En raison de ses provocations incessantes, outrepassant, en termes discursifs, toute limite précédemment établie par Elon Musk, Donald Trump ou Jair Bolsonaro, Javier Milei a occupé le devant de la scène mondiale avant même de gagner les élections. Lors de la campagne électorale, il a promis de rendre au pays la position qui était la sienne il y a plus d’un siècle et d’atteindre coute que coute le « déficit zéro ». Cependant, sa coalition politique, La Libertad Avanza (LLA) [La Liberté avance], n’a pas remporté suffisamment de voix au premier tour électoral et se retrouve donc minoritaire au Congrès. De plus, peu de ses membres sont en mesure d’assumer des fonctions ministérielles pour mener à bien son projet. Afin de former la nouvelle équipe exécutive, LLA a dû faire appel à ce que Milei nomme la vielle « caste » politique.

Que ce soit sur le plan discursif ou en matière économique et sociale, pas même Trump et Bolsonaro n’ont osé en faire autant que le nouveau président argentin en moins de six mois. La théorie du choc est revenue sur le devant de la scène pour, selon le président, procéder à un ajustement brutal afin de lutter contre le « socialisme
Socialisme
Soit étape sociétale intermédiaire qui permet d’accéder au communisme, soit théorie politique élaborée au XIXe siècle visant à améliorer et changer la société par des réformes progressives ; la première conception se comprend dans la théorie marxisme comme le passage obligé pour aller vers la société sans classes, étant donné qu’il faut changer les mentalités pour une telle société et aussi empêcher les anciennes classe dirigeantes de revenir au pouvoir ; la seconde conception est celle professée par les partis socialistes actuels ; on parle aussi dans ce cas de social-démocratie.
(en anglais : socialism)
» et le « marxisme
Marxisme
Théorie et doctrine économique, politique et sociétale, fondée par les penseurs allemands Marx et Engels, appelant à la création d’une société plus juste, le communisme ; selon eux, la lutte de classes menée par les travailleurs permettrait de sortir du capitalisme et concrétiserait le besoin de développement technique et social de l’humanité.
(en anglais : marxism)
culturel » « dominants » depuis un siècle, et davantage depuis le retour de la démocratie en 1983 (après la dernière dictature civico-militaire de 1976 à 1983), avec les gouvernements des deux partis traditionnels, la Unión Cívica Radical [Union civique radicale, centre-droit] et le Partido Justicialista [Parti justicialiste, le péronisme qui regroupe la droite et le centre-gauche]. Toujours selon Milei, les « socialistes » comme les « populistes » ont généré le désastre économique de l’inflation
Inflation
Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
, la faim, la pauvreté et la « décadence morale » du pays.
Des 41 dernières années de démocratie argentine, Milei n’a d’égards que pour deux gouvernements. Le premier est celui qui a été dirigé par le péroniste Carlos Saúl Menem. Président du pays durant une décennie (1989-1999), Menem a mis en exécution le plan de convertibilité [1] et de stabilité économique élaboré par l’économiste néolibéral Domingo Cavallo (diplômé de l’université de Harvard). Durant toute cette période, l’inflation et l’émission monétaire ont pu être contenues grâce à la récession
Récession
Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
et aux importations, au détriment du travail et de l’industrie nationale. Des entreprises publiques ont été privatisées afin d’acquérir des dollars qui ont alimenté, pour un temps, les caisses de la Banque centrale
Banque centrale
Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
de la Nation. Cela a conduit à un effondrement total et à une crise sociale et financière en 2001, au cours de la présidence de Fernando de la Rúa (1999-2001), alors que Cavallo était toujours ministre de l’Économie.
Le deuxième gouvernement à trouver grâce aux yeux de Milei, bien qu’il le critique pour sa « tiédeur à imposer l’ajustement », est celui de Cambiemos [2] [Changeons, 2015-2019], une coalition politique de droite qui a proposé Mauricio Macri, leader du parti de la Propuesta republicana [Proposition républicaine] (PRO) et propriétaire de multiples entreprises bénéficiant depuis des décennies de marchés avec l’État, comme son candidat à la présidence de la nation. Son gouvernement a soumis le pays à un nouvel ajustement rigoureux et à une nouvelle baisse des salaires, mais contrairement au gouvernement de Carlos Menem, Cambiemos n’a pas été en mesure de contrôler l’inflation [3].
Soutenu par le parti de l’ex président Macri suite à la défaite au premier tour de la candidate Patricia Bullrich, Javier Milei a annoncé que les ajustements devaient être exécutés à la hâte, « sans anesthésie », tout en avertissant que cela ne se ferait pas sans « douleur ». « Douleur » à laquelle devait se soumettre le peuple pour « renaitre de ses cendres ». Lors de sa campagne, Milei a occulté cette ultime souffrance, assurant que ce serait la « caste politique qui a historiquement utilisé l’État pour s’enrichir » qui payerait. Cette même caste dont il s’est entouré aussitôt devenu président.
Lors de son investiture, le 10 décembre 2023, Journée internationale des droits humains, date qui marque les changements démocratiques de gouvernement, le nouveau président a décidé que son discours ne se tiendrait pas face au Parlement comme le veut la tradition. Un podium a été installé sur les marches du Congrès national, tournant le dos au bâtiment et à ses membres. Ce choix n’était pas anodin, mais un signe clair de son mépris institutionnel envers l’une de ces trois instances gouvernementales, le pouvoir législatif et ses membres, qu’il a qualifiés à plusieurs reprises de « délinquants » et de « corrompus » et qu’il considère publiquement comme une « caste » qui profite de la politique et de l’argent de l’État.
Lors de sa première allocution en tant que président, prononcée sur un podium flamboyant à l’américaine, il a réaffirmé que pour sortir de la crise – qu’il a d’ailleurs qualifiée de « morale » – des mesures drastiques étaient nécessaires pour diminuer les dépenses publiques, réduire l’État et libéraliser l’économie « dans un pays habitué depuis des années aux subsides et au déficit budgétaire
Déficit budgétaire
Différence négative entre ce que les pouvoirs publics dépensent et ce qu’ils reçoivent comme recette durant une période déterminée (souvent un an). Ce déficit peut être compensé par des revenus supplémentaires, par une réduction des dépenses ou par un nouvel emprunt (mais qui se traduira à l’avenir par des charges financières accrues qui grèveront les comptes budgétaires des années suivantes).
(en anglais : general government imbalance, public fiscal imbalance ou deficit spending)
». Ainsi, il a déclaré qu’il serait nécessaire de procéder à un ajustement budgétaire fort et de l’appliquer rapidement, comme un choc sans demi-mesures, sans « gradualisme ». Il a également souligné que même si « à court terme, la situation s’aggrave, nous récolterons ensuite le fruit de nos efforts ». « Il n’y a pas d’argent, il n’y a pas d’alternative à l’ajustement, il n’y a pas d’alternative au choc [de l’austérité] », s’est-il exclamé devant ses partisans. Comme il l’avait fait lors de sa campagne, il a insisté sur le fait qu’il avait pour objectif de « prendre les mesures nécessaires pour rattraper les 100 ans de gaspillage de la classe politique », sur laquelle retomberait l’ajustement. La réalité montre, du moins pour ces premiers mois, que ceux qui payent pour ce gaspillage sont les travailleurs et les pensionnés.
Plus tard, Milei prendra ses fonctions à la Casa Rosada (siège du gouvernement) pour commencer à mettre en œuvre ses promesses de campagne : réduire l’État avec son plan « tronçonneuse », en réduisant le nombre de ministères de 22 à 9. Vient ensuite l’autre promesse, son plan « mixeur », visant à diminuer les salaires, les pensions et l’épargne. Pour mener à bien ces plans ultra-libéraux, les ministres nommés par Milei ne sont autres que les membres de la « caste politique » qu’il fustige et prétend combattre.
Un cabinet truffé de « caste »
Pour former son gouvernement et accomplir son plan d’ajustement, Javier Milei, arrivé au pouvoir avec un parti très jeune dont peu de membres peuvent se prévaloir d’une expérience politique, a dû chercher des alliés pour occuper les postes ministériels. Pour ce faire, il s’est tourné vers des personnes issues des deux seuls partis qu’il a reconnu légitimes lors de sa campagne : des membres des cabinets du gouvernement de Carlos Menem et de Mauricio Macri. Étonnement, il ne s’agit ni de nouveaux, ni de jeunes, mais bien de personnalités politiques dotées d’une vaste expérience et d’un triste passé dans la mémoire du peuple argentin.
La volonté du nouveau président de réduire son cabinet de plus de la moitié a abouti à la création de deux « méga ministères », celui du Capital
Capital
Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
humain et celui de l’Économie.
Les ministères de l’Éducation, du Développement social, du Travail et de l’Emploi ainsi que celui de la Sécurité sociale ont été rétrogradés au rang de secrétariats relevant du nouveau ministère du Capital Capital humain, tandis que le ministère des Femmes, du Genre et de la Diversité a été dissous par un décret de nécessité et d’urgence. Au poste de ministre du Capital humain, Milei a nommé Sandra Pettovello, membre de La Libertad Avanza, licenciée en journalisme et en « sciences de la famille » de l’université privée Austral (liée à l’opus dei) et sans aucune expérience dans la fonction publique ni dans quelconque domaine relevant de ce ministère.
Le ministère du Transport, de l’Énergie, des Mines et des Communications a également été rétrogradé au rang de secrétariat relevant du nouveau ministère de l’Infrastructure, qui a remplacé celui des Travaux publics. Ce nouveau ministère a été attribué à Guillermo Ferraro, un homme d’affaires connu pour ses antécédents dans la fonction publique sous les gouvernements néolibéraux de Carlos Menem (1989-1999) et de Fernando de la Rúa (1999-2001). Une des premières mesures du nouveau gouvernement a consisté à geler le financement des travaux publics dans tout le pays − ceux-ci étant considérés comme un « nid de corruption et de vol » −. En effet, ce portefeuille
Portefeuille
Ensemble de titres détenus par un investisseur, normalement comme placement.
(en anglais : portfolio).
a été vidé. Le 23 février, le ministère de l’Infrastructure a été supprimé. Ferraro ne sera resté que 40 jours en tant que ministre de l’Infrastructure et a été le premier d’une longue liste à être rapidement démis de ses fonctions.
Le mégaministère de l’Économie a absorbé le ministère de l’Infrastructure. Luis Caputo, ministre des Finances durant le gouvernement de Cambiemos a été nommé à la tête de ce ministère. Au cours de son mandat, Caputo a contracté la dette la plus élevée que le Fonds
Fonds
(de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
monétaire international (FMI
FMI
Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
) ait jamais accordée à un État-nation de toute son histoire. 50 milliards de dollars ramenés à 44 sur décision du FMI lui-même en découvrant que la quasi-totalité de la somme versée s’était évadée sur des comptes étrangers.
Sous le gouvernement Cambiemos, l’ex-trader
Trader
Opérateur de marché, engagé par une banque ou une société financière, qui soit négocie pour le compte de clients l’achat ou la vente de titres ou d’actifs financiers sur des marchés financiers, soit spécule, c’est-à-dire anticipe les fluctuations du marché, pour le compte de leur employeur.
(en anglais : trader)
de JP Morgan et de la Deutsche Bank, le « Messi des finances », comme l’avait surnommé Mauricio Macri à l’époque, n’est resté que quelques mois ministre des Finances. Avant cela, il était président de la Banque centrale de la République argentine (BCRA) à la place de Federico Sturzenegger, un économiste devenu aujourd’hui le principal conseiller de Javier Milei. Il a d’ailleurs rédigé l’arsenal de réformes que Milei a d’abord présenté sous forme d’un décret de nécessité et d’urgence, avant de le soumettre comme projet de loi au Congrès sous le nom de Loi bases [4].
Diana Mondino, une femme d’affaire membre de LLA depuis ses débuts et aux côtés de Milei durant toute sa campagne, a été nommée au ministère des Affaires étrangères, du Commerce international et du Culte. La chancelière, également économiste, était membre du conseil d’administration de la cimenterie la plus importante du pays, Loma Negra. Avant cela, elle est passée par d’autres entreprises telles que Standard & Poor, Pampa Energía ainsi que la banque Supervielle. Dès le début de son mandat en tant que ministre, elle a refusé d’adhérer aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, et Afrique du Sud, ainsi que d’autres pays émergents) préférant se rapprocher de la Grande-Bretagne et des États-Unis.
Au ministère de l’Intérieur, Milei a nommé le péroniste Guillermo Francos, chargé de négocier avec les gouverneurs et les bourgmestres majoritaires dans l’opposition parlementaire. Francos a joué un rôle important dans la campagne de Milei, qu’il a rejoint après avoir démissionné de son poste de représentant de l’Argentine à la Banque interaméricaine de développement, poste qui lui avait été confié par l’ancien président Alberto Fernández. Cependant, son passage au ministère de l’Intérieur a été de courte durée. Le 28 mai, Francos démissionne pour occuper le poste de chef de cabinet, à la place de l’homme d’affaires « libertarien » Nicolás Posse, moins expérimenté et moins influent sur le plan politique pour négocier le paquet de réformes que LLA veut faire passer au Congrès. Quant au ministère de l’Intérieur, Milei a décidé de le rétrograder au rang de secrétariat (fait institutionnel sans précédent dans l’histoire du pays) et de nommer un autre péroniste à son poste, Lisandro Catalán, un ancien fonctionnaire du gouvernement d’Alberto Fernández.
D’autres nominations de ministres issus du secteur politique ayant soutenu Milei suivront. Luis Petri, un dirigeant du parti de Mauricio Macri (PRO) et précandidat en tant que gouverneur de sa province, Mendoza, a été désigné au ministère de la Défense. Au ministère de la Sécurité, Milei a nommé Patricia Bullrich, l’ancienne présidente de PRO, sa rivale directe à la présidence jusqu’au premier tour des élections. Bullrich fait partie du paysage politique du pays depuis de longues années. Dans les années 1970, elle milite au sein des Montoneros, un mouvement de la jeunesse chrétienne de gauche péroniste qui pratiquait la lutte armée durant la proscription et l’exil du général Juan Domingo Perón (entre 1955 et 1972) avant de tomber dans la clandestinité et de subir la persécution sous la dernière dictature civico-militaire. Plus tard, Bullrich réapparaitra sur la scène politique en tant que ministre du Travail dans le gouvernement de l’Alianza de Fernando de la Rúa. Elle mènera le plan visant à réduire les pensions de 13%. Des années plus tard, elle rejoindra les rangs du PRO où elle sera nommée ministre de la Sécurité dans le gouvernement de Macri. Ses discours ont toujours été associés à « la main de fer ». À la tête du ministère de la Sécurité sous le gouvernement de Cambiemos, elle a décoré un policier qui avait abattu d’une balle dans le dos un homme qui tentait de s’échapper après avoir blessé un touriste. Bullrich a fait l’objet d’une enquête judiciaire pour sa responsabilité dans la mort de Santiago Maldonado, un jeune homme qui participait à la manifestation d’une communauté Mapuche à Neuquén (province du sud du pays) en 2017. Disparu lors de la répression policière, il avait été retrouvé quelques jours plus tard, noyé dans les eaux glaciales d’un fleuve.
Pour ce qui est du ministère de la Justice, il sera occupé par Mariano Cúneo Libarona, un célèbre avocat, invariablement associé à des affaires criminelles très médiatisées et accusé d’avoir défendu de nombreux membres du cartel
Cartel
Association de plusieurs entreprises d’un secteur en vue de réglementer la production de celui-ci : maintenir un même prix de vente sur le marché, se répartir des quotas de production, etc.
(en anglais : cartel, mais souvent coalition, syndicate ou trust)
de la drogue de Rosario [5]. Mario Russo a été nommé à la Santé, un des ministères qui a failli être relégué au rang de secrétariat du ministère du Capital humain. Russo, un cardiologue issu de PRO, était sous-secrétaire à la coordination des politiques sanitaires et à la planification
Planification
Politique économique suivie à travers la définition de plans réguliers, se succédant les uns aux autres. Elle peut être suivie par des firmes privées (comme de grandes multinationales) ou par les pouvoirs publics. Elle peut être centralisée ou décentralisée.
(en anglais : planning)
et au contrôle sanitaire au ministère de la Santé de la province de Buenos Aires sous l’administration de la gouverneure de ce parti, María Eugenia Vidal (2015-2019).
Mais il ne fait aucun doute que l’un des moments les plus marquants et controversés de la cérémonie d’investiture était la prestation de serment de la sœur du président, Karina Milei, en tant que Secrétaire générale de la présidence (plus tard, son poste sera transformé en ministère, doublant son salaire mensuel en dépit de ses propres principes d’austérité). Cette attribution aurait été impossible sans déroger à une norme en vigueur depuis le gouvernement de Mauricio Macri, interdisant aux membres de la famille d’accéder à de hautes fonctions. La loi de 2018 prévoyait que « en aucun cas, une personne ayant un quelconque lien de parenté direct et jusqu’au second de degré ne pourra être nommée dans l’ensemble du secteur public national ».
Le dernier, et l’un des plus remarqués, à intégrer le gouvernement est Daniel Scioli, l’homme aux milles postes dans l’État, occupant tous les gouvernements. Il s’est rendu célèbre pour sa proximité avec Carlos Saúl Menem. En 1997, il a obtenu un siège à la Chambre des députés de la Nation. Ensuite, il a occupé les postes de secrétaire des Sports et du Tourisme de la nation entre 2001 et 2003 sous le gouvernement de la Alianza. Il a gagné les élections présidentielles de 2003 en tant que vice-président de Néstor Kirchner face à son mentor, Carlos Menem. Quelques années plus tard, en 2007, il gagne les élections provinciales et devient gouverneur de Buenos Aires pour être ensuite réélu en 2011 par la coalition du Frente para la Victoria [Front pour la victoire] [6]. Il a occupé le poste de président du Partido Justicialista de 2009 à 2014. En 2015, il a été candidat à la présidence du Frente para la Victoria et s’est incliné de seulement deux points face à Mauricio Macri. En 2017, il revient en tant que député national et, en 2020, sous le gouvernement d’Alberto Fernández (du Frente de todos, nouveau nom de la coalition Frente para la Victoria, menée par l’aile Kirchnériste du péronisme), est envoyé à Río de Janeiro comme ambassadeur argentin au Brésil. Les aléas de la vie l’ont fait renouer avec ses origines en devenant secrétaire du Tourisme, de l’Environnement et du Sport de la Nation, mais, cette fois, avec Milei.
La caste, aussi au Congrès
Vient ensuite le temps des négociations pour la formation des blocs et la désignation des représentants à la Chambre des députés et les sénateurs au Congrès de la Nation. Bien que méprisé par Milei, le Congrès n’en est pas moins indispensable pour gouverner et faire passer les réformes sans fin qu’il entend imposer. La volonté du président et de sa sœur, à qui ces négociations ont été confiées, de renouer avec ce qu’ils qualifient de « caste » et les traditionnels patronymes qui « profitaient de la politique » était tout aussi manifeste. Comme le prévoit la Constitution nationale, Victoria Villaruel, en tant que vice-présidente, devait présider le Sénat. Elle a assumé ce rôle, secondée par Bartolomé Abdala, sénateur de la province San Luis, ex-législateur dans sa province pour le parti de l’ex-président Mauricio Macri (PRO). En 2021, il quitte le PRO pour La Libertad Avanza.
Pour présider à la Chambre des députés, c’est un patronyme de taille qui a été choisi : Martín Menem (LLA), neveu de l’ex-président Carlos Saúl Menem (Partido justicialista) et fils d’Eduardo Menem (Partido justicialista), sénateur national pendant plus de 20 ans de sa province, La Rioja, dont ils ont fait leur fief. Les Menems occupent aujourd’hui une place fondamentale dans le gouvernement LLA, non seulement en raison de ce que représente la Chambre basse (députés), mais aussi parce que Karina Milei a désigné le cousin de Martín, Eduardo, fort d’une expérience dans la fonction publique de plus de 40 ans en tant que conseiller au Sénat (d’abord conseiller d’un de ses oncles, Eduardo, puis d’un autre, Carlos) comme son conseiller personnel dans l’arsenal politique en le nommant sous-secrétaire à la Gestion institutionnelle.
La Libertard Avanza est minoritaire au sein du Congrès. À la Chambre des députés, la coalition péroniste Unión por la Patria [7] [Union pour la patrie] (formée pour présenter le candidat rival de Milei lors des élections de 2023, Sergio Massa) constitue le premier groupe avec 108 députés. Juntos por el cambio (la coalition qui a succédé à la coalition macriste Cambiemos) occupe la deuxième position (93 députés, tandis que LLA ne dispose que de 37 sièges. Dix-neuf autres sièges sont occupés par des élus n’appartenant à aucun de ces blocs. Cependant, LLA jouit des votes des députés de Juntos por el Cambio [Ensemble pour le changement], une alliance qui permet d’atteindre une majorité à la Chambre.
Au Sénat, la situation diffère légèrement. Unión por la Patria dispose de 34 sièges, Juntos por el Cambio de 24 et LLA de 8. Six autres sénateurs n’appartiennent à aucun groupe. L’alliance LLA et Juntos por el Cambio n’obtient pas de majorité. C’est donc au sein de cette instance que les projets de lois présentés par LLA peinent à être adoptés.
La nouvelle-ancienne caste
Si, comme l’assénait Milei, la « caste politique parasitaire », qui dépouillait les Argentins de leurs biens et responsable de tous les maux du pays, constitue le ressort fondamental du « mileisme », le gouvernement de LLA n’en est pas moins le produit de la recomposition des droites argentines qui ont gouverné le pays au cours des 30 dernières années. Face à l’accentuation de la crise économique, sociale et politique, les droites argentines ont viré vers une dynamique plus radicale tout en s’appuyant sur quelques nouvelles figures afin de trouver l’adhésion d’un électorat en perte de vitesse après des années d’alternance politique (avec le kirchnerisme). En se présentant comme un « rebelle » face au statuquo et au « politiquement correct », Milei est parvenu à capter une bonne partie de cet électorat.
Il s’oppose aux politiques de luttes contre les discriminations de genre et le racisme, soutient « la famille traditionnelle » et vilipende le « marxisme culturel » dans lequel il inclut les questions de genre, de sexe, les droits des minorités, l’interventionnisme d’État et l’écologie. Enfin, il s’engage pleinement dans une stratégie de répression de la contestation sociale et de réduction des droits du travail et syndicaux. Un programme aujourd’hui devenu indispensable pour la sauvegarde du néolibéralisme
Néolibéralisme
Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
.
Le blocage d’aides alimentaires aux organisations sociales
La première mesure de Sandra Pettovello en tant que ministre du Capital humain a été de geler la distribution de nourriture aux organisations sociales et de procéder à une répartition sélective de l’aide alimentaire aux cantines populaires (tenues notamment par des collectifs sociaux, mais aussi par des institutions religieuses ou des fondations) sous prétexte que beaucoup d’entre elles n’existaient pas, ou qu’elles détournaient ces aides à des fins « politiques » » ou pour la « revente » .Selon la ministre « ils extorquent la nourriture et l’argent aux pauvres », ce sont des « gestionnaires de la pauvreté », une « caste », voire, des « paresseux ». Depuis son arrivée au pouvoir, le parti de Milei n’a eu de cesse de proférer des insultes à l’égard des dirigeants sociaux. Par ailleurs, beaucoup d’entre eux ont également été accusés de fraude fiscale, ce qui a conduit à des perquisitions abusives de leurs domiciles, sièges et cantines. Ainsi, durant les six premiers mois du gouvernement Milei, plus de 30 perquisitions ont été menées dans les locaux du Partido Obrero (parti trotskiste qui organise des centaines de soupes populaires dans le pays à travers son organisation piquetera, Polo Obrero), de Barrios de Pie (organisation piquetera péroniste qui fait partie de la coalition politique Frente de Todos) et du Frente de Organizaciones de Lucha (front formé par des organisations piqueteras autonomes). Au cours de celles-ci, il était fréquent que la police filme l’intérieur des locaux, renforçant le contrôle sur ces organisations, dont tous les documents et ordinateurs sont désormais entre les mains de la police.
De plus, le gouvernement a mis en place un numéro de téléphone afin de dénoncer, sous couvert d’anonymat, toute personne incitant, encourageant ou « forçant » d’autres membres d’organisations ou des bénéficiaires de programme d’aide sociale à participer à des manifestations.
Face au blocage de la distribution alimentaire, des centaines de cantines populaires ont commencé à réclamer des denrées ou à fermer leurs portes, dénonçant une pénurie alimentaire orchestrée par l’État, les empêchant de nourrir les milliers de personnes, dont le nombre ne se cesse de croitre de jour en jour en raison des politiques d’austérité, des licenciements et de la récession économique.
Face à cette situation, le Movimiento de los Trabajadores Excluidos (MTE) [Mouvement des travailleurs exclus] a porté plainte auprès de la Justice fédérale en accusant le ministère du Capital humain d’avoir stocké dans des entrepôts de Buenos Aires et de Tucumán plus de cinq tonnes de nourriture proche de la date de péremption, du temps du gouvernement précédent. Le juge en charge de l’affaire a ordonné des perquisitions et des contrôles avant de constater les faits dénoncés. Près de six millions d’aliments, en grande partie de première nécessité, tels que le lait en poudre, le riz et le maté, étaient sur le point de périmer. Le ministère en question a donc été obligé de présenter un rapport détaillé sur les stocks de nourriture ainsi qu’un plan de distribution d’urgence.
Le ministère a fait appel de la décision pour ensuite reconnaitre des problèmes dans le contrôle de la péremption des aliments et annoncer qu’il mettrait en œuvre un plan de distribution par l’intermédiaire de l’armée argentine. Plus tard, il a conclu des accords avec Caritas et la fondation Cooperadora de la Nutrición Infantil (CONIN), dirigée par le médecin Abel Albina, connu pour ses positions contre l’utilisation des préservatifs, l’avortement et pour ses déclarations réactionnaires concernant le VIH et l’homosexualité.
Suite à ces accords et aux premières distributions (faites au compte-goutte), des plaintes concernant le caractère discrétionnaire du choix des destinations des aides alimentaires ont été déposées. De nombreuses provinces ont déploré que la majeure partie de ces aides aient été distribuées dans des provinces où les gouverneurs sont proches du gouvernement de Milei, ainsi qu’à des ONG et à des églises, au détriment des organisations sociales (collectifs des quartiers populaires, des piqueteros, organisations des travailleurs sans emploi…).
Ce conflit a conduit au licenciement du responsable au sous-secrétariat à l’enfance et à la famille, Pablo de la Torre. Utilisé comme bouc émissaire d’un scandale qui a été le résultat d’une décision politique, il a également fait l’objet d’une plainte au pénal pour des irrégularités, notamment des embauches fictives (ce que les Argentins appellent des « noquis »).
Nicolás Hirtz, journaliste au Página 12, Salta. Argentine
Pour citer cet article : Nicolás Hirtz, "Le gouvernement de la Libertad Avanza", in Gresea Échos n°119, septembre 2024.
Cet article a été traduit par Anne-Lise Maréchal et corrigé et actualisé par Natalia Hirtz.
Photo : © Analia Cid, grève du 8 mars 2024, Argentine.
Traduction : Les contributions de ma mère ont été perçues par la caste.
La suppression des moratoires est une violence

