Le règlement européen sur les matières premières critiques (CRMA ou Critical Raw Material Act en anglais) a été voté par le Parlement européen dans une première version en décembre 2023 [1], et formellement approuvé par le Conseil de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
le 18 mars 2024. L’Union y dévoile sa stratégie pour s’approvisionner en matières premières minérales.

Ce règlement est la dernière pièce d’un processus démarré en 2008 avec l’Initiative matières premières. À l’époque, il était déjà question de sécuriser les fournitures en métaux des industries européennes. Depuis lors, la compétition pour l’accès aux minerais s’est intensifiée, avec la mise en place de mesures protectionnistes dans un certain nombre de pays, notamment en Chine et aux États-Unis, et de politiques proactives pour assurer leur approvisionnement.

Par ailleurs, les tensions observées lors de la pandémie de Covid-19 (matériel médical, semi-conducteur…) et du conflit entre la Russie et l’Ukraine (gaz notamment) ont rappelé à l’Europe sa vulnérabilité concernant l’accès à de nombreuses matières premières et produits intermédiaires. C’est dans ce contexte que l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
a présenté son règlement. Il s’agit d’assurer l’approvisionnement de ses industries en matières premières, dites critiques ou stratégiques, car indispensables à certaines applications, notamment celles liées à la transition énergétique (batteries, éoliennes, panneaux solaires…). D’autres secteurs, à l’instar du numérique ou de l’armement, dépendent aussi largement de ces précieuses matières premières.

 Dépendance aux métaux

L’UE et ses industries sont largement dépendantes de l’approvisionnement en métaux en provenance d’Afrique, d’Amérique latine, d’Australie ou de Chine. La production minière européenne ne fournit qu’une faible part des métaux utilisés par les industries du continent (voir figure 1). Le reste est importé des quatre coins du monde.

Figure 1. Autosuffisance de l’UE pour certains métaux nécessaires aux technologies domestiques (en 2030), avec l’impact théorique de nouveaux projets inclus.

Source : Metals for Clean Energy. Pathways to solving Europe’s raw materials challenge, KU Leuven report for Eurometaux, 2022. En ligne.

Depuis 2011, l’Union publie régulièrement une liste de matières dites « critiques ». La criticité d’une matière première Matière première Matière extraite de la nature ou produite par elle-même, utilisée dans la production de produits finis ou comme source d’énergie. Il s’agit des produits agricoles, des minerais ou des combustibles.
(en anglais : raw material)
minérale dépend de son importance pour certaines productions (par ex., le cobalt pour les batteries), mais également de la concentration de sa production dans un certain nombre de pays, et donc du risque de connaître des ruptures d’approvisionnement dans le futur.

En 2011, la liste des matières premières critiques comptait 14 éléments. En 2024, elle en recense 34 [2]. Pour ses approvisionnements, l’UE demeure dépendante à 100% de la Chine pour les terres rares et à 97% pour le magnésium, à 79% du Chili pour le lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux. , à 63% de la Guinée pour l’aluminium ou encore à 27% de la Russie pour le nickel [3].

 Compétition pour l’accès aux ressources

Outre la dépendance de l’UE pour son approvisionnement en métaux, la montée des tensions géopolitiques et le risque croissant de ruptures d’approvisionnement sont des éléments évoqués pour justifier la mise en place du règlement européen sur les matières premières critiques.

Il faut rappeler que des ruptures temporaires se sont déjà produites ces dernières années : pour le matériel médical ou les masques au moment de la pandémie de Covid-19, ou bien avec les semi-conducteurs, ces composants électroniques indispensables à la fabrication de circuits intégrés utilisés dans l’automobile, les cartes graphiques et de nombreux appareils électroniques. Des arrêts de production temporaires ont été régulièrement observés ces dernières années, notamment dans l’industrie automobile. En 2023, ce sont près de 2,8 millions de véhicules qui n’ont pas pu sortir des chaines de production, faute d’approvisionnement en semi-conducteurs [4].

Figure 2. Part des pays dans la production mondiale des matières premières critiques

Source : European Commission, Directorate-General for Internal Market, Industry, Entrepreneurship and SMEs, Grohol, M., Veeh, C., Study on the critical raw materials for the EU 2023 – Final report, Publications Office of the European Union, 2023. En ligne.

Pour éviter ces ruptures, les trois grands pôles économiques mondiaux que sont la Chine, les États-Unis et l’Union européenne se sont engagés dans une course aux ressources minérales. Chacun a identifié une série de matériaux nécessaires à ses industries. Chine, États-Unis et UE ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’être dotés d’une stratégie minérale. Ces dernières années, des pays comme l’Australie ou l’Inde ont aussi mis sur pied des législations visant à assurer leur approvisionnement en minéraux. En février 2024, l’Australie a ajouté le nickel à sa liste de métaux critiques [5]. Les projets concernant ce minerai seront éligibles à des prêts à faible taux d’intérêt Taux d’intérêt Rapport de la rémunération d’un capital emprunté. Il consiste dans le ratio entre les intérêts et les fonds prêtés.
(en anglais : interest rate)
garantis par l’État.

Chaque zone économique définit sa propre liste de matériaux critiques en fonction des réserves dont elle dispose, des matières qu’elle extrait, des infrastructures de transformation qu’elle héberge, des relations qu’elle entretient avec les différents pays producteurs et des besoins des industriels locaux. Si chacun a fixé ses priorités en termes d’approvisionnement, certains métaux sont dans le viseur de la plupart des pays, notamment ceux nécessaires à l’industrie de la défense et à la transition énergétique (aluminium, antimoine, cobalt, cuivre, graphite, lithium, nickel, terres rares, tungstène…).

Outre la publication de listes de matériaux critiques, des politiques visant à restreindre les exportations ou les importations de certaines matières ou composants sont à l’œuvre, allant de l’imposition de quotas à la mise en place de subsides pour inciter à extraire, transformer et/ou assembler sur place.

Depuis une quinzaine d‘années, tant la Chine que les États-Unis ont expérimenté des mesures protectionnistes concernant certains minerais ou certaines activités liées à la transition énergétique. En 2009, les États-Unis, l’Union européenne et le Mexique avaient déposé une plainte contre la Chine auprès de l’Organisation mondiale du commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
(OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
) pour non-respect des règles d’exportation des matières premières [6]. La Chine avait alors imposé des quotas d’exportation pour certains alliages et métaux (fer, plomb, manganèse, bauxite, etc.).

Source : IRENA, The US departement of energy. Données de septembre 2023. Schéma du Gresea reproduit et traduit à partir de l’article de B. Venditti, « The Critical Minerals to China, EU, and U.S. National Security », visualcapitalist.com, 30 novembre 2023. En ligne.

En 2012, le Japon, l’UE et les États-Unis avaient à nouveau déposé plainte devant l’OMC, du fait de l’instauration de quotas d’exportation des terres rares par la Chine. Cette dernière avait été condamnée par l’organe de règlement des différends de l’OMC et avait mis fin à ses quotas en 2015. Finalement, le pays a remplacé les quotas par des licences d’exportation, attribuées par le gouvernement. Une manière détournée de limiter l’accès à ces ressources pour ses concurrents.

Nouvel épisode en 2018, sous la présidence Trump : les États-Unis décident d’augmenter leurs tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium provenant de Chine [7], ce à quoi celle-ci répond par l’imposition de droits de douane sur un certain nombre de produits américains (porcs, fruits, résidus d’aluminium…) [8].

Plus récemment, la Chine a fixé de nouvelles restrictions à l’export pour certaines matières premières. D’abord en août 2023, lorsque le gouvernement a mis en place des mesures pour limiter les ventes de gallium (nécessaire à la fabrication de semi-conducteurs) à l’étranger. Les vendeurs chinois doivent désormais demander une autorisation au gouvernement pour exporter leur gallium, en précisant l’identité de l’utilisateur final. En 2022, la Chine a produit plus 540 tonnes de gallium, pour une production mondiale de 550 tonnes [9]. Le germanium, qui sert notamment à la fabrication de la fibre optique, est également visé, de même que le graphite, utilisé pour la fabrication de batteries. En décembre 2023, de nouvelles restrictions ont été imposées par la République populaire en ce qui concerne les équipements et technologies liées à l’extraction des terres rares.

En réaction, les États-Unis ont interdit l’exportation de semi-conducteurs vers la Chine [10] dans le but de l’empêcher de produire des puces de moins de 20 nanomètres. La Chine a déposé une plainte auprès de l’OMC en décembre 2023.

 Sécuriser les activités domestiques

En 2022, les États-Unis ont promulgué une législation – l’Inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
Reduction Act (2022) – visant à réduire l’inflation dans le pays, mais qui traite aussi des approvisionnements en métaux. Ce règlement donne la possibilité au gouvernement états-unien d’accorder des subsides à certaines activités liées aux énergies renouvelables. Les subventions accordées seront conditionnées au fait que les matières premières critiques contenues dans les batteries de voitures ou les éoliennes auront été extraites et/ou transformées sur le sol américain ou dans un pays ayant conclu un accord de libre-échange avec les États-Unis. Dans le cas où seule une de ces deux conditions (extraction, transformation) serait remplie, la moitié des subventions serait octroyée. L’assemblage devra également avoir lieu en Amérique du Nord. L’acier et l’aluminium des panneaux solaires et des éoliennes devront par exemple avoir été produits aux États-Unis pour bénéficier d’une aide.

Les États-Unis disposent également d’une législation sur les industries de défense, dont la dernière version, le Defense Production Act III permet aux administrations, notamment au Department of Defense (DoD) « de créer, maintenir, protéger, développer ou restaurer des capacités de production nationales durables et responsables de ces matières stratégiques et critiques » [11].

La guerre économique fait rage entre les États-Unis et la Chine, chaque partie tentant de mettre des bâtons dans les roues de son concurrent, tout en imposant des mesures pour attirer ou maintenir les activités stratégiques sur son territoire. Et à ce jeu, force est de constater que l’Europe est souvent restée un spectateur impuissant.

Le règlement européen sur les matières premières critiques peut donc aussi être perçu comme une manière pour l’UE d’affirmer sa volonté de ne pas se laisser distancer par ses principaux concurrents et de maintenir à flot son industrie manufacturière, qui a vu sa facture énergétique enfler depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine, et dont le ravitaillement en minerais n’est pas assuré en continu.

Avec le règlement européen sur les matières premières critiques, l’UE s’est fixé un certain nombre d’objectifs, notamment celui de disposer de 10% de minerais critiques extraits dans l’UE en 2030. Par ailleurs, la transformation de ces minerais critiques devra s’opérer à 40% en Europe tandis que l’objectif en termes de métaux critiques recyclés s’élève à 25% à terme.

Figure 4 - AIE, Part des principaux pays producteurs dans le traitement total de certains minéraux, 2019

Source : IEA, Share of top producing countries in total processing of selected minerals and fossil fuels, 2019, IEA, Paris Licence : CC BY 4.0. En ligne.

Aussi, l’UE souhaite ne plus dépendre d’un « unique pays tiers pour plus de 65% de son approvisionnement concernant une matière première stratégique, quelle qu’elle soit, non transformée ou à une étape quelconque de sa transformation » [12].

Il faut dire que la Chine est devenue dominante dans le traitement de nombreux métaux lors des dernières décennies. La plupart des terres rares, du cobalt ou du lithium mondial est raffiné en Chine, même si ces matières ne sont pas nécessairement extraites dans le pays (Figure 4). Cette situation a d’abord été perçue d’un bon œil par les États-Unis et l’UE, qui disposaient de ressources bon marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, extraites à l’étranger sans en subir les effets négatifs, notamment en termes de pollution. Les États-Unis avaient par exemple fermé leur mine de terres rares de Mountain Pass en 2002, pour s’approvisionner via la Chine. La production sera finalement reprise en 2012.

 Des mines d’intérêt public ?

Si les tensions se sont accentuées ces dernières années, la question de l’accès aux minerais pour les industriels européens n’est pas neuve. En 2008, la Commission européenne avait présenté l’« Initiative matières premières » (IMP). Ce document fixait pour la première fois une vision commune pour l’approvisionnement européen en minerais, avec une dizaine de recommandations [13].

L’IMP reposait sur trois axes pour garantir la sécurité d’approvisionnement des industriels européens : (i) la prospection et la relance d’activités minières dans l’UE pour accroitre la production domestique ; (ii) la signature de partenariats commerciaux – l’UE parle alors de « diplomatie des matières premières » – avec des pays producteurs afin de garantir l’accès à certains minerais peu ou pas disponibles dans des gisements européens et (iii) le développement d’une économie circulaire afin de pouvoir mieux réutiliser les ressources déjà présentes dans nos équipements.

Avec le règlement européen sur les matières premières critiques, l’UE semble passer à la vitesse supérieure. Si l’IMP avait fait l’objet d’une simple communication – un texte qui fixe des orientations générales sans caractère contraignant – le document présenté en 2023 prend la forme d’un règlement. Le règlement fixe une obligation Obligation Emprunt à long terme émis par une entreprise ou des pouvoirs publics ; il donne droit à un revenu fixe appelé intérêt.
(en anglais : bond ou debenture).
juridique à tous les pays membres. Il est applicable intégralement et directement dès sa publication, même si des actes délégués préciseront les conditions de son application par la suite.

Avec ce règlement, l’UE espère inciter les États membres à relancer une exploitation minière sur leur sol, mais également attirer des investissements pour la construction de sites de traitement et de raffinage des métaux critiques. L’objectif de ce règlement est assez clair : « accroitre les capacités pour chaque matière première stratégique et à chaque stade de la chaine de valeur, tout en s’efforçant d’atteindre les capacités globales visées au niveau de l’Union en matière d’extraction, de transformation et de recyclage des matières premières stratégiques. » [14]

La notion de « matière première stratégique » apparait dans la législation européenne avec le CRMA [15]. Ces minéraux sont définis comme revêtant une importance stratégique élevée pour le fonctionnement du marché intérieur, notamment pour des activités liées à la transition écologique et numérique et dans certaines applications du domaine aérospatial ou de la défense.

Le règlement précise que les projets qui seront qualifiés de stratégiques pourront être « considérés comme revêtant un intérêt public supérieur ». En clair, une mine ou une installation de traitement d’un minerai qui ferait partie de la liste des matières premières stratégiques pourrait être considérée comme d’intérêt public, et faire l’objet d’une procédure de demande de permis accélérée.

La durée de la procédure d’octroi d’un permis pour un site de traitement ou de recyclage ne devra pas dépasser les 15 mois tandis qu’un permis minier pour extraire une matière stratégique devra obtenir une réponse sous 27 mois. Les instances européennes espèrent ainsi lancer la production de certaines matières dans les prochaines années, avec une obligation pour les administrations des pays membres de traiter ces projets prioritairement.

Par ailleurs, il est demandé aux États membres d’élaborer des programmes nationaux de cartographie pour l’exploration des matières premières critiques (incluant une cartographie géologique, des campagnes géochimiques, des prospections géoscientifiques ainsi que le retraitement des données existantes). Le règlement précise que ces programmes publics visent à « augmenter la probabilité de localiser de nouveaux gisements ce qui, à son tour, devrait stimuler les investissements dans l’exploration ». Le projet est limpide : relancer une production minière en Europe au plus vite, avec le soutien de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
publics et des administrations nationales pour l’octroi des permis.

Figure 5- Liste des matières premières critiques et stratégiques (en gras) de l’UE en 2024

1. Aluminium/Bauxite/Alumine 18. Germanium
2. Charbon à coke 19. Graphite naturel
3. Lithium 20. Tantale
4. Phosphore 21. Bismuth
5. Antimoine 22. Hafnium
6. Feldspath 23. Niobium
7. Terres rares légères* 24. Titane métal
8. Scandium 25. Bore
9. Arsenic 26. Hélium
10. Spath fluor 27. Métaux du groupe platine
11. Magnésium 28. Tungstène
12. Silicium métallique 29. Cobalt
13. Barytine 30. Terres rares lourdes*
14. Gallium 31. Phosphorite
15. Manganèse 32. Vanadium
16. Strontium 33. Cuivre
17. Béryllium 34. Nickel

Source : « Une législation de l’UE sur les matières premières critiques pour l’avenir des chaînes d’approvisionnement de l’UE », Consilium.europa.eu.18 avril 2024. En ligne.

Assurer le commerce des matières premières

Le CRMA reprend les trois axes de l’IMP, à savoir le développement d’activités extractives dans l’UE (lire l’article de Géraldine Duquenne p. 23), l’encouragement de l’économie circulaire (voir l’article p.35) et le développement de partenariats avec des pays producteurs. Concernant ce dernier point, le CRMA réaffirme – sans surprise – la volonté libre-échangiste de l’UE. Le commerce restera déterminant, quel que soit le scénario. L’UE s’est fixé un objectif de 10% de métaux extraits sur son sol, qui seront complétés par 25% de métaux recyclés à terme. Même si l’UE parvient à tenir ces objectifs, elle restera majoritairement dépendante du reste du monde pour le reste de son approvisionnement.

Actuellement, la Commission européenne négocie des accords commerciaux avec plusieurs grands pays producteurs de métaux. Les accords signés ces dernières années avec le Canada ou le Chili avaient déjà une dimension liée à l’approvisionnement en minerais – même si les échanges avec ces pays ne se résument pas qu’aux matières premières minérales. Le Canada est un géant minier, important producteur de cuivre, nickel ou de terres rares. Le Chili est le premier producteur mondial de cuivre. Dans les tuyaux de la Commission, on peut évoquer les négociations avec l’Australie, un autre géant minier, producteur d’innombrables matières premières, ou l’Indonésie, premier producteur au monde de nickel.

Le traité commercial avec le Mercosur Mercosur Traité de libre-échange et d’intégration économique entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. Avec la signature de l’Accord d’Asuncion (Paraguay) du 26 mars 1991, ces quatre pays se sont engagés à intégrer leurs marchés dans le cadre du marché commun du cône sud (de l’espagnol : Mercado Común del Sur ou Mercosur). Le Venezuela y a adhéré en 2012. La Bolivie, le Chili, la Colombie l’Équateur et le Pérou en sont associés également.
(En anglais : Mercosur)
(dont le Brésil et l’Argentine sont d’importants pays miniers) a été signé en 2019, mais se trouve bloqué par plusieurs États membres, comme la France. L’accord avec le Vietnam a été conclu et doit être ratifié par les parlements nationaux, tout comme le nouvel accord avec le Mexique, signé en 2020, également en cours de ratification. Le premier pays dispose d’importantes réserves de terre rares et a vu sa production décuplée ces dernières années. Le Mexique est quant à lui un important producteur de cuivre, de zinc et surtout d’argent.

L’UE a également signé un certain nombre d’accords de partenariat économique avec des pays africains lors des accords de Cotonou, notamment avec l’Afrique du Sud. Les accords sont toujours en discussions avec certains producteurs miniers d’importance comme la Guinée (bauxite, aluminium), tandis que les négociations sont à l’arrêt avec la République démocratique du Congo.

Notons ici que l’UE restera dépendante du reste du monde pour s’approvisionner en minerai. Pour les niveaux de consommation de minerais en Europe, il n’est clairement pas envisageable que l’UE devienne autosuffisante, car elle ne dispose tout simplement pas de gisements suffisants pour l’ensemble des matériaux critiques.

Source : https://www.consilium.europa.eu/media/67050/fta-map_2023__230918_01.jpg

Figure 6. Besoins en minéraux pour les technologies énergétiques propres par scénario

Source : IEA CC BY 4.0.

 Ruée sur les métaux et projections économiques

Le lecteur l’aura compris, le fait de pouvoir disposer des matières premières en quantité suffisante est une condition sine qua non à la survie d’un certain nombre d’industries en Europe. Et les projections pour la demande en métaux lors des prochaines décennies donnent le vertige.

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande de certains métaux sera démultipliée. Pour les seuls besoins de la transition énergétique, l’AIE estime que la demande de métaux sera multipliée par six entre 2020 et 2040, pour son scénario « zéro net » en 2050. Pour certains matériaux, la demande pourrait être multipliée par sept, comme pour les terres rares [16].

Au niveau mondial, il s’agirait d’extraire autant de métaux au cours des trente prochaines années, que l’ensemble de ce que l’humanité a extrait depuis 8.000 ans. Cette demande mondiale en métaux sera tirée par l’accroissement démographique et les besoins en infrastructures des pays en développement. Elle est également liée à la transition énergétique : la construction de nouvelles infrastructures renouvelables va demander des quantités faramineuses de métaux.

Les projections sur la demande comportent cependant des incertitudes, notamment en fonction des politiques qui seront mises en œuvre par les différents pays et des développements technologiques à venir. L’AIE précise par exemple que, pour le lithium, la demande pourrait être multipliée par un facteur 13 à 51 en fonction des politiques mises en œuvre. Pour le cobalt et le graphite, les projections vont d’une demande multipliée par six à une demande multipliée par trente selon le développement de tel ou tel type de batterie pour les véhicules électriques.

Les projections de l’AIE sont reprises quasi unanimement par la presse et les milieux politiques comme une vérité établie. Comme si une organisation internationale avait la capacité de prévoir la trajectoire de l’économie 30 ans en avance… Rappelons que l’AIE n’est pas une agence des Nations unies, mais une organisation liée à l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
, l’Organisation de coopération et de développement économiques – qui regroupe la quasi-totalité des économies occidentales, auxquelles on peut ajouter celles du Japon et du Chili.

Il y a fort à parier que ces projections reflètent le point de vue des intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
industriels de ces pays. Les scénarios de l’AIE ne sont pas des scénarios de décroissance, mais bien des projections économiques dans lesquelles les industriels occidentaux maintiennent leurs activités, notamment les producteurs automobiles européens.

Dans sa feuille de route « zéro net » pour le secteur énergétique [17], l’AIE se base sur une hypothèse de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique de 3% par an pendant 30 ans, anticipant une hausse du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
mondial de 45% au cours de la décennie 2020. En 2050, l’économie mondiale aura doublé de volume selon l’AIE, qui déclare se baser sur les projections du Fonds monétaire international Fonds Monétaire International Ou FMI : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
(FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
). Cette hypothèse est reprise dans la mise à jour du rapport de l’AIE paru en 2023 [18].

Peut-on raisonnablement se fier aux prévisions du FMI ? Plusieurs articles ont déjà tenté de comparer les prévisions de croissance du FMI avec la croissance effectivement observée. Le Financial Times a réalisé l’exercice dans un article de 2018 [19]. Le journal économique comparait les prévisions du FMI concernant le nombre de pays en récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
– en moyenne cinq par an selon le FMI – aux résultats économiques qui se sont effectivement réalisés. En fait, chaque année, une moyenne de 26 pays a connu une récession. Cet écart des prévisions avec la réalité est d’autant plus marqué lors des périodes de dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
économique.

D’autres études ont aussi été publiées [20] par le FMI sur le sujet. Si les prévisions du FMI ne sont généralement pas biaisées dans un sens ou dans l’autre, elles ont tendance à surestimer la croissance future Future Contrat à terme (un, trois, six mois...) fixant aujourd’hui le prix d’un produit sous-jacent (titre, monnaie, matières premières, indice...) et devant être livré à la date de l’échéance. C’est un produit dérivé.
(en anglais : future)
avec une erreur moyenne située entre 0,5 et 1,5 point de pourcentage [21]. De l’aveu du directeur Europe du FMI, les prévisions économiques sont « raisonnablement bonnes » à un an, mais tendent à se détériorer rapidement à partir d’un horizon de 1,5 à 2 ans [22]. Pour la demande en matériaux critiques, nous parlons de projections à 20-30 ans ! Le doute reste donc permis quant à l’exactitude des projections avancées.

 Mirages de la neutralité

Intéressons-nous maintenant aux scénarios avancés par l’AIE. Celui qui demandera le plus de métaux est le scénario « zéro net ». En 2050, il permettrait à l’économie mondiale d’être neutre en carbone – tout en ayant multiplié le PIB mondial par deux. L’AIE nous explique que nous pourrions découpler de manière absolue la production économique des émissions de gaz à effet de serre (GES). Une sacrée performance puisque ce phénomène n’a encore jamais été observé [23].

L’AIE prévoit en fait d’y parvenir grâce au développement de diverses technologies, dont le captage direct du carbone dans l’air et le captage et stockage du carbone (CSC). L’agence indique que ces deux techniques – la première consistant à retirer le CO2 de l’atmosphère à l’aide de grands « aspirateurs » et la seconde à capturer les fumées à la sortie des cheminées des usines – permettront d’absorber 0,6 Gt (gigatonnes ou milliards de tonnes) en 2035 et 1,7 Gt en 2050. À titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
de comparaison, l’économie mondiale a émis 36,4 Gt en 2023, un nouveau record. Toujours selon les données de l’AIE [24], 15 Mt (millions de tonnes) de CO2, soit 0,015 Gt ont été ont été retirés de l’atmosphère en 2022…

Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, le scénario zéro net repose sur un certain nombre d’hypothèses, dont certaines semblent ambitieuses, pour ne pas dire inaccessibles. Par exemple, les projections de l’Agence reposent sur la réduction des émissions de GES de 40% en 2030, et de 60% en 2035 – même si en 2023, comme pratiquement chaque année (excepté en 2020 avec la pandémie de Covid-19), nous avons émis plus de CO2 que l’année précédente.

Autre hypothèse de l’AIE dans son scénario net-zéro : il n’y aura plus de déforestation en 2030, comme s’y sont engagés 145 pays. Ambitieux, lorsque l’on sait que la déforestation a crû de 4 % en 2022, à 6,6 millions d’hectares – soit 21% de plus que les engagements annoncés par nos dirigeants politiques à Glasgow en 2021 [25].

L’AIE, pour atteindre la neutralité carbone en 2050, compte aussi sur le fait que plus aucune nouvelle exploitation de gaz ou de pétrole ne sera ouverte après 2023, ni aucune nouvelle mine de charbon et qu’aucun projet existant ne sera prolongé [26]. Encore raté : l’Inde a annoncé l’ouverture de deux nouvelles mines début 2024 [27], tandis que la plus grande compagnie d’énergie ukrainienne, DTEK, prévoit d’en ouvrir 25, pour la seule année 2024 [28] !

L’AIE compte par ailleurs sur un pic des émissions du secteur aérien au cours de la décennie 2020. En 2050, le transport maritime et l’aviation devront être neutres en carbone, grâce aux changements de comportement, à l’hydrogène et aux carburants de synthèse (Figure 7). La consommation résiduelle de carburants fossiles sera absorbée par la capture de carbone. Ambitieux là encore, sachant que les carburants de synthèse, les biocarburants ou l’hydrogène comptent pour environ 0% des carburants utilisés en 2022.

En fait, pour de nombreux indicateurs, l’AIE compte sur un développement rapide, lors des décennies 2030 et 2040, de technologies qui n’existent pas encore ou qui ne sont qu’au stade de prototype. Les hypothèses sur lesquelles reposent les projections de l’AIE semblent donc très ambitieuses, pour ne pas dire irréalistes.

Figure 7. Projection de la consommation énergétique du secteur maritime et aérien

Source : IEA (2023), Net Zero Roadmap : A Global Pathway to Keep the 1.5 °C Goal in Reach, IEA, Paris. En ligne. CC BY 4.0.

 Quelle mobilité pour la transition ?

En s’intéressant à la demande de métaux prévue pour les décennies à venir, on s’aperçoit que la majorité sera consacrée aux voitures électriques et à leurs batteries (cf. Figure 6). Parmi les composants indispensables – sous réserve de l’apparition d’autres technologies – on retrouve le cobalt, le nickel ou encore le graphite.

Il est clair qu’un futur fait de mobilité douce et de transports en commun ne nécessitera pas autant de métaux qu’un scénario où la voiture individuelle, si électrique soit-elle, est reine. Les politiques publiques de mobilité, de développement des transports en commun ou une éventuelle réduction de nos déplacements sont cependant des éléments moins centraux dans le discours de l‘Agence.

En Espagne, l’association Les Amis de la terre [29] a calculé que la demande en métaux pour la transition pourrait être drastiquement réduite en agissant sur la consommation et en développant une économie circulaire (moins de déplacements, plus de transports en commun, allongement de la durée de vie des produits, meilleur recyclage…). La quantité de métaux à extraire pour la transition pourrait être réduite de moitié !

Figure. 8 Perspectives mondiales des véhicules électriques

Notes : BEV = battery electric vehicle ; ICE = internal combustion engine
Source : Global EV Outlook 2023 Catching up with climate ambitions, IEA. 2023. En ligne.
Catching up with climate ambitions Outlook 2023

Figure 9. Disponibilité des modèles de voitures électriques dans certains pays, par taille, 2018-2022

Notes : NL = the Netherlands ; UK = United Kingdom ; USA = United States ; SUV = sports utility vehicle. Includes battery electric vehicles and plug-in hybrid electric vehicles. Countries are ordered by the number of available models in 2022. Analysis based on models for which there was at least one new registration in a given year ; a model on sale but never sold is not counted, and as such actual model availability may be underestimated. Source : IEA analysis based on Marklines.

Les projections sur la demande nécessaire pour les véhicules électriques semblent plutôt être basées sur le fait que les industries automobiles européennes continueront à vendre autant de véhicules qu’aujourd’hui. Une sorte de prophétie autoréalisatrice dans laquelle on envisage des besoins colossaux pour les décennies à venir, et qu’on utilise pour justifier l’extraction de métaux tous azimuts.

Il suffit d’observer les tendances sur la production de véhicules électriques pour comprendre que des marges de manœuvre importantes demeurent sur les futurs besoins en métaux. Outre ses publications sur l’énergie, l’AIE publie un rapport sur les tendances en termes de voitures électriques. Ce document montre l’évolution de la production de véhicules électriques par pays, et selon les régions. Le constat est sans appel. En 2022, la majorité des véhicules fabriqués dans le monde sont des SUV, des crossovers ou de grandes voitures. Que ce soit en Chine ou en Europe, les SUV comptent pour plus de 40% des ventes de véhicules électriques. Aux États-Unis, ce chiffre monte jusqu’à 60%. Et l’AIE précise que la tendance semble s’accélérer ces dernières années (Figures 8 et 9).

Évidemment, la taille de la batterie d’un véhicule dépend de son poids total. Un « petit » véhicule, d’un poids total de 1,1 tonne embarquera une batterie de 177 kg. Une berline de luxe, d’un poids de 2,1 tonnes aura besoin d’une batterie de plus de 550 kg [30]. La quantité de métaux nécessaires pour la batterie est ici multipliée par trois lorsque le poids du véhicule est multiplié par deux.

Même résultat lorsque l’on compare le poids des batteries, à autonomie égale, de deux véhicules de taille différente. Par exemple, un véhicule VW ID4 Pro d’un poids de 1.958 kg transportera une batterie d’environ 300 kg pour une autonomie de 530 km. Une Audi Q8 e-tron 55 quattro, d’une autonomie comparable, devra transporter une batterie 235 kg plus lourde. À l’heure actuelle, les seuls véhicules électriques fabriqués en Belgique pèsent plus de 2 tonnes…

Une chose semble donc claire, la quantité effective de métaux nécessaire dépendra d’abord des choix politiques qui seront pris en termes de mobilité, de l’importance donnée aux transports publics, à la mobilité douce ou à la taille des nouveaux véhicules produits.

 Des métaux, mais pour quelle transition ?

Sans changement de cap politique, la transition énergétique va demander des quantités de métaux phénoménales, notamment pour remplacer nos véhicules thermiques et nos infrastructures de production d’énergie fossile. Selon l’AIE, la demande dans certains métaux de la transition sera démultipliée d’ici à 2040. Et ces métaux ne sont généralement pas produits en Europe. Se pose donc le double problème de la quantité de métaux nécessaire, mais aussi de la source de leur approvisionnement.

Dans ce contexte l’UE a publié son règlement sur les matières premières critiques afin de s’assurer que les industriels européens – dans les secteurs de la transition, mais aussi de l’armement – disposeront des ressources nécessaires à leurs business plans.

En nous penchant sur les scénarios de neutralité carbone rabâchés au public comme des prophéties, nous pouvons raisonnablement douter de certaines hypothèses qui les sous-tendent. Notamment le cas des projections sur la déforestation ou sur le captage du carbone qui semblent complètement irréalistes. Selon l’AIE, le PIB mondial aura doublé en 2050, la quantité de métaux aura été multipliée par 10, 20 ou 30 selon les matières, et nous serons neutres en carbone. Ni plus ni moins ! Ces prévisions pourraient presque paraître crédibles si les objectifs climatiques annoncés lors des dernières décennies avaient été tenus ou si les projections passées s’étaient confirmées. Or, ceci n’a jamais été le cas.

La transition qui nous est présentée n’est autre qu’un scénario de croissance verte. À aucun moment, les pratiques des grandes entreprises ou les modes de vie occidentaux ne sont remis en cause. Les industriels maintiennent leur niveau de production, le marché est sauf, et des technologies, dont certaines encore au stade expérimental, sont avancées pour atteindre la fameuse neutralité d’ici 2050 ! Les objectifs climatiques sont piétinés depuis 30 ans, mais, peu importe, dans 25 ans, tout ira mieux : c’est en substance le discours qui se cache derrière les projections de transition proposées.

Selon l’AIE, à partir de 2030, et surtout de 2040, les technologies prendront le relais et l’économie sera en voie de décarbonation. Nous ne pouvons nous empêcher de penser au confort politique que procure ce genre d’affirmation. Pratiquement aucun dirigeant politique actuellement en place ne sera encore présent à ces dates. Si les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, les promesses à 25 ans n’engagent plus personne, à part peut-être les générations qui porteront le poids d’une crise écologique toujours plus aiguë.

La réduction de nos consommations ou le ralentissement de nos économies ne sont pas des options envisagées par l’AIE ni par aucun dirigeant européen. Nous aurions donc le choix entre continuer sur la voie actuelle ou embrasser la croissance verte. Aucune de ces deux options ne semblant de nature à maintenir la hausse des températures à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle ou à maintenir l’économie mondiale dans les limites planétaires (biodiversité, cycle de l’azote, du phosphore, de l’eau, changement d’occupation des sols…).

Derrière la volonté de relancer l’exploitation minière européenne, c’est aussi la volonté de ne rien changer à un modèle économique qui nous mène droit dans le mur qui se profile. Les souhaits des populations sur le type de société vers lesquelles elles veulent se diriger ne sont pas un sujet de débat public. Pourtant, la quantité de métaux que nous extrairons du sol lors des prochaines décennies dépendra avant tout de ces choix.


Pour citer cet article, Romain Gelin, "Ruée sur les métaux : pour quelle transition ?", in Gresea Échos n°118, juin 2024.

Photo : Automotive Rhythms, FLickr, CC BY-NC-ND 2.0.

Notes

[1. Résolution législative du Parlement européen du 12 décembre 2023 sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) nº168/2013.

[2. « Une législation de l’UE sur les matières premières critiques pour l’avenir des chaînes d’approvisionnement de l’UE », Consilium Europa. En ligne.

[3. European Commission, Directorate-General for Internal Market, Industry, Entrepreneurship and SMEs, Grohol, M., Veeh, C. (2023). Study on the critical raw materials for the EU 2023 : final report, Publications Office of the European Union.

[4. A. Vermeersch, « Honda s’allie à TSMC dans l’espoir de surmonter l’interminable pénurie de semi-conducteurs », L’usine Nouvelle, 23 mars 2023. En ligne.

[5. N. Fildes, « Australia classifies nickel as a ‘critical’ mineral to protect ailing industry », The Financial Times, 16 février 2024. En ligne.

[6. V. Niquet, « La Chine et l’arme des terres rares », Revue internationale et stratégique, vol. 84, no. 4, 2011, pp. 105-113.

[7. AFP, « Acier et aluminium : Trump va imposer 25% de tarifs douaniers sur les importations chinoises », rtbf.be, 15 juin 2018. En ligne.

[8. S. Dumoulin, « L’OMC retoque la Chine sur les droits de douane anti-américains de 2018 », Les Échos, 16 août 2023. En ligne.

[9. P. Chalmin et Y. Jégourel (sld), « Les marchés mondiaux », Rapport Cyclope 2023, Economica, in Mineralinfo.fr. En ligne.

[10. R. Loukik, « Les Etats-Unis étendent les restrictions d’exportation de semi-conducteurs visant la Chine », L’Usine nouvelle, 17 octobre 2023. En ligne.

[11. « Memorandum on Presidential Determination Pursuant to Section 303 of the Defense Production Act of 1950, as amended », The White House, 31 mars 2022. En ligne.

[12. Parlement européen, Document de séance rectificatif établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) nº 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020, p.15.

[13. Lire l’analyse réalisée par le Gresea à ce sujet : R. Custers, « L’initiative Matières Premières », dans Gresea Échos n°92, Décembre 2017.

[14. Parlement européen, Ibid, p.13.

[15. Voir la liste à l’annexe I du CRMA.

[16. IEA, « The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions », IEA, Paris, mai 2021. En ligne.

[17. IEA, « Net Zero by 2050 - A Roadmap for the Global Energy Sector », 2021, rapport de l’IEA p.51. En ligne.

[18. IEA, « Net Zero Roadmap : A Global Pathway to Keep the 1.5 °C Goal in Reach », IEA, Paris, septembre 2023. En ligne.

[19. V. Romei et K. Fray, « IMF shows poor track record at forecasting recessions », The Financial Times, 9 avril 2018. En ligne.

[20. Par exemple : H. Genberg, & A. Martinez, (2014). On the accuracy and efficiency of IMF forecasts : A survey and some extensions. IEO Background Paper No. BP/14/04 (Washington : Independent Evaluation Office of the IMF) ou Celasun, O., Lee, J., Mrkaic, M. M., & Timmermann, M. A. (2021). An evaluation of world economic outlook growth forecasts, 2004–17 (No.2021-2216). International Monetary Fund.

[21. Alfred Kammer’s Remarks at the ECB Forum on Central Banking : “Lessons from recent experiences in macroeconomic forecasting”, powerpoint presentation, p.2, 2023.

[22. Ibid.

[23. Strand, R., et al., Growth without economic growth. European Environment Agency, janvier 2021.

[24. M. Fajardy et C. Greenfield, « Bioenergy with carbon capture and storage », IEA, juillet 2023. En ligne.

[25. P. Mouterde, « Un an après la COP26 et la " déclaration de Glasgow ", la lutte contre la déforestation reste insuffisante », Le Monde, 24 octobre 2022. En ligne.

[26. AIE net -zero by 2050, op. cit., p 76. (note 16)

[27. S. Anand, « Coal sector expands with two new mines ; total count rises to 53 », ETEnergyworld.com, 1 février 2024. En ligne.

[28. CoalNewswire, « Ukraine’s DTEK Energy to launch 25 coal mine faces in 2024, same as in 2023 », Thecoaltrader.com. En ligne.

[29. Amigos de la Tierra, « Minerales para la transición energética y digital en España : demanda, reciclaje y medidas de ahorro », Tierra.org, décembre 2023. En ligne.

[30. E. Cosat, Mass introduction of electric passenger vehicles in Brazil : impact assessment on energy use, climate mitigation and on charging infrastructure needs for several case studies, Thèse de l’université de Lisbonne, 2019. En ligne.