Extraire, transformer, recycler. Tels sont les axes principaux de la loi sur les matières premières critiques de l’Union européenne. Afin de réaliser la transition écologique et numérique, tout en dépendant moins des pays étrangers, il se pourrait que de nouvelles mines voient le jour en Europe. Derrière les textes, quels sont les objectifs de l’UE
UE
Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
? Que signifient-ils sur le terrain ? Quels métaux pour combler quels besoins ?

Avec la transition énergétique, l’industrie minière voit se profiler un nouvel âge d’or. Charriant un imaginaire plutôt sombre (pollutions, transformation du paysage, souffrances physiques, violations des droits humains, etc.), le secteur a besoin d’améliorer son image pour convaincre. Un nouveau discours est ainsi apparu depuis plusieurs années accolant au mot « mine » les qualificatifs « vert », « durable » ou « responsable ». Ainsi, l’ancien dirigeant d’Anglo American, société minière britannique, de dire : « (…) nous nous voyons plutôt comme une société qui offre les minéraux nécessaires à la résolution des problèmes à long terme [1] ». Même discours du côté du CEO de The Metals Company, entreprise tournée vers l’exploitation des grands fonds
Fonds
(de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
marins : « Nous ne nous voyons pas comme une firme du secteur minier. Nous nous considérons plutôt comme une firme du secteur de la transition ». De quoi faire oublier les impacts bien réels de leur activité.
Le secteur assure en effet mettre en œuvre les « meilleures pratiques » et les « meilleures techniques disponibles ». L’innovation technique et technologique de l’industrie minière garantirait une mine bien éloignée des images de mines à ciel ouvert dévastatrices pour l’environnement. L’extraction est présentée comme pouvant être précise, quasi chirurgicale, avec un impact limité sur l’espace proche. « On fait une petite incision discrète dans le paysage et tout le reste se passe en sous-terrain » [2], explique le professeur de l’ULiège, Éric Pirard. Réflexion à laquelle il ajoutait que ce type de techniques a évidemment un coût plus élevé.
À quoi ressembleraient les futures mines européennes ?
Un consensus scientifique existe autour du fait que les teneurs en minerais dans la roche ne cessent de décroître. Les gisements les plus riches et faciles d’accès ont logiquement été exploités en premier lieu. Et il est devenu rentable aujourd’hui d’exploiter des gisements aux concentrations en substances minérales moins riches qu’avant. L’Agence Internationale de l’Énergie l’inscrit comme source de préoccupation : « Ces dernières années, la qualité des minerais a continué à baisser pour toute une série de produits de base. Par exemple, la teneur moyenne du minerai de cuivre au Chili a diminué de 30% au cours des 15 dernières années [3] ». Comme les teneurs diminuent, il faut creuser toujours plus profondément, déplacer et traiter plus de roches (et donc produire plus de déchets) pour récupérer la quantité souhaitée de substances de valeur. Ces activités signifient la mobilisation de quantités d’énergie plus importantes, et donc d’émissions de gaz à effet de serre (GES), mais aussi d’eau ou de substances chimiques pour le raffinage des minerais. Selon le chercheur français Olivier Vidal : « Jusqu’à présent, ce coût a été compensé par l’amélioration technologique. Cependant, cette compensation ne peut pas être infinie, car il existe un "point critique", au-delà duquel le gain énergétique (permis par l’amélioration technologique) ne compense plus la diminution des teneurs dans les gisements [4]. » Cette évolution géologique, ainsi que l’augmentation de la performance des équipements industriels, va aller de pair avec l’exploitation de surfaces toujours plus vastes. Augmenter la surface exploitée revient dès lors à augmenter la quantité de déchets et les pollutions, ainsi que la concurrence autour de l’allocation des terres. L’extraction « chirurgicale » qu’annonce Éric Pirard entrouvre un imaginaire éloigné des réalités, certainement limité à des contextes bien spécifiques.
Les mines d’aujourd’hui (et de demain) sont-elles réellement plus vertueuses qu’avant ?
Le travail réalisé par l’association SystExt interroge la véracité des allégations des sociétés minières concernant leurs pratiques. Le rapport « Controverses minières » publié en février 2023 révèle plusieurs résultats. Déjà, les prétendues bonnes et meilleures pratiques ne signifient pas la prise en charge des impacts humains, sociaux et environnementaux. La Responsible Mining Foundation, qui évalue les pratiques et politiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) de 40 compagnies minières exploitant 250 sites miniers à travers le monde, rapporte ainsi que « quelque 94% des 250 sites miniers évalués obtiennent une moyenne de 20% sur les 15 questions ESG évaluées ». Et des entreprises européennes comme Boliden (Suède) ou KGHM (Pologne) se trouvent en queue de peloton. Les prétendues meilleures pratiques analysées par SystExt révèlent des lacunes majeures, « nombre d’entre elles s’avèrent élémentaires et certaines peuvent même être à l’origine d’impacts graves, voire irréversibles [5] ». Il en va ainsi de plusieurs techniques d’extraction présentées comme modernes (comme le block caving, ou la lixiviation en tas [6]), mais qui sont encore plus prédatrices pour l’environnement que les techniques passées. SystExt explique que le secteur minier est un secteur qui, depuis des années, n’investit pratiquement pas dans la recherche et l’innovation. Les techniques d’extraction actuelles n’ont pratiquement pas évolué depuis un siècle. Quand des innovations sont présentées, elles portent sur des dimensions secondaires de l’exploitation en termes d’impact (transport, numérique) et non pas sur les étapes les plus lourdes comme le broyage de la roche par exemple, principale source de consommation énergétique.
Selon SystExt, l’inefficacité des bonnes et meilleures pratiques « s’explique par la priorisation des motifs économiques et financiers [7] ». Dans un système économique capitaliste qui vise la maximisation des profits, comment imaginer que les entreprises minières se montrent plus vertueuses que par le passé, là où les normes environnementales ont toujours été perçues comme des freins occasionnant des pertes de temps et donc d’argent.
La mine durable n’existe pas
La mine repose intrinsèquement sur un modèle insoutenable. Et SystExt de rappeler les 5 éléments qui soutiennent cette affirmation : (i) premièrement, « le caractère fini des ressources minières ». Il s’agit en effet de ressources qui se sont constituées sur des échelles de temps millénaires. La transition écologique version Union européenne
Union Européenne
Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
(UE
UE
Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
) scelle donc de nouvelles dépendances vis-à-vis de ressources finies. Les promesses d’économie circulaire et de recyclage ne permettront pas de contrer les pénuries à venir. (ii) Deuxièmement, « les impacts majeurs et pérennes de l’industrie minière ». Les exploitations minières provoquent des contaminations de l’air, de l’eau et des sols à travers le rejet de métaux et métalloïdes [8]. Elles produisent également une grande quantité de déchets toxiques dont les impacts peuvent perdurer sur des centaines voire des milliers d’années. La mise en sécurité des sites miniers et leur réhabilitation, une fois l’exploitation terminée, fait très souvent défaut. Des dizaines de milliers de sites sont ainsi laissés à l’abandon. (iii) Troisièmement, « la diminution inéluctable des teneurs et la raréfaction des gisements "facilement" exploitables à l’origine de l’augmentation exponentielle des impacts ». (iv) Quatrième point, « l’accélération de la demande métallique » déjà chiffrée plus haut. (v) Enfin, « la non-circularité du cycle de vie des matières premières minérales (depuis l’extraction jusqu’à la gestion des déchets) ».
Les projets de transition énergétique fondés sur des technologies dites propres ou vertes, actuellement portés par nos décideur·euses politiques, tendent à masquer ou à minimiser la réalité des impacts de l’industrie minière. La focalisation excessive sur la diminution des émissions de gaz à effet de serre pour endiguer le dérèglement climatique présente l’intensification de l’extraction minière comme un moindre mal. Pourtant, ses conséquences néfastes sont multiples, notamment sur la biodiversité. « L’exploitation minière menace actuellement un nombre similaire d’espèces que le changement climatique (11.314 espèces contre 12.260 espèces, respectivement). Étant donné que seules 1.179 espèces (5%) sont menacées à la fois par l’exploitation minière et par le changement climatique, la réduction des dommages causés par l’exploitation minière et par le changement climatique constituerait une grande victoire pour la conservation [9]. Cependant, nous sommes loin de cette trajectoire. Si nous partons du principe que les mines futures causeront des pertes de biodiversité similaires à celles des mines actuelles, les menaces augmenteront probablement à mesure que la demande augmentera de 500 à 900% d’ici 2050 pour certains matériaux de transition énergétique (MTE), tels que le cobalt et le lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux. [10] », explique la chercheuse australienne, Laura Sonter.
Il est aujourd’hui essentiel de comprendre les interactions entre les crises climatiques, de l’eau, de la biodiversité, de l’air, etc. et d’enclencher un changement systémique de nos sociétés. La dégradation généralisée des milieux de vie met en danger la vie non humaine et la vie humaine. Détruire davantage la biodiversité, pourtant déjà considérablement malmenée, par l’extraction minière signifie la perte d’alliés essentiels dans la lutte contre le dérèglement climatique.
Accélération des procédures et protection de l’environnement peuvent-elles aller de pair ?
Un argument présenté en faveur de la relance minière porte sur les standards environnementaux européens élevés qui assureraient des pollutions limitées. Cependant, le lobby
Lobby
Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
minier continue de voir ces standards d’un mauvais œil et plaide pour que les règles environnementales ne représentent pas des obstacles aux activités des entreprises. Parmi les revendications du secteur, des procédures d’octroi de permis plus courtes et des projets reconnus d’« intérêt supérieur » qui pourraient surpasser les réglementations de protection de l’eau et de la nature [11]. Et leurs demandes ont été entendues. La Commission européenne, à travers la législation sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, CRMA), promet au secteur des procédures accélérées. Il est ainsi possible de lire dans le CRMA : « Cette proposition vise à rationaliser davantage les procédures nationales d’octroi d’autorisation et à les rendre plus prévisibles, afin de s’assurer que les projets respectent la législation de l’UE relative à la protection de la nature sans nuire à l’application effective de ses dispositions [12]. » La conciliation des deux aspects apparaît pour le moins contradictoire. Là où les entreprises considèrent les procédures d’octroi de permis trop longues en raison d’une bureaucratie lente et d’une législation environnementale contraignante, le Bureau européen de l’Environnement pointe plutôt le manque de ressources humaines et financières allouées et l’incapacité des entreprises à se conformer aux normes. Elles seraient donc en partie responsables des retards qu’elles critiquent [13]. Si les entreprises européennes étaient si vertueuses, elles ne considéreraient pas les standards environnementaux comme des problèmes.
Un autre aspect préoccupant du CRMA est l’absence de garantie de protection pour les zones naturelles protégées ou zones Natura 2000, particulièrement riches en biodiversité. La notion d’intérêt public supérieur pourrait surpasser ces gages de protection. Selon l’analyse de Laura Sonter, « les activités minières affectent 50 millions de km2 [...], dont 8% empiètent sur des régions protégées, 16% sur les étendues sauvages restantes et 7% sur des régions clés pour la biodiversité [14] ». À l’avenir, « il est également attendu que les futurs projets miniers se développent sur les terres des peuples indigènes ou tribaux, sur des territoires davantage occupés ou habités, ou encore sur des zones sensibles sur le plan écologique [15] ». L’extension des activités minières nuit donc directement aux fonctions de puits de carbone de ces environnements préservés, et contredit in fine l’objectif principal poursuivi par la transition énergétique. Sonter ne dit pas autre chose : « Ces nouvelles menaces pourraient même dépasser celles évitées sur le changement climatique par le recours aux énergies renouvelables. » Au vu des risques pour la biodiversité, alliée indispensable de la transition écologique, la notion d’intérêt public supérieur devrait être supprimée tant elle ouvre la porte à la dégradation d’espaces naturels indispensables. Des sites tels que les zones Natura 2000 ou les zones naturelles protégées doivent être des « no go zones » pour la mine.
L’acceptabilité sociale
Pour beaucoup d’européen·nes, les mines appartiennent au passé et charrient un imaginaire plutôt déplaisant (travail pénible, maladies, pauvreté, etc.). Il y a fort à parier que l’ouverture de nouvelles mines soit mal accueillie par les populations des régions concernées, ce que d’aucuns appellent l’effet NIMBY, not in my backyard, autrement dit, « la mine ne pose pas de problème tant qu’elle est loin de chez moi ». Le secteur minier est bien conscient que la licence d’exploitation ou licence d’opérer (acceptabilité sociale) est le principal enjeu auquel il doit faire face. D’ailleurs, l’adhésion à des initiatives volontaires s’inscrit bien souvent dans cette visée. Même constat du côté de la Commission européenne qui entend déployer ses efforts pour convaincre la population. C’est l’une des missions de l’alliance pour les matières premières, créée en 2020, à travers des campagnes d’information notamment. L’alliance plaide pour la mise en place d’un « conseil scientifique au sein duquel une proposition de projet minier serait examinée d’un point de vue social et environnemental, en tenant compte de la voix de ceux qui ne seraient pas favorables au projet [16] ». L’enjeu est de taille, d’autant plus que le timing est serré : « Les projets miniers ont des délais d’exécution longs, de 10 à 15 ans, ce qui signifie que l’Europe ne dispose que d’une fenêtre étroite pour faire avancer les projets à temps pour répondre au pic de demande de la transition énergétique en 2030. » [17]
En France, où les explorations minières ont débuté depuis une dizaine d’années, des collectifs citoyens antimines se sont constitués (Bretagne, Creuse). Sur le site du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM), on peut lire que trois permis d’exploration sont en cours de validité dans le Massif central à la recherche d’or, d’argent, d’étain, de tantale et de niobium, entre autres. Sept permis d’exploration sont en cours d’instruction dont plusieurs pour le lithium, comme l’a relayé la presse à grand bruit ces derniers mois. Ailleurs en Europe, les projets miniers autour du lithium ont aussi suscité de fortes réactions. Un projet d’envergure de Rio Tinto en Serbie s’est arrêté suite à des mobilisations massives de la population. Même levée de boucliers dans la vallée du Barroso dans le nord du Portugal, où des populations rurales disent non aux mines de lithium, au nom de la préservation de leur environnement et de leur mode de vie agricole. Ils dénoncent le fait de ne pas avoir été consultés par l’entreprise.
L’histoire des conflits sociaux autour des mines n’est pas nouvelle. Sur les 3.869 conflits sociaux lié à des questions environnementales recensés par l’EJAtlas [18], 715 sont liés aux minerais et matériaux de construction, soit 18%. Une grande partie des conflits a lieu en Amérique latine et centrale. La carte dénombre 315 conflits liés à l’or et 194 au cuivre dans le monde, sans prétendre à l’exhaustivité. La plupart des conflits liés aux ressources naturelles en Amérique latine sont des conflits sociaux, a priori non violents. Les causes des protestations des populations peuvent être multiples : manque d’informations de la part des entreprises, non-respect du cahier des charges, inquiétude pour leur mode de vie et leurs ressources, principalement l’eau, etc. Ces conflits peuvent cependant s’aggraver et aboutir à des répressions meurtrières de la part des forces de l’ordre et des services de sécurité armés de l’entreprise minière.
Dans le processus de la relance minière européenne, la consultation citoyenne doit avoir sa place. Un projet minier qui n’aurait pas le consentement des populations locales s’exposerait à des conflits pouvant bloquer le projet lui-même. « Plus de mines signifie plus de conflits [19] », explique Kim Claes, expert à la Coopération internationale pour le développement et la solidarité (CIDSE). Pourtant, la consultation était pratiquement absente de la proposition de loi initiale sur les matières premières critiques. Heureusement, lors du vote du Parlement européen, une mention plus explicite des droits des communautés indigènes a été ajoutée, ainsi qu’un rôle de membre observateur pour la société civile et les communautés indigènes dans le Critical Raw Materials Board [20].
Un soulagement pour le Sud global ?
Parmi les arguments en faveur de la relance minière européenne, notamment avancés par le journaliste Guillaume Pitron [21], apparaît la relocalisation des pollutions liées à nos consommations qui, depuis des années, pèsent sur les populations des pays producteurs. Dans son enquête, Guillaume Pitron relate les régions sacrifiées en Chine au profit de l’extraction de terres rares, les milliers de personnes atteintes de cancer, les environnements saccagés pour toujours. L’auteur soutient que la réouverture de mines chez nous permettrait une prise de conscience réelle de l’impact de nos consommations et induirait peut-être un changement de nos comportements. Il en irait de notre responsabilité.
Il semble cependant probable que l’ouverture de mines en Europe ne signifierait pas la fermeture de mines ailleurs. Les nouvelles mines s’additionneraient aux mines déjà existantes, tant les projections de croissance
Croissance
Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
sont importantes. Pour rappel, 60 fois plus de lithium et 15 fois plus de cobalt d’ici 2050, uniquement pour les véhicules électriques et le stockage de l’énergie de l’UE. Il est d’ailleurs particulièrement interpellant de constater la part démesurée des métaux dédiés à la voiture électrique. Compte tenu de ces chiffres, il est permis d’imaginer que de nouvelles mines vont s’ouvrir partout où les réserves exploitables le permettent [22]. Ajoutons également ce chiffre : le territoire de l’Union représente 6% de la population mondiale, mais consomme 25 à 30% des ressources minières produites dans le monde [23].
Il y a donc fort à parier que le « Sud global » reste le pourvoyeur principal de ressources du monde occidental. D’autant plus que les politiques économiques imposées à ces pays par la Banque mondiale
Banque mondiale
Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
et le FMI
FMI
Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
, les fameux plans d’ajustement structurels des années 1980-1990, ont orienté ces pays vers les secteurs extractifs, limitant la diversification de leur économie. Cette dépendance aux exportations de matières premières, artificiellement créée, s’inscrit dans les règles du jeu du commerce international et est devenue vitale pour certains pays. Il est peu probable qu’ils s’enthousiasment à l’idée de stopper leurs exportations minières tant leur économie en dépend. Au Pérou, les minerais représentent environ 60% des exportations, idem pour le Chili. Si l’on remonte plus loin, le colonialisme s’est fondé sur le pillage des ressources de ces pays, permettant à l’Europe de l’Ouest d’augmenter son niveau de richesses. Cette relation de domination structurelle est enracinée profondément dans des siècles d’Histoire et ne risque malheureusement pas de s’arrêter du jour au lendemain. Une transition écologique réellement juste devra corriger ces asymétries, et réparer l’immense dette écologique accumulée par le Nord envers le Sud [24].
L’intensification de l’extractivisme dans le Sud pour soutenir la transition écologique du Nord semble se confirmer. Le Pérou prévoyait une augmentation de la production de 25% en 2022. En Argentine, 13 nouveaux projets d’extraction de lithium sont en passe de démarrer [25]. Et l’argumentaire pro-mine s’est étoffé. S’ajoutent aux arguments du développement socio-économique du pays des arguments liés à la durabilité et à la résolution de la crise climatique. « Le résultat, explique Pius Grinting, un activiste indonésien, c’est que vous avez de l’air pur dans vos villes, alors que nous, nous détruisons une zone riche en biodiversité [26]. » Face aux mastodontes que sont les multinationales minières, il est à craindre que les gouvernements du Sud, dont la perméabilité au lobby minier a souvent été dénoncée, peinent à encadrer politiquement cet extractivisme renforcé. « Une politique environnementale socioécologique rigoureuse, qui se donne des objectifs à la fois sociaux et démocratiques, doit être négociée publiquement et avoir comme point de mire la nécessaire protection des besoins fondamentaux de la nature et de la vie communautaire [27]. »
Pour une transition écologique démocratique
Le CRMA illustre la tendance peu démocratique de la transition « écologique » actuelle. Le lobby minier a joué un rôle central dans la conception de cette législation [28]. La plupart de ses demandes se retrouvent dans le texte. Cette situation est révélatrice du pouvoir démesuré dont disposent les entreprises minières. Rappelons que ces entreprises sont très peu nombreuses à se partager le marché
Marché
Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
. Les cinq premières sociétés minières contrôlent par exemple 61% de la production de lithium et 56% de la production de cobalt [29]. Vu la puissance et l’emprise de ces entreprises, des questions s’ouvrent sur l’influence que ces sociétés exercent sur les orientations de la transition écologique européenne. Le choix de la voiture électrique répond-il à un besoin humain réfléchi ou à la demande d’une industrie puissante et préoccupée de son maintien ? La 5G correspond-elle à un besoin non comblé de la société ou à une innovation technologique de sociétés privées en quête de marché ? Qu’en est-il de l’intelligence artificielle ? Comment une innovation technologique en vient-elle à inonder et à modifier la société ? Le régulateur joue-t-il suffisamment son rôle de garde-fou ? Comment limiter le capitalisme
Capitalisme
Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
dans sa création de besoins artificiels pour en revenir aux besoins réels ? Timothée Parrique fait ce constat dans son livre : « C’est le pouvoir disproportionné des grandes entreprises, renforcé par une idéologie néolibérale qui fait de la lucrativité la boussole de la société, qui impose des comportements indésirables aux trois autres niveaux (politique, associations, citoyens/consommateurs) [30]. »
La relance minière peinera à convaincre tant qu’elle ne s’inscrira pas dans un projet de société désirable et durable, démocratiquement débattu. Si elle reste empreinte d’une logique d’accumulation
Accumulation
Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
capitaliste, elle manquera les objectifs d’un projet de société commun qui se doit de rompre avec les modèles qui nous ont menés dans l’impasse actuelle. Il est nécessaire de déconstruire les faux récits de la croissance verte et du techno solutionnisme et d’assumer que la croissance économique est incompatible avec la lutte contre le dérèglement climatique. « Même si nous doublons ou triplons notre production d’énergie verte, nous n’arriverons pas à infléchir les émissions mondiales. La croissance pulvérise nos meilleurs efforts pour décarboner la planète », explique Jason Hickel [31]. Tous les efforts devraient donc se concentrer sur la baisse de la consommation énergétique, ce qui inclut la diminution de l’extractivisme minier, qui représente environ 10% de la consommation énergétique mondiale. Rappelons-le, les perspectives de croissance de la consommation de métaux pour réaliser la transition écologique (telle que présentée aujourd’hui dans les plans politiques) sont démesurées (+63% par habitant d’ici 2060 [32]). Il nous faudra extraire 90% des réserves de cuivre connues en 2010 d’ici à 2050 dans un scénario +2°C [33]. En 2040, l’AIE prévoit 42 fois plus de lithium à extraire, 21 fois plus de cobalt et 19 fois plus de nickel par rapport au niveau de 2020 [34]. Ces ordres de grandeur sont gigantesques et ont des impacts bien réels : quantités d’eau et d’énergie croissantes, terres occupées, destruction d’écosystèmes, etc. Nous perdons pour le moment un temps précieux à ne pas oser regarder la réalité en face en tentant de sauver un modèle voué à l’échec. Nous devons cesser cet acharnement stérile. Quelle quête poursuivons-nous ? La préservation de nos conditions d’existence sur Terre ou la poursuite de la croissance économique ? Les deux sont incompatibles.
Le propos de cet article n’est pas de s’opposer à l’extraction minière, mais bien d’alerter sur toute une série de dysfonctionnements et limites du secteur ainsi que sur la logique économique qui guide le secteur au détriment de nombreux garde-fous. La quête de profit l’emporte bien souvent sur le respect des droits humains et la protection de l’environnement. De nombreuses garanties doivent donc être données avant d’envisager une quelconque relance minière : une régulation forte du secteur, le respect de normes environnementales élevées, l’interdiction des activités minières dans des zones à haute valeur naturelle, le droit à dire non des populations, etc. Ces exigences ne sont pas hors de portée.
Plus encore, la question de la relance minière devrait s’intégrer dans une réflexion plus large sur le modèle de société que nous souhaitons construire pour l’avenir. On ne peut penser l’extraction minière en dehors des questions énergétiques, géopolitiques, démocratiques, environnementales ou sociales. La pensée cloisonnée doit prendre fin et laisser la place à des délibérations démocratiques sur les besoins et les limites que nos sociétés doivent se fixer, dans une perspective de justice globale. Bien sûr, ce postulat ne va pas de soi et appelle des réformes profondes. C’est le discours honnête et transformateur que devraient assumer nos responsables politiques s’ils veulent éviter que la dérive populiste et le renforcement des extrêmes se poursuivent. La société écologique de demain ne passe pas nécessairement par la mine.
Note : Cet article est une version réduite de l’étude de Géraldine Duquenne, « Relance minière en Europe, un passage obligé ? », publiée chez Etopia et disponible sur le site Internet etopia.be.
Photo : Mine de cuivre Roșia Poieni open-pit copper mine, Bogdan, Wikipedia, CCBY2.0, Flickr.

