Entretien avec Fanny Dubois, secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales (FMM) et
Hanne Bosselaers, médecin généraliste à la maison médicale Le renfort, Médecine pour le Peuple (MPLP), Molenbeek par Sebastian Franco, Gresea.

Les maisons médicales portent une approche innovante de la santé ancrée dans le territoire. À ce titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
, Fanny Dubois et Hanne Bosselaers sont bien placées pour nous éclairer sur les enjeux contemporains du droit à la santé.

 Entretien avec Fanny Dubois, FMM.

La Fédération des maisons médicales (FMM) ce sont 139 maisons médicales, 63 à Bruxelles et 76 en Région wallonne ; 120 sont au forfait et 19 à l’acte. 2.500 professionnels travaillent dans les structures affiliées à la FMM.

Peux-tu nous dire quelle est la particularité de l’approche des maisons médicales et ce qui les différentie des autres prestataires de soins ?

Il faut revenir sur l’histoire de la création des maisons médicales et rappeler que c’est un modèle issu d’un conflit social majeur entre les autorités régulant la sécurité sociale et des médecins. En Belgique, ces derniers ont toujours été très influencés par le libéralisme Libéralisme Philosophie économique et politique, apparue au XVIIIe siècle et privilégiant les principes de liberté et de responsabilité individuelle ; il en découle une défense du marché de la libre concurrence. et supportent mal que l’État se mêle des prix de leurs consultations.

Il y a donc eu une prise de conscience de certains médecins qui ne se retrouvaient pas dans cette vision libérale de la médecine. Pour eux, la santé est influencée par les inégalités sociales et il est donc nécessaire de construire un modèle qui répond en premier lieu aux besoins d’accessibilité à la santé. Ces médecins voulaient rappeler qu’ils n’avaient pas étudié la médecine pour fixer eux-mêmes le prix des consultations, mais avant tout pour soigner des gens. Ils pensaient qu’il était assez sain que le prix des consultations soit réfléchi de façon démocratique avec des acteurs représentatifs de l’intérêt général, comme les mutuelles par exemple. C’est donc comme cela que, petit à petit, le principe de négociation à l’INAMI entre mutuelles et représentants des médecins est né. Ensuite, d’autres soignants se sont joints à ces concertations. C’est un des aboutissements de ce conflit.

L’autre source de notre modèle, de notre histoire sociale particulière, ce sont des soignants, médecins, infirmiers et parfois sociologues et intellectuels, qui se réunissent pour travailler ensemble. Des groupements plus intellectuels se sont rassemblés pour réfléchir à un modèle alternatif en santé et des groupements plus pratiques, composés de militants et d’activistes de terrain, ont organisé les premières maisons médicales. Il s’agit de lieux où la première ligne de soins, la médecine générale, les soins infirmiers, etc. ne se prodiguent pas de façon corporatiste. Ici, les professionnels de santé ne sont pas isolés et ne fixent pas leurs prix. Ce sont des lieux où les soins sont dispensés de façon multidisciplinaire. L’idée étant qu’au travers du partage des savoirs, à la fois médicaux, mais aussi infirmiers, kinésithérapeutes et sociaux, on aboutit à une prise en charge du patient beaucoup plus qualitative, qui n’est pas seulement curative, mais aussi plus accessible. Dans ces groupements, il y avait le principe, au-delà même de la multidisciplinarité du collectif, de l’autogestion qui s’oppose à la hiérarchie classique que l’on observe par exemple à l’hôpital. Lorsque l’on rentre à l’hôpital, les aides-soignantes n’ont pas le même uniforme que les infirmiers qui, eux-mêmes, n’ont pas le même uniforme que les médecins ; même les médecins entre eux ont des uniformes différents ! La hiérarchie est ainsi visible à l’hôpital. Et, évidemment, elle se répercute aussi sur les revenus.

Il y a 15 ans, j’étais aide-soignante et je gagnais 1200 euros à temps plein, je me levais à 5h du matin et je rentrais parfois à 21h. C’était il y a 15 ans mais j’imagine que cela a un peu changé avec l’indexation du salaire notamment. Mais c’était une véritable invisibilisation du « petit » personnel. Quand on sait par exemple que les suppléments d’honoraires d’un néphrologue peuvent aller jusqu’à 600.000 euros par an ! Ce sont des mondes qui travaillent ensemble à l’hôpital, mais dans les faits, ce sont des catégories sociales complètement différentes.

Lors de la création des maisons médicales, des médecins, des infirmiers qui ne souhaitaient pas travailler dans cet univers si hiérarchique et désiraient plutôt que leurs savoirs soient respectés de manière égale se sont mis à discuter de ces choses-là, du salaire de chacun. Ces principes, à la fois d’autogestion et d’intelligence collective multidisciplinaire, sont ceux d’une démocratie économique : comment l’argent se répartit au sein du système de santé et comment, à une échelle très locale, on peut construire une ASBL, une petite coopérative qui implique les soignants dans les instances démocratiques de la structure, leur donnant ainsi accès en toute transparence au budget et à sa répartition.

Ce sont, je pense, ces différents éléments qui mettent en lumière le fait que le modèle des maisons médicales se définit de façon complètement différente par rapport au modèle classique plus libéral que l’on observe par ailleurs, que ce soit le cabinet du médecin privé ou le mammouth institutionnel qu’est l’hôpital et qui intègre toujours plus les logiques marchandes. Alors qu’aujourd’hui la pénurie des médecins est instrumentalisée pour négocier des revenus astronomiques pour certains secteurs, la philosophie de la sécurité sociale devrait, au contraire, partir du principe que l’argent public qu’elle gère doit être réparti en fonction des soignants de façon la plus démocratique et régulée possible.

Peut-on dire que les maisons médicales ont une approche communautaire de la santé ? Peux-tu nous parler des déterminants sociaux et environnementaux de la santé ?

La santé des citoyens est influencée en majorité par des déterminants sociaux, et donc des déterminants non biologiques. À la naissance, 20% de la santé d’un individu vont être influencés par le patrimoine Patrimoine Ensemble des avoirs d’un acteur économique. Il peut être brut (ensemble des actifs) ou net (total des actifs moins les dettes).
(en anglais : wealth)
génétique. C’est un fait, certains ont des gènes plus propices aux cancers que d’autres ; mais les 80% restants sont influencés par toute une série d’autres déterminants qui ne sont pas enseignés dans les facultés de médecine, ou en tout cas moins que la biologie ou l’anatomie.

Ce sont principalement les déterminants sociaux classiques : le revenu, le logement, l’alimentation, l’activité physique, l’air que vous respirez, etc. C’est bien connu que si vous vivez dans un quartier dense, très urbanisé, dans de grandes tours de logements sociaux, vous avez plus de risque de souffrir d’asthme. Tout comme la malbouffe augmente inévitablement l’obésité et il est évident que lorsque vous n’avez pas beaucoup de moyens, vous ne pouvez pas faire vos courses au magasin bio toutes les semaines. Donc forcément, si les inégalités sociales augmentent et que vous vous appauvrissez, vous avez beaucoup plus de risque d’être en mauvaise santé et de voir votre espérance de vie diminuer.

Donc clairement, les inégalités sociales et ses déterminants non médicaux influencent profondément la santé. Selon nous, cela devrait constituer la base du système de santé, d’une vision publique qui oriente le système de santé. Or, aujourd’hui, l’argent de la sécurité sociale qui finance la santé est discuté entre médecins et mutuelles. Cependant, les corps soignants médicaux peuvent considérablement influer sur ces décisions. Malheureusement, à l’heure actuelle, les 42 milliards d’euros de la tranche santé de la sécurité sociale – qui, in fine, est celui des citoyens puisque c’est le pot commun dans lequel nous cotisons tous – sont surtout octroyés aux trois plus gros postes que sont l’hôpital, l’industrie pharmaceutique et les honoraires médicaux. Ce n’est pas normal. On devrait avoir une vision beaucoup plus préventive, où l’ensemble des politiques publiques travaillent à réguler les déterminants de la santé (ex. respirer un air plus sain, diminuer le taux de PFAS dans l’eau potable, etc.).

On pourrait même élaborer un programme autour de politiques publiques qui influenceraient ces déterminants de santé en vue de rendre les citoyens en meilleure santé. Il y aurait ainsi beaucoup moins d’épidémies, de Covid-19, de cancers, d’infertilité, car tout cela est lié à des déterminants non médicaux.

De même, il y aurait aussi moins de souffrance psychique. Les médecins que je rencontre dans les maisons médicales me disent qu’aujourd’hui la santé mentale constitue le problème majeur. Le nombre de burnout, par exemple, est toujours corrélé à des conditions de travail déplorables et non pas à la défaillance d’un organe du corps. Paradoxalement, l’argent de la sécurité sociale est utilisé pour les professionnels de santé et pour l’invalidité au travail qui ne cesse d’augmenter et représente une part importante du budget de la sécurité sociale alors que l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
autour des déterminants de santé n’est plus une compétence fédérale depuis qu’elle a été régionalisée suite à la 6e réforme de l’État. Ce sont donc les régions qui doivent gérer tout ce qui a trait à la promotion de la santé.

En maison médicale, nous en avons rapidement pris conscience et nous formons les travailleurs et les soignants à déconstruire cette vision médico-centrée qui est encore trop enseignée dans les facultés de médecine, de kinésithérapeutes, de soins infirmiers, etc. Petit à petit, effectivement, dans les maisons médicales, même localement, des professionnels tels que les assistants sociaux, les psychologues, mais aussi les travailleurs de santé communautaire, ont rejoint les rangs. Je dirais que c’est aussi cela la force de notre mouvement, sa robustesse. Il y a une telle conscience de l’importance de la mutualisation des ressources que les maisons médicales investissent beaucoup dans la Fédération qui, elle-même, investit énormément dans le lobbying politique. Ainsi, via cette mutualisation, nous avons réussi à politiser fortement les choses et à obtenir des subventionnements pour des travailleurs en santé communautaire, en travail social, etc. En faisant des alliances avec des politiques…

À la Fédération, nous assumons pleinement notre lobbying auprès des cabinets. Je trouve qu’aujourd’hui, dans les milieux militants, il y a très vite cette posture de « tous pourris, on ne leur parle pas », alors que, personnellement, je pense qu’il y a tout de même des gens qui s’impliquent en politique et que nous pouvons conscientiser, qu’il est possible d’obtenir des budgets de façon structurelle et dédiés à une vision plus alternative. Mais, pour cela, il faut opérer avec des cabinets alliés. Alors, oui, ces métiers-là restent tout de même les métiers plus précaires, et c’est sûr que c’est beaucoup plus facile en maison médicale de financer, via le forfait, les médecins, les kinésithérapeutes, les infirmières.

L’objectif de la Fédération, c’est que même à l’échelle locale, les professionnels de terrains collectivisent les vécus des patients ayant des problèmes liés à des déterminants sociaux comme les souffrances psychiques, les burnout, les violences intraconjugales, etc. qui sont des réalités quotidiennes pour nos travailleurs, au même titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
que les angines. Aujourd’hui, on a encore trop ce réflexe un peu psychologisant du one to one entre le professionnel de santé et le citoyen. Évidemment, parfois, l’interaction interindividuelle, plus informelle, permet de déposer et reste nécessaire, surtout sur de telles problématiques, mais l’enjeu de recollectiviser l’est tout autant. Je pense que nous avons encore du travail à faire là-dessus et j’espère vraiment que, petit à petit, les professionnels de santé qui sortent de l’école arriveront à déconstruire ce qu’on leur a enseigné.

Par exemple, on apprend aux psychologues que leur démarche est essentiellement une démarche individuelle, un travail individuel sur soi. Or, en Espagne, on rencontre des anthropologues qui travaillent avec des psychologues, notamment avec des groupes de personnes victimes d’inceste, de violence conjugale, d’obésité. On peut, sur beaucoup de problèmes de santé, avoir une approche collective. D’ailleurs, cela ne doit pas forcément être lié à une problématique de santé. Nos travailleurs de santé communautaire font un travail pour sortir les gens de l’isolement. Cela se fait par exemple avec du tricot, du yoga ou de la cuisine. Lorsque tu intègres ces collectifs-là, tu réalises à quel point cela stimule un esprit de communauté à l’échelle du quartier. Ce qui n’est pas négligeable quand on traite avec des publics parfois fort isolés socialement, hyper exclus par l’ensemble de la machine. Il s’agit parfois de personnes qui galèrent même à accéder à leurs allocations sociales. Donc refaire communauté via des accroches comme ça, cela fait tout à fait sens.

Tu parles de l’engagement des patients, des usagers ; j’imagine que c’est aussi un processus de réappropriation de la santé, de conscientisation et de participation dans les revendications, dans les luttes ?

C’est une thématique qui nous habite beaucoup. Chaque maison médicale a sa propre stratégie locale, mais il y a beaucoup de comités de patients. Dernièrement, une maison médicale a carrément été lancée par un collectif de patients. Dans d’autres maisons médicales, il y a un comité de patients à côté de l’équipe professionnelle et pour d’autres maisons, cette implication du patient doit se faire avant tout dans l’interaction entre le soignant et le patient, donc ne pas être dans un rapport de domination, et puis effectivement les mobilisations plus politiques.

À la Fédération, nous nous engageons pour le droit des femmes à la santé ; nous nous mobilisons pour la préparation des manifestations du 8 mars et essayons d’embarquer les patients avec nous. Ce sont des thématiques qui vivent sur le terrain, mais ce n’est pas pour autant que cela se fait d’un claquement de doigts. Si l’on veut vraiment partir de la réalité du patient, il faut se mettre à sa place. Souvent, lorsque vous êtes malade, vous êtes déjà vulnérable. Ainsi, vous avez davantage besoin de soin, de care, plutôt que l’on vous demande de participer à des activités. Je suis ainsi à la fois très sensible à la démocratie jusqu’au patient, pour les impliquer, et sur le fait qu’on doit avoir une vue un peu anthropologique, se mettre à sa place et ne pas lui donner des injonctions du type « allez, viens à notre AG, etc. » alors que le patient de maison médicale consulte avant tout parce qu’il rencontre des souffrances sociales, psychiques et biologiques.

Il s’agit donc d’un questionnement important pour nous, mais de là à dire que l’on arrive facilement à mobiliser les patients, à collectiviser leur réalité et à faire en sorte qu’ils puissent renforcer leur pouvoir d’agir en mode « lobbying politique », il y a un pas ; il reste tout de même plein de freins et c’est normal. Les patients ont besoin que l’on s’occupe d’eux. Selon moi, une première stratégie consiste justement à collectiviser les problématiques sociosanitaires rencontrées. C’est une première étape pour petit à petit construire une vision sociale et démocratique du soin.

Quand tu parles de « collectivisation », tu te réfères aux groupes d’écoute ou également à l’implication des chercheurs ou des soignants ?

Les deux. Il y a les groupes de patients et puis évidemment, au niveau de la Fédération, on peut effectivement faire des études statistiques ; les maisons médicales sont un laboratoire social très intéressant. 50% de nos bénéficiaires vivent sous le seuil de pauvreté, donc forcément, pour la gauche c’est un laboratoire intéressant qui permet de mettre en lumière le vécu des gens, leur réalité et penser comment faire remonter ces problématiques-là vers nos autorités publiques.

Pour ce qui est de l’implication des patients, je pense que cela doit se faire à différents échelons ; du cabinet du médecin où le patient doit être en mesure de renforcer son pouvoir d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
durant son trajet de soin à lui, sans que le médecin lui dicte tout ce qu’il doit faire. Le patient doit pouvoir venir avec ses savoirs propres, jusqu’au travail de lobbying de la Fédération et les mobilisations collectives via les manifestations et autres actions. En résumé, pour moi, les collectifs de patients doivent se vivre à différents niveaux du mouvement.

Concernant la marchandisation de la santé. Peux-tu rappeler quels en sont les dangers et les conséquences que vous voyez sur le terrain. Comment s’y opposer, comment sensibiliser à ces questions, comment faire du lobbying contre cette dérive ?

C’est un vaste sujet ! Les 42 milliards de la branche santé de la sécurité sociale attirent beaucoup les lobbies financiers. En premier lieu, l’industrie pharmaceutique qui n’a de cesse de faire des dépassements. Tout le monde s’en inquiète, mais concrètement il n’y a pas de courage politique pour imposer les amendes lorsqu’il y a dépassement, pour une meilleure régulation démocratique du prix des médicaments. Sensibiliser l’ensemble des citoyens à ce sujet est un enjeu majeur, car c’est leur argent qui est volé par de gros industriels alors qu’il devrait servir l’intérêt général et non les actionnaires de firmes privées. Donc, finalement, même quelqu’un qui vote au Mouvement Réformateur (MR), à mon avis, est capable de comprendre en quoi cela lui est également néfaste. Cet exemple me choque considérablement, car c’est le plus flagrant, le plus facilement explicable avec des chiffres.

En santé, il y a différents mouvements de marchandisation. Il y a l’accaparement de l’argent de la sécurité sociale par des firmes pharmaceutiques, et, de plus en plus, par l’industrie informatique. Comme tout s’automatise et que les médecins doivent obtenir des logiciels labellisés, beaucoup de flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
d’argent de la branche santé de la sécurité sociale se dirigent vers des entreprises informatiques comme Careconnect, Healthone et toutes ces grandes entreprises qui fabriquent des logiciels extrêmement onéreux pour les médecins qui reçoivent de grosses primes de l’INAMI pour les acquérir. J’observe aussi à quel point les développeurs informatiques, aujourd’hui un métier rare, touchent des salaires proches de celui du Premier ministre. Ces mouvements de marchandisation m’inquiètent.

Les pratiques des professionnels de santé relèvent elles aussi d’une forme de marchandisation. Les besoins augmentent en partie à cause du vieillissement démographique, mais pas seulement. La recherche médicale évolue, donc on soigne mieux les gens et c’est plutôt positif. Mais à côté de cela, il y a de plus en plus de quotas sur les médecins qui sortent de l’école et les médecins deviennent une denrée rare... Or, ils doivent faire tourner les boutiques hospitalières et les citoyens doivent pouvoir accéder aux professionnels de la santé. Ainsi, les médecins peuvent négocier des revenus astronomiques, en particulier ceux qui pratiquent les suppléments d’honoraire, avec des formes de marchandages et, en conséquence, une médecine à deux vitesses, avec des personnes qui ont les moyens de se payer ce genre de suppléments et d’autres qui ne le peuvent pas et doivent attendre une consultation par des médecins conventionnés. Ce sont des formes de marchandisation liées aux pratiques. Comme le phénomène de « déconventionnement » des médecins ; le conventionnement étant une sorte de contrat entre le médecin et l’INAMI qui accepte de respecter les prix que la mutuelle rembourse et ne pas aller au-delà.

Enfin, en dehors des maisons médicales (qui fonctionnent généralement au forfait), il y a la question du ticket modérateur : le médecin conventionné, a priori, accepte de ne pas dépasser ce ticket modérateur. Cependant, certaines fédérations de prestataires de soins utilisent l’outil du conventionnement pour essayer d’avoir un levier sur l’INAMI ; elles appellent leur base à se déconventionner en vue d’essayer d’obtenir des faveurs de la part du ministre. Selon nous, cela équivaut à une prise d’otage du patient et de l’accessibilité à la santé puisque le principe même du conventionnement est l’accessibilité. C’est dans ces cas que se voit la culture libérale et corporatiste de certains soignants. C’est d’autant plus inquiétant au moment où l’on applique l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
et que le budget de la santé n’augmente pas autant que les besoins ; il va y avoir des conflits dans tous les sens...

La privatisation est bien connue dans les maisons de repos, elle l’est moins dans les hôpitaux en Belgique. Quelles sont les pratiques marchandes dans les hôpitaux ?

L’hôpital, paradoxalement, est aujourd’hui encore sous statuts d’ASBL. Et si les hôpitaux sont actuellement presque tous dans le rouge, c’est parce qu’il n’y a aucune régulation économique sur la rémunération des médecins notamment. Il y a également davantage de chambres individuelles en vue de pouvoir facturer des suppléments d’honoraires. C’est donc un bon lien avec un troisième axe de la marchandisation qui est celui des assureurs privés. En effet, certaines assurances fonctionnent à l’inverse des mutuelles, elles sont beaucoup moins collectives et davantage basées sur l’investissement individuel ; seuls les riches ont accès à ce genre d’assurance et au plus tu payes ton assurance hospitalisation, au mieux tu seras protégé. Cela a pour effet une santé à deux vitesses parce que, forcément, dans les hôpitaux, les patients qui ont des grosses assurances types DKV sont des patients rois. Parfois même, certains médecins disent : « Si vous me donnez un peu plus en cash, vous pourrez passer plus vite dans la liste d’attente. » C’est une forme de libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. des pratiques qui est inquiétante et pour moi il est important d’agir là-dessus, notamment à travers la sensibilisation des professionnels de santé.

Par ailleurs, je pense que même dans les hôpitaux, il y a de plus en plus de professionnels qui ont besoin de donner un sens à leur travail et qui n’ont pas étudié la médecine pour se remplir les poches, ou pour devoir travailler comme des fous et ne jamais pouvoir bénéficier de cet argent. Je pense qu’il y a tout de même des poches de résistance un peu partout ; beaucoup s’insurgent et disent qu’ils en ont assez. En fait, aujourd’hui, c’est important de le souligner, les médecins doivent reverser une grosse partie de leurs suppléments d’honoraire à l’hôpital pour que justement celui-ci puisse continuer à tourner. Ainsi parfois, c’est le responsable ou le gestionnaire de l’hôpital, le système lui-même qui organise l’hôpital comme une entreprise privée avec ses logiques managériales.

Historiquement, dans les instances hospitalières, on retrouvait aussi les soignants, en particulier des médecins. Aujourd’hui, ce sont plus des personnes issues de HEC ou de Solvay Business School qui sont les gestionnaires. Par conséquent, cela crée une culture malsaine à l’intérieur des structures hospitalières. Des soignants témoignent en nous disant qu’on leur demande de pratiquer toujours plus d’actes médicaux pour faire tourner la boutique, mais sans une vue globale pour s’assurer que le patient en a véritablement besoin.

Et enfin, c’est ce que l’on voit dans les maisons de repos. Le rachat des structures de soins par des entreprises côtés en bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
. Une privatisation directe des soins…

Il y a aussi le secteur des laboratoires médicaux ! Par exemple Synlab que l’on voit un peu partout surtout depuis la Covid-19 ?

Tu fais bien de l’ajouter. Parce que souvent on parle de suppléments d’honoraire à l’hôpital, mais en fait – un représentant de Solidaris [mutualité socialiste, NDLR] nous le disait lors de notre dernier congrès – il y a surtout un problème avec des médecins spécialistes dans l’ambulatoire, donc hors de l’hôpital. Ce sont des pratiques purement libérales, avec un cabinet privé et des médecins totalement déconventionnés, où tu n’as plus aucun aspect institutionnel, plus de règles ou de barèmes quelconques. Les spécialistes dans l’ambulatoire sont devenus tellement rares via les quotas [numerus clausus, NDLR] qu’ils peuvent imposer n’importe quel prix et les gens sont si stressés qu’ils sont prêts à payer. Tout cela, ce sont des formes de marchandisation qui créent une santé à deux vitesses. Nous, nous ne prônons pas ce modèle-là de soins.

Est-ce que tout cela pousse des gens vers le monde des maisons médicales ? Est-ce que vous sentez une augmentation des demandes ? Je sais que Maggie De Block (ministre de la Santé de 2014 à 2020) avait imposé un moratoire sur de nouvelles places en maison médicale. Où en est-on à ce sujet ?

Pour cela, il est important de bien distinguer la première et la deuxième ligne de soin. Les pratiques libérales en cabinet dont je viens de parler sont davantage des pratiques de spécialistes. Je pense que dans notre système global, même en dehors des maisons médicales, 80% voire même plus des médecins généralistes sont conventionnés. Dans la culture de la médecine, l’esprit de l’accessibilité à la santé reste très présent. Cela n’empêche pas les maisons médicales d’offrir quelque chose en plus ; une prise en charge multidisciplinaire, une médecine totalement accessible puisque notre financement au forfait fait qu’il n’y a même pas de ticket modérateur, même pas celui que le patient doit payer chez le médecin généraliste. Il y a en outre une meilleure continuité des soins, on fixe un contrat avec le patient et on lui dit : « Si tu es soigné chez nous en première ligne, tu ne viens plus que chez nous ». En effet, quand on est soigné au forfait, on ne peut pas aller chez un autre médecin généraliste. Ce principe de prévention permet le désengorgement des urgences hospitalières, une médecine bien plus coûteuse pour la société.

C’est comme cela que l’on démontre que notre modèle – même si le forfait en première ligne est un peu plus cher que l’acte – engendre beaucoup d’économies en deuxième ligne, car nous sommes dans le préventif qui, in fine, est moins cher et plus accessible. De plus, il donne de meilleurs résultats pour les patients que quand on laisse traîner la maladie jusqu’au point de devoir se rendre aux urgences hospitalières parce qu’il n’a pas eu accès à un professionnel en amont. C’est cette globalité, cet univers-là que l’on veut stimuler dans les quartiers, au plus proche des citoyens. Un univers bien différent de celui du cabinet privé avec un médecin qui, même s’il est généraliste, n’est pas dans ces logiques, cela reste un face-à-face où il n’y a pas forcément de continuité comme ce que l’on propose dans les maisons médicales. En plus, le fait qu’il y ait cette prise en charge collective fait que le professionnel a lui aussi des droits : quand il part en congé, la structure collective prend ses patients en charge. On réfléchit aux droits des patients, mais aussi au bien-être des professionnels. Ce fait se reflète dans les statistiques de l’INAMI : les soignants qui travaillent au forfait, par exemple les médecins, font moins de burnout. Or, ils ont souvent des cas de patients plus complexes puisqu’ils soignent la toxicomanie, reçoivent des patients avec aide médicale urgente ; ce sont des publics vulnérables qui rendent plus compliqué un suivi quand le médecin est tout seul dans son cabinet.

Par rapport à l’audit Audit Examen des états et des comptes financiers d’une firme, de sorte à évaluer si les chiffres publiés correspondent à la réalité. L’opération est menée par une société privée indépendante appelée firme d’audit qui agrée légalement les comptes déposés. Quatre firmes dominent ce marché : Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PricewaterhouseCoopers.
(en anglais : audit ou auditing)
concernant les maisons médicales commandité par la ministre de la Santé, Maggie De Block (OpenVld), il s’agit d’un scandale sans nom quand on compare les budgets. Les maisons médicales ne coûtent rien à la sécurité sociale, par rapport à ce que j’expliquais justement sur le budget dédié aux médicaments. Ce que reçoit l’industrie pharmaceutique, si mes souvenirs sont bons, ce sont plus de 6 milliards d’euros, là où les maisons médicales reçoivent 350 millions d’euros, toutes maisons médicales confondues : en Flandre, en Wallonie, à Bruxelles, celles qui sont fédérées, celles qui ne le sont pas… Donc, imposer un moratoire à des structures qui font du soin de proximité auprès des personnes qui en ont le plus besoin et ne pas donner d’amendes à une industrie qui fait régulièrement des dépassements de dépenses de sécurité sociale, c’est tellement flagrant que l’autorité publique, en l’occurrence Maggie De Block, encourage l’accaparement capitaliste de la branche santé de la sécurité sociale.

Mais à la fin, Maggie De Block s’est fait prendre à son propre piège. Elle a commandé l’audit à KPMG, un cabinet d’audit international très influent et libéral. C’était d’ailleurs assez cocasse de voir les auditeurs de KPMG en petits costards-cravates venir dans les maisons médicales. Mais surtout ces auditeurs, avec leur panoplie d’indicateurs financiers et économiques, ont fini par démontrer que non seulement les maisons médicales ne coûtent pas plus cher, mais qu’en plus cela favorise l’accessibilité à la santé et donc autant d’un point de vue de santé publique que dans la perspective économique, cela tient vraiment la route. On avait hésité à l’époque à faire barrage, à dire non, à ne pas les laisser rentrer dans nos structures, à organiser des piquets de grève, etc.

Si mes souvenirs sont bons, les structures du PTB [Médecine pour le Peuple MPLP, NDLR] étaient plus dans cette logique-là. À la FMM on a finalement décidé qu’on allait les faire rentrer, aller jusqu’au bout du principe d’« entrisme » où les classes sociales se rencontrent. C’était risqué, mais cela a marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, parce que la ministre a dû mettre fin au moratoire suite aux résultats de l’audit. C’est un événement qui a contribué à son impopularité. Lorsque Maggie De Block était ministre de l’Immigration, elle était très populaire, en tant que ministre de la Santé par contre... Il y a eu plein d’autres choses, comme l’histoire des masques durant la Covid-19 ; elle a très mal géré cette crise. Mais comme quoi, maintenant cet audit nous l’utilisons comme arme de guerre.

Quelles sont les priorités politiques de la FMM pour cette législature et les années à venir ?

La première, c’est de résister aux attaques prévues dans l’accord de gouvernement sur les mutuelles. Il faut rappeler qu’elles sont encore un contre-pouvoir à l’INAMI et sont des assurances sociales collectives et non des entreprises privées, qu’elles ont une vision politique de la santé.

Je trouve que l’opinion publique ne peut pas être manipulée par des gens comme Georges-Louis Bouchez qui disent que les mutuelles ne servent à rien, que ce sont des bureaucraties, qu’il faudrait nettoyer tout cela, qu’elles ne servent qu’à financer les hauts salaires de leurs patrons, etc. La privatisation des mutuelles serait tragique pour tous les citoyens belges. Or, j’ai l’impression que les dirigeants ont repéré à quel point, en Belgique, le fait que tous les citoyens soient rattachés à une mutuelle représente un contre-pouvoir fort. On n’en a pas assez conscience et cela m’inquiète beaucoup. Les mutuelles sont vraiment dans le collimateur…

Une autre priorité, ce sont les malades de longue durée. L’Arizona va tout axer sur le contrôle, sur l’activation, alors que Frank Vandenbroucke [ministre de la Santé sortant et reconduit, NDLR] avait fait en sorte qu’il n’y ait plus de certificat médical pour un seul jour de maladie, ce qui surcharge particulièrement les médecins généralistes. En effet, si tu as un début de grippe, il vaut mieux que tu restes chez toi. Le principe de confiance à l’égard des travailleurs est important. Et bien non, certificat obligatoire dès le premier jour de maladie. C’est stupide, car cela va surcharger inutilement les médecins généralistes. Cela va créer des burnout qui vont coûter à la sécurité sociale. Cela n’a pas de sens, même d’un point de vue économique toutes ces mesures visent uniquement le contrôle.

Dernier exemple en date, le gouvernement en affaires courantes n’a pas voulu voter le budget de l’INAMI ; l’OpenVLD s’y est opposé et le MR s’est abstenu en prétextant les affaires courantes. En réalité, c’est parce que le budget avait été voté par les partenaires sociaux qui demandaient à ce que l’industrie pharmaceutique contribue davantage aux objectifs d’économie. Et là, en l’occurrence, tous les acteurs l’ont approuvé : mutuelles, ABSyM, représentants des hôpitaux, des maisons médicales, tout le monde était d’accord. Seuls le MR et l’OpenVLD ont fait barrage. Cela n’annonce rien de bon par rapport à la coalition Arizona qui risque de continuer à soutenir les entreprises pharmaceutiques avec l’argument de l’emploi, de la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
. Mais l’argent de la sécurité sociale en santé est là pour soigner des gens avant tout.

En termes de résistance, il faut nous organiser et prendre au sérieux les alliances et les convergences. Nous devons nous fixer un objectif commun, nous regrouper et faire des choses de plus grande ampleur. Nous devons essayer d’en faire un peu moins, mais de nous unir dès le début et avec une amplitude en termes de gains, en hégémonie culturelle à gauche.

Comment vois-tu la collaboration avec les autres acteurs de la santé ? Les mutuelles, les syndicats, etc. ?

Il existe la Coalition Santé qui regroupe la plupart des acteurs de la santé ; il y avait d’ailleurs une volonté de se connecter à la Coalition Climat, et donc d’élargir le public.

Je pense qu’un des enjeux de demain ce sera justement la mobilisation des grands acteurs que sont les mutuelles et les syndicats contre les coupes budgétaires qui s’annoncent extrêmes. Pour avoir travaillé en mutuelle, je sais à quel point de petites ASBL ou la Coalition Santé véhiculent une image de gauchistes, d’organisations qui se retrouvent entre elles. Du coup ce n’est pas assez pris au sérieux. Or, l’enjeu c’est d’être pris au sérieux. Cela se travaille via justement des contacts plus informels, il faut essayer de créer des confiances partagées, ce qui n’est pas toujours facile parce que, là aussi, il y a des hiérarchies entre un big boss qui vient de HEC et qui gagne quatre fois ton salaire. En même temps, il faut le faire parce qu’il y a un enjeu majeur à ce que notre système de santé ne soit pas totalement marchandisé. On doit à tout prix éviter de se comparer les uns les autres, on doit travailler ensemble. De plus, il y a aussi des logiques institutionnelles très différentes entre par exemple la Mutualité chrétienne et le Gresea, pourtant nous avons un ennemi commun, c’est la marchandisation, le libéralisme. Il faut absolument travailler ensemble ! C’est peut-être l’esprit de communauté qu’il faut stimuler, avec des rencontres où les liens circulent.

Comme je le disais à votre colloque [80 ans du Pacte social, NDLR], le modèle des maisons médicales démontre qu’il est possible de construire quelque chose d’assez robuste en termes de mutualisation économique et qui permet petit à petit de gagner du pouvoir d’action. Cela se fait à une échelle assez réduite, mais maintenant il faut le faire à une échelle plus transversale entre différents acteurs qui ont une même vision.

 Entretien avec Hanne Bosselaers, Médecine pour le Peuple

MPLP ce sont 11 maisons médicales en Belgique (Bruxelles, Flandre, Wallonie). MPLP a été fondé il y a plus de 50 par le Parti du travail de Belgique (PTB).

Quelle est la particularité de l’approche de Médecine pour le Peuple (MPLP) et qu’est-ce qui la différentie des autres prestataires de soins ?

MPLP c’est d’abord une organisation nationale. Nous sommes présents dans les trois régions du pays, à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre et nous travaillons avec la vision selon laquelle tout le monde a droit à la santé dans une société saine. Pour garantir ce droit, nous devons changer de société pour assurer à tout le monde un travail sain, l’accès à l’éducation, aux soins de santé de qualité, et à des services publics forts. Ce projet de société nous le partageons avec le PTB, le Parti du Travail de Belgique. Nous travaillons à ce projet de société, socialiste, où tout un chacun aurait droit à la santé.

Nous y travaillons également avec nos patients et selon leurs priorités. Pour ce faire, nous utilisons beaucoup leurs témoignages pour savoir ce qu’ils vivent, quelles sont les plus grandes difficultés qu’ils affrontent. Nous essayons de partir de là pour orienter nos actions et surtout pour en faire des actions collectives. Nous remarquons qu’en tant que médecins, individuellement dans une consultation, nous ne résolvons pas les vrais problèmes des gens. Nous devons donc passer à des actions collectives qui peuvent même se transformer en lutte sociale afin d’obtenir plus d’acquis sociaux et ainsi améliorer la santé d’un grand groupe de personnes.

Nous avons bien conscience que notre travail ne doit pas se limiter à une maison médicale ou un seul quartier. Nous voulons également contribuer au niveau national. Ainsi, nous participons à la Coalition Santé où nous portons des campagnes nationales sur le prix des médicaments, pour un accès facilité à la première ligne, sur la santé et le travail. Ce sont nos priorités communes.

MPLP a 11 maisons médicales. Sont-elles différentes en fonction des quartiers, du lieu où elles sont implantées ? Sont-elles toujours dans des quartiers populaires ?

Chaque maison médicale vit une réalité très différente. Notre première maison médicale, celle de Hoboken, à Anvers, proche de l’industrie et du port d’Anvers, était principalement fréquentée par des ouvriers faisant un travail physiquement lourd. À Molenbeek, c’est différent, c’est un quartier d’immigrés à grande précarité, avec beaucoup de gens sans travail ou de travailleurs sans papiers. À Zelzate, c’est encore différent, les gens travaillent principalement dans l’industrie chimique. À Genk, ce sont beaucoup d’anciens mineurs, comme à Liège, d’anciens métallurgistes.

Donc oui, les secteurs et le type de travailleur que l’on retrouve dans nos maisons médicales sont différents, mais les problèmes que ces gens rencontrent, en lien avec l’austérité, des allocations ou des salaires trop bas, sont partout les mêmes. Les témoignages des patients nous permettent souvent d’identifier une lutte qui unit toutes les maisons médicales de MPLP. En même temps, nous menons aussi des luttes au niveau local ; on le fait si possible avec la représentation du PTB au conseil communal, comme ici à Molenbeek par exemple.

Il y a quelques années, la majorité a voulu supprimer les cours de natation pour les 1res et 2e primaires, car le bus pour les y emmener coûtait soi-disant trop cher. Nous nous y sommes opposés en partant de l’inquiétude de nos patients qui nous disaient que leurs enfants n’allaient plus jamais apprendre à nager. En tant que médecin, il nous semble essentiel que les enfants apprennent à nager. Nous avons donc fait une interpellation citoyenne au conseil communal, soutenue par le PTB et cela a permis de maintenir les cours de natation. C’est un petit exemple, mais cela montre que défendre la santé, c’est politique, c’est se mêler de la politique et s’y opposer si cela menace la santé.

Appelez-vous cela de la « médecine communautaire » ?

Nous avons quatre étapes d’empowerment décrites dans notre texte de vision. En premier lieu, cela commence par impliquer le patient dans les examens et les traitements envisagés. L’objectif est de lui permettre de participer à la réflexion pour déterminer ce qui est le mieux pour lui afin qu’il ait davantage de contrôle sur sa santé. En deuxième lieu, il faut accroitre la conscience sociale des patients en réfléchissant avec eux au contexte social de leur symptôme, c’est ce qu’on appelle « le stéthoscope social ». On regroupe ensuite les patients autour des problèmes de santé, par exemple les groupes de douleurs chroniques. Mon ancienne collègue, Leen Vermeulen, a réalisé une étude sur la manière de traiter ces douleurs. Une des méthodes consiste à rassembler plusieurs patients pour qu’ils s’entraident, car collectiviser un problème donne de la force. Enfin, il faut passer à la lutte collective, à un niveau politique. C’est, par exemple, soutenir les gens pour faire certaines démarches, une action, une manifestation, une interpellation au conseil communal ou au gouvernement pour obtenir un changement durable.
La santé communautaire n’incite pas les gens à devenir acteurs de leur propre santé et à mener des actions de lutte dans un grand mouvement social. La santé communautaire, c’est constater que dans une situation donnée, il y a un aspect collectif, une nécessité de mettre les gens ensemble, mais cela n’a pas forcément comme objectif d’impliquer les gens pour changer la situation. Nous allons plus loin.

Concernant la commercialisation des soins de santé, quelles conséquences vois-tu sur le terrain ? Est-ce que ce sont des thèmes que vous travaillez collectivement chez MPLP ? Est-ce que vous avez des revendications dans ce domaine ?

En tant que Médecine pour le Peuple, nous revendiquons des soins publics et un accès à la santé pour toutes et tous. L’exemple le plus flagrant dernièrement, et cela risque de s’empirer avec le nouveau gouvernement Arizona, ce sont les ruptures de stock Stock Sous sa forme économique, c’est l’ensemble des avoirs (moins les dettes) d’un acteur économique à un moment donné (par exemple, le 31 décembre 2007). Ce qui sort ou qui entre durant deux dates est un flux. Le stock dans son sens économique s’oppose donc au flux. Sous son interprétation comptable, le stock est l’ensemble des marchandises achetées qui n’ont pas encore été produites ou dont la fabrication n’a pas été achevée lors de la clôture du bilan ou encore qui ont été réalisées mais pas encore vendues.
(en anglais : stock ou inventory pour la notion comptable).
de médicaments. On rencontre très souvent des gens qui n’ont plus accès à des médicaments qu’ils prennent depuis longtemps. Dernièrement, cela s’est produit avec la Furadantine, un antibiotique de première ligne pour les infections urinaires que l’on prescrit quatre à cinq fois par semaine. Il a donc fallu prescrire une alternative plus chère, moins adaptée et qui engendre davantage d’effets secondaires. Pour la simple raison qu’un médicament pourtant essentiel ne rapporte plus assez et qu’un autre engendre de plus gros bénéfices, ces firmes décident donc d’abandonner sa production. Pour nous, cela ne devrait pas exister dans un des pays les plus riches du monde. Il faut pouvoir imposer des licences obligatoires, pour avoir la garantie que les médicaments de base soient produits et qu’il n’y ait pas de rupture de stock. Je trouve que c’est un exemple flagrant de la commercialisation des soins, et pour MPLP c’est une priorité. La politique des médicaments représente un coût majeur dans le budget de la santé ; on pourrait d’ailleurs très facilement les payer moins cher.

Au sein des hôpitaux, il y a également de plus en plus de commercialisation, comme des médecins qui font des consultations privées au sein de l’institution. Puisque certains examens techniques rapportent beaucoup aux hôpitaux et aux médecins, on va en prescrire énormément. Par contre, si l’on a besoin d’un psychiatre, d’un gériatre ou d’un pédiatre ou de toute autre spécialiste qui a moins recours à des prestations techniques, on n’en trouve pas ou l’attente est très longue et les gens payent des factures de plus en plus élevées. On le voit chez nos patients qui n’osent pas aller à l’hôpital par peur d’être hospitalisé et de devoir ensuite payer la facture.

Nous sommes un des pays où les gens payent le plus de leur propre poche, notamment par rapport aux pays voisins. Avec nos 11 maisons médicales, nous offrons une alternative. La pénurie de médecins généralistes est également une conséquence de la médecine libérale ; on n’investit pas dans les centres au forfait. On favorise le marché libre, les médecins s’installent où ils veulent, mais on maintient un numerus clausus malgré le manque de médecins, surtout généralistes, nécessaires pour soigner correctement la population. Ici à Molenbeek, cela se ressent moins parce qu’il y a beaucoup de maisons médicales au forfait dans la commune. Nous ne sommes donc pas submergés de demandes. Ce que l’on remarque, par contre, c’est que nos patients vont moins à l’hôpital, ce qui nous oblige à devoir réaliser plus d’actes.

Un autre effet, qui ne concerne pas particulièrement la commercialisation de la santé, mais qui nous inquiète, est le non-accès aux services, aux guichets de la mutuelle, aux allocations. Nous avons un nombre croissant de demandes administratives. Cette semaine, depuis l’annonce du nouveau gouvernement, nous avons déjà reçu trois demandes relatives à un dossier SPF personne handicapée, afin d’être reconnu comme personne en situation de handicap. Les gens reconnus comme tels avec un certain nombre de points ont droit à une allocation. Ce sont des gens qui sont au CPAS à qui l’assistante sociale a dit : « Allez vite chez votre médecin et essayez de vous faire reconnaitre comme personne handicapée, comme cela, vous aurez peut-être une allocation supplémentaire, car votre allocation du CPAS va probablement diminuer sous le nouveau gouvernement. » Donc depuis une semaine, on a des gens qui se disent qu’ils doivent se faire reconnaitre comme une personne ayant une réduction d’autonomie. Mais c’est très compliqué, ces dossiers ne seront jamais acceptés. Quelqu’un qui souffre de dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
ou de maux de dos ne peut en effet pas travailler, mais n’est pas handicapé à proprement parler, et n’aura donc pas accès à ces allocations. Tout va se durcir et c’est sur nous, les médecins généralistes, que cela va retomber. On sait très bien qu’individuellement, dans une consultation, on ne peut rien faire pour ces gens. Si on dit à ces patients qu’on va les aider, se battre pour les faire reconnaitre comme handicapé et qu’on y parvient, on ne résout le problème que d’une personne, alors qu’il est structurel pour toute une couche de la population. Dans notre vision, nous utilisons les témoignages pour signaler les problèmes et ensuite on va renforcer la lutte sociale pour que ces gens aient accès à des moyens dignes pour vivre.

Tu parlais du nouveau gouvernement et du prix des médicaments. Est-ce qu’il y a d’autres attaques qui se préparent et qui toucheront particulièrement la santé ?

Tout ce qu’ils sont en train de faire va impacter la santé puisque le pouvoir d’achat de la population va diminuer. Les salaires sont bloqués et on augmente les taxes sur les biens de première nécessité de 6 à 9% (TVA), donc nous allons payer davantage. Les gens vont avoir l’illusion d’un salaire un peu plus élevé parce que leur net va augmenter, mais leurs services publics vont se dégrader, la sécurité sociale se prend une énorme claque. À l’intérieur du secteur de la santé, où les emplois sont déjà très lourds (le secteur est en train de craquer), de nombreux infirmiers et infirmières n’auront plus accès à une prépension. C’est catastrophique. Et si les soins s’écroulent, les malades en font les frais.

Il y a aussi évidemment la chasse aux malades de longue durée, c’est un véritable désastre. Quand tu entends Georges-Louis Bouchez dire que ce sont des malades imaginaires et qu’il faut les activer… Je les vois tous les jours ces gens, ils aimeraient encore avoir une activité, ils font même parfois du bénévolat, mais ils ne peuvent pas retourner chez leur employeur à 120% de leur capacité. Et il n’y a aucune aide pour les intégrer doucement dans le travail. L’employeur a tout à fait le droit de dire « Non, non, reposez-vous jusqu’à ce que vous soyez bien rétabli, en attendant j’ai un intérimaire que je paye un petit salaire et vous reviendrez quand vous saurez faire le même travail qu’avant ». Mais pour beaucoup, cela n’est plus possible, ils ont vieilli et ont des problèmes chroniques…

Nous avons fait une étude avec MPLP sur nos patients de 55 ans et plus ; la moitié d’entre eux souffre de deux problèmes chroniques, ce sont des gens qui n’ont plus la capacité de travailler à 100%. Ainsi, les fins de carrière ont un impact fort sur la santé. Avec cette responsabilisation des malades de longue durée, on va monter les médecins contre les mutuelles et ces dernières vont être fortement contrôlées par rapport au nombre de personnes qu’elles remettent au travail. On va contrôler le nombre d’incapacités prescrites et les médecins au-dessus de la moyenne vont être contrôlés, voire même sanctionnés. De plus, les malades vont voir leurs allocations diminuer s’ils ne participent pas au trajet de réintégration. Cela va être très dur.

Au sein de MPLP, comment concevez-vous les collaborations ou l’action commune avec les mutuelles, les syndicats, les autres maisons médicales et les associations ?

Nous voulons évidemment participer au front qui défend les droits des patients. C’est pour cela que nous nous investissons dans la Coalition Santé qui regroupe les mutuelles, les syndicats, les grandes ONG et la Fédération des maisons médicales. Ensemble, nous avons élaboré un livre blanc et nous avons une position politique commune qui veut sauver la sécurité sociale et l’accès à la santé au sens large, pensée à travers ses déterminants sociaux. C’est donc un espace où nous pouvons vraiment collaborer avec toutes les autres grandes organisations du corps intermédiaire.

Au niveau local aussi nous travaillons avec les autres maisons médicales, en récoltant, par exemple, des témoignages. Cette semaine, nous avons appelé les maisons médicales voisines pour savoir ce qu’elles pensaient de l’accord Arizona. Nous nous rendons compte que beaucoup de gens n’ont pas toutes les informations nécessaires, qu’elles manquent d’outils pour bien connaitre toutes les mesures. Nous pouvons les aider, car de notre côté nous avons fait l’analyse et nous la partageons avec les personnes intéressées. En même temps, nous essayons de les mobiliser comme pour la manifestation du 13 février contre la coalition Arizona. Nous pensons que nous devons y être. Nous fermons la maison médicale, en maintenant un service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
minimum, et nous nous y rendrons avec toute l’équipe et nos patients. C’est une journée de service minimum, mais c’est potentiellement un gouvernement qui va nous coûter très cher.

Nous collaborons également avec les associations au niveau communal sur des projets de prévention, sur l’alimentation saine. Ainsi, nous organisons des cours de cuisine et nous avons également un groupe de femmes qui font du yoga. Ce sont des actions de santé communautaire, avec l’objectif de créer des collaborations dans notre commune. Mais nous essayons d’aller plus loin et d’introduire l’aspect politique.

Comment caractérises-tu la collaboration au sein de la Coalition Santé ?

L’année passée, nous avons mené la campagne « VivreMieux » au moment des élections. Pour cette campagne, nous avons développé une position commune, ce qui a renforcé la confiance entre les partenaires. Ce n’était pas un travail facile parce qu’il reste des divergences politiques et des affinités avec des partis politiques qui sont allés en majorité. Cela a pu créer des tensions, mais, finalement, tous les partenaires de la Coalition étaient d’accord de poursuivre l’initiative, de maintenir une veille politique et de se mobiliser. La Coalition se mobilisera d’ailleurs ce 13 février. Toutes les divergences politiques ne sont pas résolues, mais les grandes organisations s’investissent plus qu’auparavant. L’utilité d’avoir un espace où se rencontrer, échanger, connaitre la position des autres a encore plus de sens aujourd’hui qu’il y a 10 ans. Je pense que nous avons joué un rôle important avec MPLP pour cette unification, nous avons essayé d’être constructifs, de mettre l’accent sur le positif et sur ce que l’on peut faire ensemble.

MPLP est très active dans la solidarité internationale, en Palestine, au Congo, à Cuba... Peux-tu nous dire quelle est l’importance de cette question pour MPLP, quelles sont vos actions et comment ce travail s’intègre au travail ici en Belgique ?

L’internationalisme est très important. Dans beaucoup d’autres pays, les gens se battent aussi contre ce même système nuisible pour la santé, contre des gouvernements qui mettent le profit avant les gens. On ne peut affronter le système qu’en s’unissant. Ainsi, nous avons toujours eu des liens internationaux et nous les cultivons. Entre organisations de santé nous pouvons renforcer le travail de l’autre.
C’est au travers de notre organisation sœur, Viva Salud, que nous entretenons des partenariats avec le Congo, les Philippines, la Palestine et Cuba. Je suis allée à Gaza il y a 12 ans pour travailler avec une ONG palestinienne, Awda. Nous avons gardé ce lien entre notre maison médicale et un centre de santé de là-bas. Notre équipe soutient évidemment le travail de nos collègues palestiniens ; cela nous renforce également, car nous recevons des informations de première main, nous sommes parfaitement au courant de ce qu’ils vivent en tant que soignants et cela nous inspire beaucoup. Ils parviennent à construire un nouvel hôpital et à rétablir des structures de soins alors qu’ils ne cessent d’être bombardés. Ce sont des exemples très importants et, personnellement, dans mon travail de tous les jours, je m’inspire beaucoup de mes collègues palestiniens et d’ailleurs.

Nous avons lancé une campagne de soutien à Awda, car la santé à Gaza est détruite ; cela a rapporté 30.000 euros et ce n’est pas fini. Cet argent servira à la construction de l’hôpital de campagne d’Awda. À Molenbeek, mais aussi dans d’autres maisons médicales, le peuple est très sensibilisé et il est du côté palestinien. Ils ont tous vu qui était l’agresseur, comment la Palestine a été détruite. Donc soutenir une organisation qui construit à Gaza, c’est très motivant, les gens se sentent impliqués. Et en même temps nous pouvons donner d’autres informations. C’est de la solidarité concrète, mais aussi un outil de sensibilisation. Les gens voient très bien le lien entre nos gouvernements de droite en Europe et ce qu’il se passe aux États-Unis et au Moyen-Orient.

Notre rôle est donc aussi d’expliquer ce qu’il se passe dans le monde, parce que ce sont les mêmes schémas, les mêmes systèmes d’oppression que l’on voit partout et qui impactent tous les travailleurs du monde. L’internationalisme est donc très important pour MPLP et pour le PTB.


Pour citer cet article : S. Franco, "Le droit à la santé sur le terrain", Gresea Échos n°121, mars 2026.
Photo : © Fédération des maisons médicales, 13 mars 2024