourent la seule relation d’emploi, tout en essayant de s’assurer qu’un maximum de personnes puisse continuer d’y accéder (et donc de les rendre « employables »). Au pire, il s’agit d’encenser une « valeur travail » réduite à la seule capacité de ces mêmes personnes à valoriser du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
.

Dans un cas comme dans l’autre, le grand absent est donc bien le travail conçu comme un levier d’émancipation individuelle et collective, c’est-à-dire une activité de production démarchandisée sur laquelle les individus et la société peuvent exercer leur maîtrise pour la mettre au service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
d’autre chose qu’une course sans fin vers l’abime.


Ce texte est la version longue d’une carte blanche parue dans le journal La Libre du 29 février 2024.]]

Pour citer cet article : Cédric Leterme, Si on parlait vraiment du « travail » dans la campagne électorale ?, Gresea, mars 2024.


Illustration : Titom.

Notes

[1A. Fouquet, « Travail, emploi, activité : que partager ? », Autres Temps, n°46, 1995, p. 17.

[2À ce propos, lire notamment : R. Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

[3Cette notion de subordination est d’ailleurs au centre des conflits juridiques qui opposent les travailleurs ubérisés aux plateformes comme Uber ou Deliveroo. Celles-ci se présentent en effet comme de simples intermédiaires entre des travailleurs indépendants et les utilisateurs de leurs services, ce qui leur permet d’éluder les coûts et les obligations qui leur incomberaient en tant qu’employeur. À l’inverse, les chauffeurs et les livreurs cherchent donc à faire reconnaître la relation de subordination qui les lie aux plateformes pour bénéficier d’une requalification comme salariés. À ce propos, lire : A. Dufresne, « La bataille des statuts. Les dessous de la loi européenne pour les travailleurs de plateforme », Revue salariat, n°1, octobre 2022.

[4K. Marx, Le Capital, Paris, Flammarion, 2008.

[5K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2009, p. 122.

[6C’est notamment ce qui le pousse à défendre la thèse de la « centralité du travail » à la fois pour les individus et pour la société (lire par exemple : C. Dejours, « Psychodynamique du travail et politique : quels enjeux ? », Travailler, n°36, vol. 2, 2016).

[7« Il n’y a donc pas de neutralité du travail vis-à-vis de l’identité et de la santé mentale. Le rapport au travail peut produire le meilleur, mais il peut aussi entraîner le pire : la crise d’identité et la décompensation psychopathologique, allant parfois jusqu’au suicide » (C. Dejours, « La psychodynamique du travail face à l’évaluation : de la critique à la proposition », Travailler, vol. 1, n°25, 2011).