Les industriels se posent en défenseur de l’intérêt général. Mais leur logique est d’abord celle du profit, y compris si cela doit se faire au détriment de l’emploi, de la santé ou de l’environnement. Arrêtons la politique du chèque en blanc et de la dérégulation sous couvert de "relance industrielle".

Le 11 février dernier, plusieurs centaines de dirigeants d’entreprises se sont réunis à Anvers, dans le cadre du Sommet de l’industrie européenne. L’objectif : réitérer les appels à un « sursaut européen » face à la concurrence chinoise et américaine, la veille d’un sommet des chefs d’État consacré à ces questions [1]. Pour cette troisième édition, l’événement a d’ailleurs pu compter, pour la première fois, sur la participation des principaux dirigeants politiques de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
. Du Président français Emmanuel Macron au Chancelier allemand Friedrich Merz, en passant par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, tous sont venus écouter les sombres prédictions et recueillir les doléances des principaux secteurs industriels du continent.

Parmi ceux-ci, la chimie, représentée par le CEO du groupe allemand BASF, Markus Kamieth, qui préside également le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC) et qui a introduit le sommet par ces mots : « L’Europe perd sa capacité industrielle à une vitesse jamais vue auparavant. Il ne s’agit pas d’un ralentissement temporaire, mais d’un changement structurel de la compétitivité qui affecte tous les secteurs manufacturiers. Si l’Europe veut mener la transition propre, elle doit cesser de perdre les industries qui rendent cette transition possible. Nous ne demandons pas à être protégés du changement ; nous demandons des conditions concurrentielles pour mener le changement et préserver des emplois de haute qualité pour les travailleurs européens. » [2]

 Des propos surprenants…

Ces propos peuvent toutefois surprendre. Ils viennent, en effet, du CEO d’un groupe qui a systématiquement versé entre 2 et 3 milliards d’euros de dividendes annuels à ses actionnaires ces dernières années, y compris celles où il affichait pourtant des pertes [3]. Un groupe qui vient d’annoncer, fin 2024, un plan de versement de 12 milliards d’euros supplémentaires entre 2025 et 2028 sous forme de dividendes et de rachats d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
 [4], quelques mois avant de dévoiler un plan de restructuration prévoyant notamment la suppression de 600 emplois à Anvers sur la même période ! [5] Un groupe qui a bénéficié, ces dernières années, de centaines de millions d’euros d’aides publiques de la part de l’UE ou de pays comme l’Allemagne et la Belgique, notamment pour le soutenir dans sa « décarbonation », ce qui ne l’empêche pas de continuer de figurer parmi les 100 plus gros pollueurs de la planète, d’investir massivement… dans le lobbying pour contrer les rares avancées sociales et environnementales des dernières décennies ou encore de pratiquer une « optimisation fiscale » agressive [6].

 Un exemple loin d’être isolé

L’exemple est caricatural, mais il est loin d’être isolé. On pourrait évidemment citer aussi le cas de l’industrie automobile, notamment allemande, elle aussi massivement représentée sommet d’Anvers, quelques mois seulement après avoir déjà obtenu l’abandon d’une des mesures phares du Green Deal européen [7]. Pourtant, on parle ici d’entreprises qui ont largement raté le tournant de l’électrification en préférant là encore siphonner les aides publiques tout en multipliant les choix stratégiques douteux, les cadeaux aux actionnaires et les scandales retentissants (dieselgate) [8]. La fermeture du site d’Audi-Forest, il y a un an, s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans cette logique [9]. Après avoir multiplié les demandes de subsides et les restructurations ces dernières années, la direction du groupe appartenant à VW a finalement tout de même sacrifié des milliers de travailleurs, faute de débouchés suffisants pour le modèle électrique haut de gamme assemblé sur place…
Que des entreprises responsables de pareils gâchis se permettent aujourd’hui de continuer de lister leurs exigences en se posant en défenseur de l’intérêt général est déjà particulièrement obscène, mais que les dirigeants politiques du continent accourent pour les écouter et y donner suite en dit malheureusement long sur la soumission actuelle des élites politiques aux intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
économiques. Quelques jours avant le sommet, par exemple, Bart de Wever implorait ces mêmes industriels européens de lui transmettre leurs « dix commandements ». « Qu’est-ce qui vous empêche aujourd’hui d’être compétitif ? », ajoutait-il dans la foulée, plein de sollicitude [10].

 En finir avec la politique du chèque en blanc

En réalité, ces « dix commandements » existent déjà. En 2023, le premier sommet d’Anvers a en effet débouché sur une déclaration qui compte précisément 10 exigences [11]. Des exigences que la nouvelle Commission von der Leyen a déjà largement intégrées dans ses priorités depuis 2024, comme en témoigne, entre autres, la vague de « simplification » (entendez « dérégulation Dérégulation Action gouvernementale consistant à supprimer des législations réglementaires, permettant aux pouvoirs publics d’exercer un contrôle, une surveillance des activités d’un secteur, d’un segment, voire de toute une économie.
(en anglais : deregulation).
 ») à laquelle on assiste ces derniers mois à travers la succession de propositions « omnibus » dans les domaines du Green Deal, de la responsabilité sociale des entreprises ou encore de la régulation du numérique [12]. À tel point que, comme le souligne le média Euractiv, « après le grand nettoyage de la paperasserie de l’UE au cours de l’année écoulée, la question est maintenant de savoir jusqu’où les entreprises peuvent aller » [13].

Or, il faut le rappeler avec force : les intérêts de l’Europe ne se confondent pas avec ceux de ses industriels, dont la logique est d’abord et avant tout celle du profit à tout prix, y compris si cela doit se faire au détriment de l’emploi, de la santé ou de l’environnement – et même de l’innovation, a fortiori lorsque ses résultats sont incertains. Dans une interview récente au magazine Alternatives Économiques, l’économiste Mathilde Viennot rappelait ainsi que « c’est bien parce qu’il n’y a pas de rentabilité évidente » que l’on ne peut laisser la transition écologique aux seules forces du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, par exemple [14]. S’il faut « sauver l’industrie européenne », c’est donc idéalement après avoir clarifié ce que l’on veut sauver exactement, pourquoi et comment. Quels sont nos besoins collectifs ? De quoi avons-nous besoin pour y subvenir ? Et comment le faire de la manière la plus démocratique et équitable possible, tout en respectant les limites planétaires ? Voilà les questions qu’il faudrait se poser, tous ensemble, au lieu de poursuivre la politique du chèque en blanc et de la dérégulation à laquelle on assiste actuellement sous couvert de « relance industrielle ».

Cet article est une version longue d’une carte blanche parue sur www.lalibre.be, le 16 février 2026.


Photo : Dietmar Rabich Wikimedia Commons “Wolfsburg, Volkswagenwerk — 2009 — 0822” CC BY-SA 4.0, Wikimedia.

Notes

[1« Relancer la compétitivité industrielle européenne "en net déclin" face aux concurrents mondiaux, le cri d’alarme de 600 chefs d’entreprises à Anvers », RTBF.be, 11 février 2026.

[2Voir le communiqué du CEFIC : « Antwerp Declaration Community urges EU leaders to deliver emergency measures as Europe’s competitiveness crisis deepens », Bruxelles, CEFIC, 11 février 2026.

[3Voir la section « Share and dividend » sur le site du groupe : www.basf.com, ainsi que l’entrée BASF de l’observatoire des multinationales Mirador : https://gresea.be/BASF-2546.

[4C. Kyriasoglou, « BASF Brings Share Buyback Program Forward to Bolster Stock Price », Bloomberg, 28 octobre 2025.

[5« L’entreprise chimique BASF Anvers annonce la suppression d’environ 600 emplois d’ici fin 2028 », RTBF.be, 22 octobre 2025.

[6Pour un profil critique de BASF, lire, par exemple : « Chemical romance : how politicians fell for BASF », Bruxelles, Corporate Europe Observatory, printemps 2023.

[7J. Dahl, « How carmakers fought EU rules and won », Politico.eu, 9 mai 2025.

[8H. Thompson, « How Europe crashed its car industry », UnHerd, 1er janvier 2025.

[9À ce propos : F. Corbiau, « Audi à tout prix », Médor, 12 décembre 2018.

[10Cité dans : « Antwerp industry meeting shows who really rules Europe », Euractiv, 11 février 2026.

[13« Antwerp industry meeting… », op. cit.

[14« Qui veut planifier la décroissance ? », Alternatives Économiques, n°467, février 2026, p. 72.