Si la législation sur les matières premières évolue au niveau européen, la Wallonie n’est pas en reste, puisqu’elle a planché sur la révision de son code minier depuis 2018. Pour discuter de ce processus, et plus largement de la relance minière en Europe, nous avons interviewé les DoMineurs, l’un des collectifs citoyens mobilisés autour de la question minière dans l’est de la Belgique.

Interview du collectif les DoMineurs, par Romain Gelin, Gresea
Pouvez-vous présenter les DoMineurs ? Pourquoi avoir constitué ce groupe ?
Le groupe est né en 2017 lorsque l’entreprise Walzinc a lancé une procédure de demande de permis d’exploration du sous-sol. Ce projet industriel n’était pas anodin, il s’agissait du premier pas vers un projet d’extraction de zinc, plomb, indium, gallium, etc. Finalement, le Gouvernement wallon (CDH/MR) a perdu sa majorité en 2019 et la révision du code minier qu’il avait engagée a été stoppée.
La rédaction du Décret sous-sol a ensuite repris à l’été 2021, après la mise en place d’un nouveau gouvernement et la fin de la période Covid. L’actualisation du décret instituant la gestion des richesses du sous-sol est restée informelle jusque juillet 2022, lorsque nous avons commencé à communiquer largement sur ce sujet au départ d’un affichage public et lors d’une manifestation contre Alibaba à Liege Airport en septembre 2022. Depuis, notre groupe n’a cessé de grandir.
Nous ne souhaitons pas être les uniques porteurs d’une remise en question du système. Notre ambition est d’informer au mieux le public. Alors que les décisions politiques sont rapidement adoptées, l’objectif est de se réapproprier ces questions minières, si complexes et méconnues, et d’éviter un effet de sidération de la population lorsque d’éventuels projets seraient lancés.
Walzinc avait-elle obtenu un permis d’exploration ?
La procédure de demande a été annulée. Le législateur a alors estimé que le code minier devait être actualisé. Dans le cas de nouvelles demandes, une telle actualisation permettrait à la Wallonie de disposer d’un code minier « moderne », présenté comme « sécurisé ». C’est là que notre travail d’analyse a débuté pour démontrer que ce nouveau code, prétendument protecteur, ne l’est en fait pas.
L’extractivisme minier, pourtant incontournable, est l’angle mort de nombreuses analyses. Nous pensons qu’il faut avoir une approche systémique si nous voulons traiter ce sujet de manière cohérente et raisonnable, loin de la pensée en silos. Mais les remises en question du modèle économique souffrent d’un manque cruel de visibilité. Nous pensons que les questions minières constituent un excellent point de départ pour questionner notre modèle de développement et déconstruire les narratifs de « transition » qui sont de nouvelles stratégies de croissance
Croissance
Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique plutôt qu’une réelle volonté d’effort écologique.
Au niveau européen, un règlement sur les matières premières critiques est en passe d’être acté. Il encourage notamment la prospection minière, incluant la notion de ressources stratégiques (pouvant être considérées d’intérêt public) et la possibilité de procédures accélérées pour les permis de recherche et d’exploitation. Avez-vous suivi ce processus ?
Tout à fait. Nous devons comprendre ce document en articulation avec le Green Deal européen. Ce qui est incroyable, c’est qu’il ne fait nullement mention d’une baisse de la demande en matières et en énergie. Il s’agit d’une prolongation du modèle de développement allant vers davantage de croissance économique, et donc de consommation de ressources, de destruction et d’exploitation des humains et de la planète… Les quatre objectifs du texte visent à : transformer 40% des minerais en UE
UE
Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
pour 2030, en recycler 15%, ne pas dépendre à plus de 65% d’un seul pays par matière, et à avoir 10% d’extraction minière en UE. Ce qui veut dire 90% de matières premières minérales extraites hors Europe !
Ce modèle de développement qui nous est imposé va demander toujours plus de matières premières pour la digitalisation, l’industrie de l’armement, l’aérospatial ; des industries européennes trop gourmandes en métaux, utilisant des alliages toujours plus complexes. C’est une impasse.
On prétexte souvent que la relance minière va permettre de relocaliser les mines, ce qui induirait un choix : des mines « ici » ou « là-bas ». Or, nous sommes dans un système additionnel. Aucune mine « là-bas » ne sera fermée en en ouvrant « ici ». Au contraire, elles vont proliférer partout où ce sera possible. Sans compter la pression sur les ressources (dont l’eau) qui va multiplier les risques de conflits dans le monde. C’est du suicide.
Une autre inquiétude concerne la rapidité avec laquelle des décisions sont prises, face à une population européenne peu outillée pour comprendre ces enjeux. Concrètement, il n’y a pas de place pour les débats publics en amont des décisions. Une fois une loi passée, le rapport de force devient très défavorable. Tout cela est accéléré par la guerre en Ukraine et par le fait que la Russie ou la Chine contrôlent les filières de certains métaux. L’urgence et les crises servent de prétexte pour ne pas prendre le temps du débat démocratique.
L’UE fait partie des économies consommant le plus de métaux par habitant – au travers de nos voitures, de nos appareils électroniques, mais aussi des infrastructures. Pourtant, l’UE n’extrait que très peu de métaux sur son sol. N’y a-t-il pas une logique à « relocaliser » des mines en Europe ?
Cela ferait sens pour autant qu’il y ait une diminution drastique de la consommation dans nos pays riches. Or, l’Europe fait tout le contraire en imposant, par exemple, la surdigitalisation de la société. On développe par ailleurs des alliages tellement complexes qu’ils ne seront pour la plupart pas recyclés.
Dans un tel contexte écocidaire, il est hypocrite de considérer que relocaliser des mines en Europe permettrait d’être solidaires avec les pays du Sud global. Une preuve réelle de solidarité s’inscrirait plutôt dans la réduction drastique de nos niveaux de consommation de toute nature, collectivement et individuellement, tout en permettant leur autodétermination.
Le journaliste Guillaume Pitron expliquait dans son livre La face cachée du numérique que rouvrir des mines en Europe permettrait aux populations de se rendre compte des conséquences d’une telle activité, de réfléchir sur leur mode de vie…
En ce qui concerne la problématique des mines en Europe, on remarque que la population n’y est pas sensible. Les gens vivent et meurent avec leurs maladies, leurs cancers, leurs interdictions de cultiver sur des sols trop pollués par les mines... sans changer leurs modes de vie pour autant. Il suffit de regarder les mines en Norvège, en Suède ou en Espagne : leur présence n’altère en rien le mode de vie des habitants : smartphones, appareils électroniques et maintenant les voitures électriques toujours aussi individuelles… Nous devons repenser nos modes de vie plutôt que de nous résoudre à en accepter aveuglément leurs conséquences néfastes.
Selon ses promoteurs, l’industrie minière serait indispensable à la transition énergétique, notamment pour la fabrication de panneaux solaires, éoliennes et de véhicules électriques. La relance minière n’est-elle pas un moindre mal pour parvenir à une économie décarbonée ?
Nous devons questionner « l’économie décarbonée ». On nous parle de transition, mais en regardant l’Histoire [1], on voit que les sources d’énergie se sont toujours additionnées tout en augmentant. L’avenir ne nous laisse entrevoir aucune diminution de nos besoins énergétiques qui permettrait de justifier ces nouvelles infrastructures.
Selon une étude réalisée par l’équipe de recherche du National Science Museum [2] britannique, pour électrifier le parc automobile de la petite île qu’est l’Angleterre, il faudrait deux fois la production mondiale annuelle de cobalt ! Alors, électrifier tout le parc automobile européen, est-ce réaliste ?
On nous présente une économie prétendument « neutre en carbone », car ces technologies « vertes » n’émettent aucun CO2... ceci sans considérer avec attention les impacts des chaînes de production en amont ni du recyclage, ce qui biaise totalement les calculs ! À titre
Titre
Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
d’exemple, la fabrication d’une seule éolienne nécessite des dizaines de kilos de néodyme, des tonnes d’acier, du titane, et des quantités colossales de béton – une industrie parmi les plus émettrices de CO2. Ces nouvelles technologies nécessitent des énergies fossiles pour extraire, raffiner, transporter ou fondre les métaux. Les scénarios de transition proposés prolongent donc notre dépendance aux énergies fossiles. Il est aujourd’hui indécent de faire miroiter à la population des « transitions vertes » qui dépendent à 100% des ressources minérales des sous-sols (non renouvelables !) pour des outils qualifiés de « renouvelables ». L’économie décarbonée et circulaire dans un système capitaliste est une fable pour enfants gâtés, une chimère.
Une grande partie de cette énergie sert des usages industriels questionnables à plus d’un titre. De plus, pourquoi ne mettre l’accent que sur les émissions de CO2 alors que se multiplient les polluants dans l’air et l’eau, que des espaces de biodiversité sont détruits, que toujours plus de sols sont artificialisés…
Selon vous, l’ouverture de mines en Europe, dont on dit qu’elles disposent des pratiques environnementales les plus strictes, permettrait-elle de réduire la pression sur les écosystèmes des pays du Sud d’où proviennent un grand nombre des métaux utilisés aujourd’hui ?
Avec le modèle de développement à l’œuvre et 90% d’extraction minière hors UE prévue par la législation européenne sur les matières premières critiques (CRMA), ce serait une erreur de le croire et ce serait bien mal connaître le fonctionnement des filières minérales et le pouvoir d’influence colossal des géants miniers [3].
En termes de gigantisme et de destruction, c’est forcément exponentiel, sans oublier l’emprise massive des déchets (stériles miniers). Le cuivre, si valorisé par le « tout à l’électrique », permet par exemple une rentabilité des gisements avec des taux de concentration très faibles, de l’ordre de 0.5% de minerai… ce qui fait 5 kg de cuivre par tonne extraite, et donc 995 kilos de déchets chargés en résidus toxiques à gérer [4]… Mais pour ce faire, il faut extraire vite, et beaucoup. Ce que permettent les technologies industrielles de creusement, de l’ordre de centaines de mètres de galerie par heure (contre 2 à 3 mètres/heure pour une équipe de mineurs artisanaux).
Dans les nouvelles mines, on nous annonce qu’on pourra remblayer les trous avec les déchets miniers. Ce qu’on omet de préciser, c’est qu’une fois broyée, de l’air et de l’eau se sont incrustés dans la roche, allant jusqu’à doubler son volume de départ…
Aussi, les mines souterraines « invisibles » [ndlr − différentes des mines à ciel ouvert] impliquent des techniques utilisant des explosifs en sous-sol (block-caving : foudroyage par bloc, une méthode permise dans le nouveau code wallon). Ces pratiques sont dénoncées par des associations comme SystExt qui conseille de les proscrire [5].
L’objectif « noble » visant à réduire l’instabilité du Sud relève bien plus d’une volonté de sécuriser les industriels européens. Chez les DoMineurs, nous aspirons à un dépassement de la société de croissance. La question à se poser devrait plutôt être : ces industries utilisant des ressources indisponibles en Europe sont-elles essentielles ? Ce sont les besoins des industriels (générant eux-mêmes de nouveaux besoins !) qu’il faut questionner, pas leurs moyens d’approvisionnement.
Et puis, de nouveau, vu la demande exponentielle en matières premières, qui peut encore croire que nous allons diminuer la pression sur les pays du Sud global … ?
Les promoteurs de la relance minière mettent en avant les bénéfices en termes d’emplois, directs et indirects, pour les industries en aval. Voyez-vous de potentielles retombées locales à cette activité ?
Éric Pirard [6] aime à rappeler que les mines en Wallonie seraient totalement automatisées, quasiment sans humains. Dans les nouvelles mines, ce sont surtout des métiers très qualifiés ou des transporteurs, etc.
Sans oublier de mettre dans la balance ce qui sera perdu localement au niveau du tourisme, de l’agriculture, etc. Et les quelques emplois créés seront limités dans le temps. Au final, en quelques décennies, les régions exploitées et leurs réseaux d’eau seront dévastés pour des millénaires.
Ne serait-ce pas aussi l’occasion de relocaliser des filières de transformation des métaux ?
Cela irait de pair avec la réindustrialisation massive telle qu’imposée. La question se pose de savoir si l’on doit relancer le rouleau compresseur économique en réindustrialisant ou si on ne ferait pas mieux de développer les circuits agricoles locaux, par exemple. Ce secteur requiert énormément de main-d’œuvre et il serait bénéfique pour les sols, la biodiversité et essentiel à notre santé et notre survie… Il y a vraiment d’autres manières de créer des emplois réellement utiles.
Récemment, la Région wallonne a planché sur le renouvellement du Décret sous-sol. Que contient-il ? Certains points doivent-ils nous inquiéter ?
Tout d’abord, il convient de mentionner l’avis [7] que le Groupe de travail « Déminocratie » de l’ONG Justice & Paix a remis au Gouvernement wallon. Cet avis reprend tous les points d’attention de ce nouveau code du sous-sol.
La presse et le Gouvernement wallon ont présenté ce texte comme une « avancée », car la durée d’exploitation a été réduite à 30 ans, alors qu’elle était indéterminée sous le régime des concessions. Un argument particulièrement fallacieux : d’une part, car il n’est pas précisé qu’il s’agit de 30 ans renouvelables et, d’autre part, parce que les techniques d’extraction actuelles sont tellement rapides en termes de flux
Flux
Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
que, finalement, cela va engendrer plus de dégâts sur ces quelques décennies que sur plusieurs vies humaines avec les techniques du 19e siècle.
L’avis rendu suggère vivement la création d’un Comité éthique (afin de garantir les arbitrages des usages nécessaires/prioritaires des matières extraites), en plus du Comité scientifique et du Conseil du sous-sol. Va-t-on utiliser l’indium pour la médecine nucléaire ou pour fabriquer des gadgets de consommation mettant alors à mal la détection des tumeurs cérébrales de nos enfants ? Nous partageons l’avis du GT Déminocratie qui pense que la pluridisciplinarité d’un tel comité est nécessaire.
Nous avons aussi réalisé une analyse des débats parlementaires qui ont eu lieu autour du décret [8]. Malgré la pertinence de l’avis du GT Déminocratie et des questions qu’il soulève, le texte a été approuvé par le Parlement le 13 mars 2024 avec 47 voix pour et 19 abstentions.
De qui seront composés le Comité scientifique et le Conseil du sous-sol ?
Le Comité scientifique serait restreint en matière de compétences mobilisées : des géologues, hydrogéologues… et ferait office de Comité d’éthique. Il apparaîtrait pourtant opportun d’y intégrer une approche sociologique. En effet, l’exploitation des ressources n’est pas qu’une question technique, mais une question de choix de société qui a des impacts socio-environnementaux considérables.
Pour la composition du Conseil du sous-sol, il est prévu 1/3 d’intérêts
Intérêts
Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
industriels, 1/3 de représentants de la Région et 1/3 d’intérêts divers. Le GT Déminocratie a suggéré de créer un 4e groupe représentant la société civile, composé d’experts indépendants issus du monde associatif, ONG, collectifs, etc. En effet, la configuration actuelle n’est pas garante d’un nécessaire équilibre entre les intérêts privés/économiques et les intérêts des citoyen.nes de Wallonie. Ce qui s’avère insoutenable dans le cas de vote à la majorité des voix au sein de ce Conseil.
Dans l’avis du GT Déminocratie, un point a également attiré notre attention : celui concernant la géothermie. Le Gouvernement veut avancer très vite sur ces projets, et on peut le comprendre, mais il n’y a pas de cadre pour sécuriser ces nouvelles exploitations. Comme pour l’exploitation des nappes phréatiques, il ne faut pas croire que le système géothermique est systématiquement renouvelable. Si on puise plus d’eau que le rythme de recharge (percolation de l’eau pluviale), les nappes se vident. Pour les calories extraites du sol, c’est pareil : lorsque l’on puise des calories, le sol refroidit. Ce dernier se réchauffe alors en été (tout comme les nappes se remplissent lorsqu’il pleut). Cependant, si on puise plus, et plus vite, les calories du sol et que ce dernier ne peut se réchauffer, on risque un refroidissement durable du sol ; phénomène très dangereux observé en Allemagne où la géothermie a ponctionné plus de calories que ce que l’été n’était capable de restituer... La vie disparaît progressivement sur un sol refroidi. Rien n’est prévu pour prévenir cela dans le code.
De plus, il existe des systèmes géothermiques ouverts ou fermés. Dans les circuits ouverts, on puise l’eau chaude du sous-sol pour en utiliser les calories et on la rejette ensuite dans le milieu sans autre contrainte que les obligations communales (bassins d’orage…) : pas besoin d’étude d’incidence. Pour les systèmes fermés, il s’agit de puits dans lesquels on descend des sondes étanches où circule un fluide caloporteur (pas de prise d’eau souterraine) qui permet la captation de la chaleur du sol. Ces forages sont uniquement soumis à des permis de classe 3 (ne nécessitant qu’une simple déclaration) qui ont remplacé l’initiale classe 2. Selon le groupe Déminocratie, c’est là une lacune très importante de ce code du sous-sol : « L’absence d’un cadre sécurisant pour tous les forages (privés comme publics et « à but scientifique ») pour les technologies nouvelles (stockage CO2, géothermie...). Ces derniers n’étant pas soumis à permis avec étude d’incidence préalable, aucune police des conditions intégrales garantissant la vérification des bonnes pratiques de forage n’étant non plus prévue. »
Comment en arrive-t-on là ?
Tout d’abord, n’oublions pas que l’UE souhaite avancer très vite sur ces enjeux [9]. Ensuite, concernant la géothermie, par manque de moyens au niveau de la Région wallonne. Étant donné le nombre important de dossiers de demande de permis à traiter, les démarches ont donc été simplifiées sans besoin d’introduire une demande de permis… une simple déclaration est suffisante pour ces forages géothermiques malgré les risques considérables associés.
Dans le règlement européen sur les matières premières critiques, les ONG ont pointé le fait que les populations et la « société civile » n’étaient quasiment pas mentionnées. Qu’en est-il dans le Décret sous-sol wallon ?
En termes d’avis des populations, il n’y a que des processus consultatifs. C’est à la Région qu’incombe la tâche de trancher. Les mesures d’expropriation
Expropriation
Action consistant à changer par la force le titre de propriété d’un actif. C’est habituellement le cas d’un État qui s’approprie d’un bien autrefois dans les mains du privé.
(en anglais : expropriation)
sont mentionnées spécifiquement pour cause d’utilité publique supérieure et dans l’intérêt général.
Le processus de révision du code minier a été peu médiatisé. Avez-vous participé à des réunions de consultation avec les autorités wallonnes à ce sujet ?
Oui, deux collectifs citoyens (dont nous) ont pu rencontrer le cabinet Tellier à deux reprises, point positif par rapport à la précédente majorité.
Nous regrettons que le processus démocratique et participatif qui a permis la loi sur l’habitat léger [10] n’ait pas été appliqué pour ce décret, qui concerne pourtant la gestion des ressources communes des Wallons·nes. De telles initiatives sont garantes de notre démocratie et devraient inspirer bien plus nos représentant·es politiques, car ici, les citoyen·es sont juste informés une fois le texte finalisé.
Êtes-vous en contact avec d’autres collectifs, en Belgique ou ailleurs sur la question minière ?
Oui, nous collaborons avec une association anti-extractiviste de Gand, Catapa [11], qui développe une vision Nord-Sud intéressante sur ces enjeux. Nous sommes aussi en lien avec Justice & Paix [12] et son GT Déminocratie.
Il existe aussi une Task force au niveau des communes de l’Est de la Belgique [13] qui a fait un gros travail en proposant des amendements tant au Gouvernement MR-CDH en 2018 qu’à la majorité actuelle [14]. Ce groupe conséquent est constitué de pas moins de 8 communes, comprenant les 8 bourgmestres, leurs conseillers et plusieurs experts.
Citons aussi un groupe citoyen germanophone travaillant avec des partenaires aux Pays-Bas et en Allemagne : BIHU [15].
Ces nombreux acteurs sont unanimes dans leur opposition à toute hypothétique relance minière. De plus, les projets de mines dans l’Est de la Belgique alertent aussi au-delà de la frontière puisque les mouvements d’eau souterraine et de surface ne s’y arrêteront pas.
En France, les groupes citoyens luttant contre les permis d’exploration accordés il y a quelques années réfutaient le qualificatif de NIMBY. Un de leur slogan était : « Ni ici ni ailleurs » …
Oui, nous nous reconnaissons tout à fait : nous nous identifions plutôt aux NIABY (Not In Anybody’s BackYard : Pas à proximité de chez quiconque), ou bien alors avec une autre interprétation de NIMBY : Next It May Be You ! (Tu pourrais être le prochain !)
Si la mine verte ou durable n’existe pas, les compagnies minières parlent désormais de mine responsable. Existe-t-il des modèles plus vertueux/moins destructeurs ? Sinon, quelle(s) alternative(s) proposez-vous à l’extraction minière ? Êtes-vous contre toute exploitation minière ?
Avant tout, nous pensons qu’il devrait y avoir une réappropriation par la population des questions liées aux matières premières minérales, une compréhension générale du caractère fini de ces ressources et les impacts massifs de leur exploitation. Plus largement, une réflexion honnête sur la non-durabilité de nos modèles de développement. En fait, cela demande de remettre en question nos rythmes et notre manière d’habiter le monde. Par exemple, si l’on crée des habitats « écodurables » sous forme de grosses maisons de 200 m2 aux besoins énergétiques massifs, même avec des panneaux photovoltaïques, on ne résout aucun problème [16].
Nous voulons une véritable mise en débats sur ce qui est produit. Extraire et transformer plus… pour quels besoins ? Définis par qui ? Pour quoi ? Les limites physiques des ressources du sous-sol et leur impact imposent la hiérarchisation des besoins. Lors de la crise Covid, notre gouvernement a bien scindé les besoins essentiels des non essentiels. Il est impératif de prioriser la réponse aux besoins essentiels et non ceux de croissance industrielle générant elle-même de nouveaux besoins appelant de nouvelles dévastations, au Nord comme au Sud.
Notons que cette hiérarchisation des usages fut, pour l’eau, proposée par la ministre Tellier. Avec cette initiative la Wallonie se doterait d’une législation exemplaire pour l’Europe. Pourquoi pas le même système pour les besoins en métaux ?
Une de nos certitudes est que la réouverture des mines sans remise en question du modèle de développement est suicidaire. Nous avons le sentiment qu’aucune décision politique raisonnable ne pourra être prise sur ces sujets sans avoir bien conscience du caractère non durable de ces exploitations, sans évaluer honnêtement les impacts négatifs de ces activités, en termes d’utilisation de produits chimiques, de contamination des sols ou au regard des quantités d’eau nécessaires pour miner et traiter les métaux. On ne peut plus parler d’extraction minière sans mettre en évidence les besoins en eau de cette dernière ni sans parler du reste de la filière, recyclage compris, et leurs besoins en eau douce. L’extractivisme minier constitue donc une menace directe sur les individus de par la pression insoutenable sur l’eau douce dont il est la cause. De nombreuses études révèlent le déclin alarmant du niveau des aquifères européens (au niveau mondial, la situation est des plus alarmantes : les points de basculement de la majorité des nappes ont été dépassés).
Il est urgent d’initier le questionnement quant à l’utilisation de nos ressources naturelles vitales qui s’épuisent dangereusement : l’eau n’est-elle pas plus déterminante pour nos vies que nos smartphones ?
Cet article a paru dans le Gresea Échos n°118, juin 2024.
Pour citer cet article : Romain Gelin, "Le Code miner wallon révisé en silence", Gresea, juin 2024.
Photo : Arthur McGill, Wikimedia. Entrée de la galerie Auenberg dans le Hohnbachtal près de La Calamine, Belgique.

