L’ouverture au privé à hauteur de 20 % du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
de Belfius s’inscrit dans la volonté du gouvernement fédéral de privatiser à terme la seule banque publique belge. Censée permettre de récupérer rapidement 2 milliards d’euros pour la Défense, l’opération apparaît comme un mauvais calcul sur le long terme.

La couleur a été annoncée dans les médias par le ministre Jambon (NVA) à la fin de cet été : Belfius, entièrement détenue par l’État belge via la Société Fédérale de Participations et d’Investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
(SFPIM), devra mettre en vente 20 à 25 % de son capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
. L’objectif ? Récupérer 4 milliards d’euros en revendant également des participations dans BNP Paribas : 3 milliards seraient destinés au budget de l’armée et le reste à un nouveau fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
de Défense. Ce dernier servirait surtout à des investissements étatiques dans des entreprises militaires.

 Quelle rentabilité ?

Peut-on pour autant qualifier de rentable la vente annoncée des parts de Belfius ? Probablement pas si l’on tient compte du montant des recettes dont l’État belge se priverait dans les années à venir. Belfius, qui a repris les activités belges de la banque internationale Dexia, réalise des profits et distribue des dividendes qui sont désormais des recettes pour l’État fédéral.

Entre 2015 – la première année au cours de laquelle Belfius a distribué des dividendes – et 2025, le groupe Belfius a reversé, au total, près de 3,5 milliards de dividendes à son unique actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
 : l’État belge. Depuis quatre ans, ceux-ci ont été croissants, dépassant les 440 millions d’euros en 2023 et 2024 (hors dividendes exceptionnels). À ce rythme, l’État pourrait récupérer 4 milliards d’euros (le prix du rachat en 2011) tous les 9 ans.

D’aucuns arguent qu’avec un contrôle de 75 à 80 % de Belfius, l’État pourrait réclamer un taux de dividende Dividende Revenu de la part de capital appelé action. Il est versé généralement en fonction du bénéfice réalisé par l’entreprise.
(en anglais : dividend)
supérieur et maintenir un montant annuel semblable à celui des dernières années. Là encore, il y a peu de chances que des investisseurs privés acceptent de prendre des participations dans la banque en sachant que l’actionnaire principal gardera le contrôle exclusif sur la politique de dividende du groupe.

L’actuel patron de Belfius, Marc Raisière, a par ailleurs affirmé qu’il souhaitait que la vente des parts de Belfius se fasse auprès d’investisseurs privés, choisis par l’État et Belfius dans un premier temps, avant une introduction en bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
dans les prochaines années. Dans ce scénario, Marc Raisière évoque une mise en bourse qui aboutirait à ce que les parts de l’État soient réduites à hauteur d’un peu plus de 25 % du capital Capital « pour conserver son centre de décision en Belgique ». Dans ce cas de figure, il est à peu près certain que les dividendes perçus par l’État fédéral seront inférieurs à ceux encaissés actuellement.

L’opération, rentable sur papier, pourrait donc être perdante à court ou moyen termes, puisque l’État se priverait de plusieurs centaines de millions d’euros de recettes annuelles.

 Revendre des actifs qui rapportent pour financer un déficit ?

La privatisation d’une partie du capital de Belfius, ainsi que la mise en vente évoquée de ses participations dans BNP Paribas (qui ont rapporté plus de 300 millions d’euros de dividendes annuellement ces dernières années), prive l’État de recettes assurées.

Le plus étonnant est la destination présumée des sommes potentiellement engrangées. Les trois quarts serviraient à financer le budget de l’armée et un quart serait réinvesti dans un fonds qui alimenterait le secteur de la Défense. Suite aux menaces proférées par les États-Unis, un certain nombre de pays de l’OTAN, dont la Belgique, ont accepté d’accroître leurs dépenses militaires pour atteindre les 2 % du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
. Entre 2024 et 2025, les dépenses militaires belges passeront donc de 8 à 12 milliards d’euros.

En 2026, 4 milliards supplémentaires seraient nécessaires pour atteindre le seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires. La Belgique souhaiterait notamment s’équiper de batteries antiaériennes pour un montant 2,5 milliards d’euros auprès d’une entreprise américano-norvégienne. D’ici 2035, l’État pourrait dépenser jusqu’à 5 % de son PIB dans la Défense. Dans ce cas, le montant consacré au budget militaire pourrait avoisiner les 6 000 euros par Belge par an.

L’achat massif d’armes pose de nombreuses questions éthiques, morales, démocratiques, mais aussi pratiques, en ce qui concerne leur utilité. Les retombées économiques pour la Belgique sont en outre loin d’être assurées, tandis que notre dépendance au secteur de la Défense étasunien serait renforcée.

 Pour une banque au service de l’intérêt général

Les résultats financiers de Belfius étaient plutôt bons ces dernières années. L’entreprise réalise des profits conséquents et redistribue près de 40 % de son résultat à son actionnaire principal. Mais la banque voudrait encore grossir. Son patron ne cache pas la volonté du management de la banque de réaliser des acquisitions, c’est-à-dire acheter d’autres banques, filiales ou acteurs financiers afin d’être plus attrayante sur son potentiel de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
.

En effet, les seules activités belges ne laissent pas augurer une expansion remarquable ces prochaines années. La direction de Belfius ne souhaite donc pas particulièrement renforcer sa mission sociétale en Belgique ni assurer un quelconque service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
public, mais aspire à grossir, notamment à l’international, pour réaliser toujours plus de profits et éventuellement attirer des investisseurs potentiels d’ici quelques années. Belfius ne cache pas sa volonté de devenir « la banque de référence en Private Banking et Wealth Management », comme indiqué dans son rapport annuel.

Dans la même logique, Belfius a racheté 33 % de Candriam en mai 2025. Ce gestionnaire d’actifs, ou fonds d’investissement Fonds d'investissement Société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
, né en 2014 était une filiale de Dexia (Dexia AM) qui a été revendue à New York Life Investment Management, un groupe d’assurance étatsunien. Belfius renoue donc petit à petit avec les activités de Dexia, celles qui avaient conduit le bancassureur à la faillite.

Pendant ce temps, le nombre d’agences Belfius est passé de 671 en 2017 à 460 en 2024. Leur accès, de même que les services aux particuliers se réduisent à vue d’oeil – rendant la vie plus pénible aux personnes en zones rurales, aux personnes âgées ou peu numérisées – tandis que la priorité est tournée vers les services aux client·es fortuné·es et à la banque d’investissement Banque d’investissement Organisme de gestion de dépôts et de fortune qui, contrairement aux banques commerciales, peut placer ces fonds sur les marchés financiers (Bourse...) et investir dans des sociétés privées autres que bancaires. En revanche, les banques d’investissements n’ont pas le droit de récolter massivement les dépôts et d’avoir des agences à toutes les rues des cités.
(en anglais : investment bank)
, en somme, des activités plus rentables.

Mais est-ce vraiment ce que les citoyen·nes sont en droit d’attendre d’une banque possédée à 100 % par l’État ? Pour rappel, Belfius, précédemment Dexia, est l’héritière du Crédit communal de Belgique qui avait fusionné avec le Crédit local de France en 1996. La mission première du Crédit communal – dont les principaux actionnaires étaient les communes et les provinces belges – était d’apporter des financements aux pouvoirs locaux pour leurs investissements.

Belfius a conservé un rôle de prêteur aux entités publiques. La banque affirme répondre à tous les appels d’offres de financements publics. Cependant, le groupe ne soutient pas automatiquement les demandes des villes, comme cela a pu être observé ces dernières années. Les villes de Liège, Charleroi et Mons ont ainsi été exclues de financements par Belfius (et ING) à l’été 2025, de même que Namur, La Louvière et Seraing.

L’activité de crédit est une activité de service public Service public Entreprise dont le propriétaire, en général unique, est les pouvoirs publics. Dans un sens plus étroit, cela peut vouloir dire aussi que cette firme publique poursuit des objectifs autres que la rentabilité, de sorte à rendre le service fourni accessible à un plus grand nombre.
(en anglais : public service)
. Avoir un compte bancaire est une nécessité pour percevoir un salaire, des allocations sociales ou simplement bénéficier des remboursements de sa mutuelle suite à une visite médicale ou l’achat de médicaments. Il n’y a aucune raison pour que l’accès à ces services de base soit entravé.

Par ailleurs, les défis auxquels nos sociétés font actuellement face nécessitent d’ores et déjà des investissements colossaux : transition énergétique, isolation des bâtiments, accès au logement, financement de la santé, de l’éducation… Plutôt que d’ouvrir son capital à des acteurs privés, Belfius gagnerait à être reprise en main par les pouvoirs publics et les citoyens pour (re)devenir un outil au service de l’intérêt général.


Cet article a paru sur le site de la revue PolitiqueN°132 "Référendums. Un remède démocratique  ?", le 6 février 2026.