La problématique du travail reproductif, qui occupait une position centrale dans les débats féministes des années 1970, refait aujourd’hui surface, tant dans les mobilisations liées au care et aux soins que dans les analyses produites par la communauté scientifique.

Mais, de quoi parle-t-on- exactement ? À l’origine, ces notions désignent l’ensemble des tâches réalisées par les « femmes au foyer ». Considérées comme du « non travail », ces activités s’assimilent donc à du travail gratuit et invisible. Le travail reproductif dépasse pourtant largement les seules tâches domestiques. Ce désaveu touche aussi bien la sphère privée que publique, comme le bénévolat ou certaines activités de travail reproductif, souvent peu rémunérées et de plus en plus informalisées (comme le nettoyage, l’agriculture, les soins, l’enseignement, etc.).

Fruit d’une rencontre entre expertes de la reproduction sociale tenue à l’université de Nanterre en mai 2025 , ce Gresea Échos revisite les analyses de la reproduction développées dans les années 1970 pour se centrer, ensuite, sur les évolutions ultérieures de la sphère reproductive et de ses impacts, en analysant tout particulièrement l’économie, la technologie numérique, la famille, l’informalisation du travail et les soins de santé.

  Sommaire  

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 Édito

Une critique féministe pour en finir avec les hiérarchies

Natalia Hirtz

En juillet 1972, une vingtaine des féministes venues d’Italie, d’Angleterre, des États-Unis et de France se réunissent à Padoue (nord de l’Italie). Au terme de la rencontre, elles rédigent un manifeste qui jette les bases d’un futur réseau international pour un « salaire pour le travail ménager » [1]. En affirmant que le travail ménager est essentiel à l’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
capitaliste, ce nouveau mouvement proposait une analyse et une stratégie de lutte différentes de celles défendues par les organisations féministes et marxistes de l’époque. Une première formulation de cette analyse avait été publiée par la sociologue et militante du collectif Lotta Femminista [2], Mariarosa Dalla Costa, et par la militante antiraciste et anticoloniale, Selma James [3]. Contrairement à la stratégie visant la sociabilisation des femmes par le travail salarié, James soutenait, dans un texte rédigé dans les années 1950, que ce n’est pas parce que la femme « a un travail à l’extérieur qu’elle cesse d’être ménagère » [4]. De son côté, dans un essai publié en 1971 [5], Dalla Costa, affirme que le travail ménager consiste à produire et à reproduire la marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
« force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
 ». Il est donc essentiel à l’accumulation. Or, dans une société où seul le travail salarié est reconnu comme tel, le travail de reprodution de la force de travail est gratuit. Cet essai appelait à la réappropriation de la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
produite par les femmes. Lors de la rencontre féministe à Padoue, cette idée sera reformulée à travers la revendication d’un « salaire pour le travail ménager ». Une revendication à contre-courant de celle consistant à revendiquer un salaire en échange de davantage de travail (en devenant salariées sans pourtant cesser d’être des ménagères).

Parmi les autres participantes à la rencontre de Padoue, une sociologue et militante de Lotta Femminista, Leopoldina Fortunati, va systématiser cette analyse marxienne sur la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
du travail de reproduction. Pour ce faire, elle procède à un examen critique de la théorie de la valeur développée par Karl Marx. Celui-ci s’était centré sur la sphère de la production, ce qui ne permet pas de comprendre l’ensemble du cycle de la production capitaliste, caractérisé par l’exploitation du travail productif Travail productif Travail censé apporter une richesse supplémentaire à l’économie. Pour l’économie traditionnelle, tout travail marchand est productif, tout travail non marchand ne l’est pas. Pour le marxisme, il faut faire une distinction entre, d’une part, les opérations de circulation et de production et, d’autre part, les productions de marchandises et de services. Selon celui-ci, le travail de circulation (échanges de marchandises, de capital et de monnaie) ne crée pas de richesse supplémentaire. De même, le travail de services (comme l’éducation, les soins, la comptabilité, le transport des personnes, le tourisme…). Seul le travail producteur de marchandises est réellement productif sous le capitalisme.
(en anglais : productive work)
et reproductif. En appliquant au processus de reproduction les catégories développées par Marx pour analyser le processus de production, Fortunati systématise, dans L’Arcane de la reproduction [6], une nouvelle critique de la valeur.

Avec une autre militante présente à Padoue, l’historienne cofondatrice du comité new-yorkais Wages for Housework [7], Silvia Federici, Fortunati étudie la période de transition entre le féodalisme et le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
dans l’Europe des XVI et XVII siècle. Elles historisent la genèse de la séparation entre travail dit « productif et reproductif » qui a accompagné l’apparition du capitalisme par la « disciplinarisation » des corps féminins à travers l’une des attaques les plus perverses de la modernité : la chasse aux sorcières. Les autrices montrent ainsi les transformations des rapports de travail et de genre durant cette période d’accumulation originelle de capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
, et comment le capital Capital utilise le « salaire pour contrôler le travail des non-salarié·es » [8].

Vingt ans après la publication de cet ouvrage, Federici actualise et complète ses recherches à la lumière de nouvelles études, expériences, rencontres et luttes de femmes contre la mondialisation néolibérale. Avec la publication de Caliban et la sorcière [9], l’historienne approfondit les interconnexions entre patriarcat, capitalisme, colonisation et impérialisme, tout en caractérisant la mondialisation néolibérale comme un « nouveau cycle d’accumulation primitive ». Le succès de cet ouvrage dans le monde francophone n’a pas été immédiat : il ne fut traduit en français que dix ans après sa publication.

En effet, les luttes et les écrits sur la productivité du travail reproductif sont mis à l’écart durant les années 1980 [10]. La revendication visant l’entrée des femmes sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail rémunéré s’impose. Mais les femmes ne tardent pas à comprendre que cette « libération » n’est que l’imposition de la double journée de travail : l’une gratuite, l’autre souvent mal rémunérée. Les luttes ciblant le cœur de la reproduction se multiplient dans les années 2010. Le mouvement de grève international des femmes réactualise la valeur du travail reproductif à travers le slogan Si les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête. Il en repopularise également d’autres des anciens comités pour un salaire au travail ménager comme Ce n’est pas de l’amour, c’est du travail gratuit ! Au Québec, ce sont les étudiant·es stagiaires qui se mettent en grève en 2016 pour revendiquer un salaire [11]. Cette réactualisation des luttes féministes contre le travail gratuit s’accompagne d’un mouvement de réédition et de traduction de textes clés sur la valeur du travail reproductif ainsi que de publications sur l’histoire de ce mouvement [12] et de nouvelles recherches clés autour de cette critique de la valeur. [13] C’est dans ce contexte que, les 21 et 22 mai derniers, une rencontre internationale intitulée « Actualités du travail reproductif : attaques et ripostes » a eu lieu à Paris. Coorganisée par Annabelle Berthiaume (Québec), Leopoldina Fortunati (Italie), Noemi Martorano (France/Italie) et Maud Simonet (France), ces journées ont réuni des chercheuses et des militantes venues du Canada, d’Argentine, d’Inde, d’Autriche, de Belgique, d’Italie, du Royaume-Uni et de la France. Soucieuses de poursuivre ce partage de leurs analyses sur la reproduction dans un contexte où celle-ci se trouve à la fois au centre de l’accumulation et des luttes, elles ont fondé un réseau international à l’issue de cette rencontre.

Ce numéro s’inscrit dans la poursuite de cette rencontre. Il s’ouvre sur une entrevue accordée par Kathi Weeks à George Souvlis dans laquelle l’autrice de The Problem with Work. Feminism, Marxism, Antiwork Politics, and Postwork Imaginaries, réalise une synthèse des apports de cette critique féministe à la compression des formes contemporaines de l’exploitation et soutient que le refus du travail est un élément fondamental de la lutte contre le capitalisme patriarcal.

Leopoldina Fortunati analyse, pour sa part, les transformations majeures qui ont eu lieu en Italie, dans la sphère de la reproduction depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à nos jours. En visibilisant le rôle politique des femmes, cette analyse contribue aux réflexions autour des stratégies politiques dans un contexte marqué par une contre-offensive du capital sur la reproduction.

L’analyse d’Alessandra Mezzadri, publiée en anglais en 2019 dans la revue Radical Philosophy, déplie les principales divergences entre l’approche analytique et politique soutenue par les anciennes militantes pour un salaire au travail ménager et celle des féministes de la « théorie de la reproduction sociale » portée, notamment, par Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Susan Ferguson.

Enfin, mon analyse sur le travail des soins de santé en Belgique montre comment le nouveau management public réorganise toutes les sphères du travail (formel, informel, informalisé et ménager), notamment par des dispositifs consistant à transférer du travail des professions les mieux rémunérées vers des métiers moins bien rémunérés jusqu’au travail gratuit, en passant par différentes formes de travail informel et informalisé. De façon croissante, le surplus dégagé par l’État grâce à ce travail est transféré au capital.

Dans un contexte fascisant caractérisé par un renforcement des hiérarchies fondées sur base de ce qui est considéré comme du travail et ce qui ne l’est pas, ainsi qu’entre les différentes formes de travail – reconnu comme tel – [14] ce numéro est une invitation à repenser le travail pour en finir avec les divisions socialement créées au profit de l’accumulation.

 Sommaire

Éditorial : Une critique féministe pour en finir avec les hiérarchies
Natalia Hirtz

Féminisme et refus du travail : Entretien avec Kathi Weeks
George Souvlis

Sur la nécessité d’historiciser la reproduction
Leopoldina Fortunati

Sur la valeur de la reproduction sociale
Alessandra Mezzadri

Soins de santé : du travail salarié au travail gratuit
Natalia Hirtz


 

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