Elon Musk, l’homme le plus riche du monde (273 milliards $), patron (entre autres) de l’entreprise de voitures électriques Tesla, vient donc de s’offrir le 15e réseau social le plus utilisé de la planète (environ 440 millions d’abonnés) pour la bagatelle de 44 milliards de dollars [1].

Défendre la « démocratie » et la « liberté d’expression » ?

Officiellement, sa motivation première est la défense de la liberté d’expression. Selon lui, en effet, « La liberté d’expression est le fondement d’une démocratie fonctionnelle, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues les questions vitales pour l’avenir de l’humanité » [2]. Or, non seulement Musk a une vision pour le moins problématique de la « liberté d’expression » : une vision maximaliste d’inspiration libertarienne qui considère que cette « liberté » doit primer sur toute autre considération, y compris la lutte contre les discours haineux ou contre la désinformation.

Mais surtout, on notera sa curieuse conception d’un « espace public nécessaire au fonctionnement de la démocratie » qui pourrait en même temps être la propriété exclusive d’un multimilliardaire… Une contradiction qui n’a toutefois visiblement pas ému les dirigeants actuels de Twitter, puisqu’ils ont expliqué, de leur côté, que la décision d’autoriser la vente de cet « espace public numérique » avait été prise après avoir conclu qu’il s’agissait de la meilleure décision… pour les actionnaires [3].

D’autres motivations officieuses

Officieusement, les motivations de Musk sont toutefois probablement moins avouables. Difficile, d’abord, de ne pas y voir une volonté de s’acheter de l’influence, à l’image de ce que Jeff Bezos a fait en rachetant le Washington Post, Jack Ma en rachetant le South China Morning Post ou, plus près de chez nous, Vincent Bolloré en rachetant (entre autres) Canal Plus. Pour le dire comme Robert Reich, ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton : « En pratique, votre capacité à vous faire entendre dépend de la taille du mégaphone que vous pouvez acheter. Si vous êtes extrêmement riche, vous pouvez acheter le Washington Post ou posséder Fox News. Si vous êtes la personne la plus riche du monde, vous pouvez acheter l’un des plus grands mégaphones du monde, Twitter, et décider ensuite qui peut l’utiliser, quels seront ses algorithmes et comment il invite ou filtre les gros mensonges. » [4]

Deuxième élément à avoir en tête : Tesla n’est pas tant un fabricant de voiture qu’une entreprise de services numériques [5]. Dans ce contexte, ce que Musk s’offre également avec Twitter, ce sont à la fois de nouveaux gisements de données et la capacité d’étoffer et de diversifier son « écosystème ».

Ce rachat spectaculaire pose dès lors au moins deux questions, à l’heure où, paradoxalement, la « régulation du numérique » pour « mettre fin aux abus » est sur toutes les lèvres, notamment en Europe. La première, c’est comment une telle opération peut-elle être légale ? La seconde : en quoi les récentes initiatives législatives européennes en matière de régulation du numérique (ex : Digital Services Act et Digital Market Act) pourront-elles faire le poids face à cette nouvelle offensive technoféodale ? Réponse dans quelques mois…

Notes

[1« Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars », La Libre, 26 avril 2022.

[2Idem.

[3« Elon Musk and Twitter Reach Deal for Sale », The New York Times, 26 avril 2022.

[4R. Reich, « Elon Musk wants to own Twitter to protect his ‘freedom’, not everyone else’s », The Guardian, 24 avril 2022.

[5B. Aziza, « Why Tesla is Not a Car Company and What You Can Learn From Elon Musk », Forbes, 20 mai 2019.