Le 5 juin prochain, à Nice, des milliers de féministes manifesteront pour marquer le lancement d’une campagne pour une Europe sans murailles. D’où vient cette initiative ? Pourquoi la lutte contre les politiques de criminalisation de la migration est-elle aussi une lutte féministe ? Pour quelles raisons cet appel revêt-il une telle urgence ?

En septembre 2019, 263 féministes provenant des milieux militants et associatifs divers, se sont donné rendez-vous à Genève pour la rencontre « Femmes*, Migration, Refuge », organisée par différentes associations, à l’initiative de la Marche mondiale des femmes/Suisse. L’objectif de cette rencontre était de prolonger la journée de grève internationale des femmes/féministes durant laquelle des centaines de milliers de femmes avaient débrayé pour protester contre « les violences, les discriminations et les inégalités inhérentes à la société capitaliste et patriarcale » [1]. Cette grève transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
s’accompagne d’un slogan tout aussi internationaliste : « Solidarité avec les femmes du monde entier ». Le désir d’effacement des frontières est également observable dans la composition des groupes à l’initiative de cette grève, avec une forte présence de femmes migrantes (avec ou sans papiers) et issues de l’immigration. C’est dans ce cadre que des féministes et des militantes pour les droits des personnes migrantes suisses ont décidé de coorganiser cette rencontre à Genève avec l’objectif d’aller au-delà de la journée de grève pour continuer à renforcer la lutte féministe « solidaire avec les femmes du monde entier ».

Fruit de cette rencontre, des femmes et des personnes LGBTIQ+ venues de France, Suisse, Italie, Turquie, Espagne, Pays-Bas, Norvège, Croatie, Maroc ou Belgique… ont élaboré, au terme de deux journées de débats et d’échanges d’expériences, une plateforme afin de se donner des objectifs de lutte communs pour, entre autres :

  • un véritable accueil des personnes migrantes, impliquant notamment la suppression des renvois, des centres fermés, des emprisonnements administratifs et des violences institutionnelles, la liberté de déplacement, le droit au travail et à la formation, la reconnaissance des diplômes et des expériences préalables des personnes migrantes, le droit à un logement convenable, l’accès à la justice et aux soins gratuits et de qualité ;
  • une véritable mise en œuvre de la convention d’Istanbul ;
  • la reconnaissance des violences de genre comme motif d’asile ;
  • la fin de l’impunité des sociétés transnationales (reconnaissance de leur responsabilité dans les violations des droits humains, les guerres, le changement climatique et la destruction de l’environnement, conduisant au déplacement forcé des populations et donc aux mouvements migratoires structurels).

En se fixant ces objectifs, les signataires de cette plateforme visent à « lutter contre l’instrumentalisation et la récupération du féminisme par le racisme et le nationalisme » [2]. C’est dans ce cadre que certaines féministes ont proposé de visibiliser cette finalité en coorganisant une action à l’échelle européenne. Un lieu, une date et une forme d’action sont décidés : le weekend du 17 - 18 octobre 2020, les féministes occuperont la frontière à Vintimille-Menton pour exprimer leur opposition aux politiques migratoires européennes.

L’engagement féministe dans la lutte contre les politiques migratoires restrictives trouve ses fondements dans diverses explications. Tout d’abord, selon une approche féministe centrée sur l’égalité entre femmes et hommes et se basant sur le fait que les femmes représentent la moitié de la population mondiale, il serait paradoxal de se concentrer uniquement sur une minorité de femmes disposant du privilège à la mobilité, alors que ce droit fondamental est inaccessible au plu grand nombre de la population mondiale. Ensuite, les femmes et les personnes LGBTQI+, représentent plus de la moitié de migrant.e.s. Cette réalité contraste avec le récit dominant consistant à présenter la migration masculine comme universelle. L’invisibilisation des femmes et des personnes LGBTQI+ implique une méconnaissance totale de leurs problématiques spécifiques que de nombreuses féministes cherchent à dévoiler. Elles ont ainsi élaboré des propositions pour leur prise en compte en matière de droit d’asile et de politiques de contrôle migratoire, spécialement meurtrières pour cette population, mais aussi pour les enfants. Enfin, et plus largement, c’est la question des frontières qui se pose en tant que construction masculine et patriarcale, historiquement combattue par de nombreuses féministes qui, notamment organisées en temps de guerre pour s’y opposer, ont donné naissance au courant féministe antimilitariste.

Comme pour la plupart des projets prévus durant cette année inhabituelle de pandémie, l’agenda et le lieu de cette action ont dû être modifiés pour avoir lieu le 5 juin à Nice. Située à une trentaine des kilomètres de la frontière avec l’Italie, cette ville est tout aussi emblématique des politiques migratoires. En 2015, plus d’un million de personnes, des Syriens pour la plupart, étaient parvenues à franchir les frontières de Schengen en recherche d’une vie meilleure. C’est dans ce contexte que la France, sous prétexte des attentats, a décidé de rétablir le contrôle des cartes d’identités aux frontières, renforçant ainsi une situation de plus en plus explosive dans les pays méditerranéens (sauf la France, dont les côtes sont les plus éloignées de l’Afrique et de l’Asie). Une situation qui ne cesse de s’aggraver depuis 2013, avec l’entrée en vigueur du règlement du Parlement européen et du Conseil européen dit « Règlement Dublin III ». Celui-ci désigne la responsabilité du pays de première entrée dans l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
pour examiner la demande d’asile de la personne arrivante. Cette politique n’a fait que grossir les camps de réfugié.e.s dans les pays méditerranéens avec, notamment, pour conséquences le drame de l’incendie du camp de Moria (sur l’île grecque de Lesbos), en septembre 2020.

Malgré les difficultés à organiser une action européenne dans le contexte sanitaire actuel, la décision de maintenir cette date pour l’action est due à la nécessité de « marquer une parole d’ouverture » comme signe de lancement de la lutte féministe pour une Europe sans murailles dans un contexte d’accélération de fermeture des frontières [3]. En effet, en pleine crise multidimensionnelle (sanitaire, sociale, économique et politique), la Commission européenne a présenté son « nouveau pacte sur la migration et l’asile », le 23 septembre 2020, soit quinze jours après l’incendie qui a détruit le camp de Moria, et alors que plus de 10.000 personnes survivaient dans des tentes de fortune dans un nouveau camp fermé à Kara Tepe aux conditions sanitaires encore plus précaires que celles de Moria. Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron annonçait, lors d’un déplacement au col du Perthus le 5 novembre, le doublement des effectifs chargés de surveiller les frontières françaises.

Le « nouveau pacte sur la migration et l’asile » vise à « mettre en place un système de gestion de la migration prévisible et fiable » [4]. Plus que de chercher à s’occuper de l’accueil des migrant.e.s, il s’agirait de « gérer » les « flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
migratoires » comme un réseau d’irrigation dont le système présenté comme innovant ne consisterait qu’à renforcer le contrôle des frontières, les centres fermés et les expulsions. En effet, la démarche consisterait « notamment à rechercher des moyens d’améliorer la coopération avec les pays d’origine et de transit » (Libye, Turquie, Tunisie, Maroc, etc.) « ainsi qu’à veiller à l’efficacité des procédures, à la bonne intégration des réfugiés et au retour des personnes sans droit de séjour  » [5]. Ainsi, par exemple, la coopération avec les pays dits de transit, implique le soutient aux « garde-côtes libyens au moyen de formations et de suivi ainsi que par la fourniture d’équipements et de navires ». Il s’agit d’empêcher les personnes migrantes de quitter la Libye avec l’aide de Frontex, alors que de nombreux.euses migrant.e.s s’y trouvent dans des conditions d’esclavage, sont incarcéré.e.s, vendu.e.s, violées et torturé.e.s.

Ce plan vise également à renforcer les rangs de Frontex, alors que, doté depuis 2018 d’un mandat élargi et d’un budget de plus d’un milliard d’euros, l’Agence européenne ne cesse d’attirer l’attention quant à son manque de transparence en matière des droits humains, comme c’est le cas avec les dénonciations portées par des journalistes d’investigation en avril 2021, indiquant que Frontex se coordonnerait avec les garde-côtes libyens et pratiquerait des refoulements illégaux, empêchant ainsi des personnes de traverser la Méditerranée [6]. Un nouveau scandale médiatique qui suit celui de novembre 2020, lorsque l’agence fut dénoncée pour avoir repoussé de manière illégale des migrant.e.s arrivé.e.s aux portes de la Grèce [7].

Ce « nouveau pacte » qui se trouve dans la continuité de Dublin III, tout en véhiculant de manière paradoxale des arguments d’« aide aux pays du Sud de l’Europe » (pour pallier une situation engendrée par des règlements imposés par la Commission européenne elle-même), prévoit également des procédures par lesquelles les pays membres de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
ne désirant pas accueillir de migrant.e.s pourront « parrainer » (financer) des expulsions. En effet, chaque pays aura la possibilité de choisir « sa forme de solidarité » avec les pays méditerranéens. Il pourra soit financer l’expulsion, soit accueillir quelques refugié.e.s qui pourront même être choisit en fonction de leur nationalité. Ce mécanisme dit de « solidarité obligatoire flexible » risque, en autre, d’allonger la période d’enfermement des migrantes et des migrants, faisant grossir les centres fermés [8].

Enfin, en freinant encore plus les arrivées, en limitant l’accueil par le « tri des personnes » et en augmentant les expulsions, ce pacte ne vise qu’à renforcer l’Europe forteresse. Dans ce contexte, il est plus que jamais nécessaire de radicaliser nos luttes pour une Europe ouverte, solidaire, égalitaire et féministe.

 


Pour citer cet article : Natalia Hirtz, "Le mouvement féministe se mobilise pour une Europe sans murailles", Gresea, juin 2021, disponible à l’adresse : https://gresea.be/Le-mouvement-feministe-se-mobilise-pour-une-Europe-sans-murailles