L’économie globale et la géopolitique sont des déterminants importants de la santé et les décisions qui se prennent dans les instances internationales l’impactent directement ou indirectement. En outre, la concurrence entre intérêts capitalistes – qui convoitent les ressources dédiées à la santé, 10% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
mondial – et les disputes géopolitiques fragilisent la vie de millions de personnes. Enfin, loin d’apporter des solutions à cette situation, la gouvernance mondiale de la santé tend à renforcer la mainmise des intérêts des plus puissants sur la santé au détriment des droits fondamentaux des populations. Tour d’horizon…

Nous vivons aujourd’hui dans un monde profondément inégalitaire où le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
financier, soutenu par la puissance technologique et militaire, influence de manière décisive l’ensemble des activités humaines dans la plupart des régions du monde. Pour perpétuer son hégémonie, le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
impose des changements structurels au système économique mondial.

Ces changements ont des effets dévastateurs sur les moyens de subsistance des populations de tous les continents. Ils favorisent également les conflits et les guerres dans différentes parties du monde, tandis que la planète elle-même est au bord de la catastrophe en raison de l’exploitation inconsidérée de ses ressources par le modèle « extractiviste » du développement capitaliste [1].

Incapable de s’extraire de la crise à laquelle il est confronté, le système capitaliste, qui opère aux niveaux mondial, régional et local, adopte des politiques de plus en plus agressives qui aggravent la crise économique, écologique et humanitaire actuelle. Par le biais d’une financiarisation Financiarisation Terme utilisé pour caractériser et dénoncer l’emprise croissante de la sphère financière (marchés financiers, sociétés financières...) sur le reste de l’économie. Cela se caractérise surtout par un endettement croissant de tous les acteurs économiques, un développement démesuré de la Bourse et des impératifs exigés aux entreprises par les marchés financiers en termes de rentabilité.
(en anglais : securitization ou financialization)
croissante de l’économie mondiale qui entraîne une concentration toujours plus grande des richesses et l’accroissement des inégalités, par le biais de règles commerciales mondiales et régionales inégales et souvent par l’encouragement direct des guerres, le capitalisme cherche à transférer le fardeau de cette crise aux populations des différentes parties du monde. Le capitalisme promeut également, dans de nombreuses régions du monde, des régimes extrêmement autoritaires qui associent le démantèlement de la démocratie à la promotion de forces sectaires et fondamentalistes.

La motivation première des interventions des pays capitalistes avancés, menés par les États-Unis, dans les pays tiers est de s’assurer le contrôle de ressources naturelles stratégiques. Les interventions militaires, en particulier au Moyen-Orient, visaient initialement à s’assurer le contrôle des réserves de pétrole. En Amérique latine, les interventions visant à déstabiliser des gouvernements démocratiquement élus ont pour but de réaffirmer l’hégémonie sur les ressources minérales qui sont essentielles à la survie d’industries clés, militaires et civiles.

La quête des ressources naturelles nécessaires à la perpétuation de la production capitaliste fondée sur la « consommation effrénée » a deux effets majeurs, qui contribuent tous deux à la crise sanitaire mondiale. Premièrement, la prolifération des guerres a entraîné un afflux massif de réfugiés, qui s’est transformé en une crise humanitaire de grande ampleur. Deuxièmement, l’extraction excessive des ressources naturelles et l’utilisation non durable des combustibles fossiles ont précipité une crise écologique d’une ampleur inconnue jusqu’à présent.

Ainsi, la santé des personnes ne dépend pas seulement de la disponibilité de services de santé, mais aussi de facteurs sociaux, économiques et politiques qui influencent les conditions de vie. Les inégalités croissantes appauvrissent de nouveaux groupes de populations alors que, parallèlement, l’ordre néolibéral aggrave encore l’impact de la pauvreté en érodant constamment les systèmes de protection sociale. La crise capitaliste se manifeste également par une hausse du chômage, en particulier chez les jeunes. Les conditions d’emploi dites « flexibles » remplacent les formes d’emploi qui garantissaient auparavant l’accès à une série de prestations de sécurité sociale et de soins de santé [2].

Les médias, contrôlés le plus souvent par les entreprises et de plus en plus concentrés entre quelques mains, contribuent à légitimer l’ordre néolibéral et à rendre invisibles les mobilisations populaires et la résistance aux politiques néolibérales. Le projet néolibéral tente de se perpétuer en promouvant des idées qui privilégient les solutions individuelles plutôt que des actions basées sur la solidarité. Dans le cas des services de santé, cela propage l’idée que les services privés sont plus efficaces.

Par conséquent, dans de nombreux pays du monde, les services publics sont privatisés et les services de santé sont confiés à des entreprises privées sous la forme de « partenariats public-privé » (PPP). La marchandisation des services de santé, qui transforme les soins de santé en marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
à acheter sur un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, rend les soins de santé inaccessibles à des groupes de populations de plus en plus importants, tant au Sud qu’au Nord. Même en Europe, les services publics sont en train d’être démantelés. Les principaux bénéficiaires de la marchandisation des soins de santé sont les grandes compagnies d’assurance et les fabricants de médicaments, de dispositifs et d’équipements médicaux.

 La gouvernance mondiale de la santé

L’architecture mondiale de la gouvernance, du commerce et de l’économie est désormais guidée par la mondialisation néolibérale et, par conséquent, les décisions et les politiques nationales sont souvent soumises à des influences mondiales. Il en va de même dans le secteur de la santé [3] et l’avènement de la mondialisation a marqué un changement dans les institutions et les structures qui régissent ce secteur.

Plusieurs faits ont eu un impact sur les structures et les processus de la gouvernance mondiale de la santé. Le premier est l’émergence de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
en tant qu’acteur majeur dans le domaine de la gouvernance de la santé dans les années 1980. Le deuxième est l’importance croissante du commerce mondial dans les relations internationales et son impact sur la santé. Cela a conduit à donner un rôle majeur à l’Organisation mondiale du commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
(OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
) et aux accords commerciaux régionaux et bilatéraux. Troisièmement, les fondations privées (telles que la Fondation Bill et Melinda Gates), par le biais de partenariats public-privé et d’autres voies, sont devenues des acteurs importants dans les questions de santé mondiale. Enfin, l’érosion de la légitimité de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a éloigné la santé de la gouvernance intergouvernementale.

Les mécanismes intergouvernementaux comme l’OMS ont cédé leur place à des initiatives publiques et privées mondiales (IPPG). De nombreuses initiatives de ce type ont été lancées, dont plus d’une centaine dans le seul secteur de la santé (y compris des initiatives de grande envergure telles que Gavi [4], l’alliance pour les vaccins, ou le Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
mondial [5] pour lutter contre le VIH, la tuberculose et le paludisme). Les IPPG sont nées de l’idée que la coopération dans le contexte actuel de la mondialisation ne pouvait plus adhérer à l’ancien principe du multilatéralisme, qui impliquait principalement les États-nations. Les partenariats mondiaux ont donc pris un nouveau sens, impliquant non seulement les États-nations, mais aussi d’autres entités, notamment des organisations commerciales telles que les sociétés pharmaceutiques.

Ces nouveaux partenariats sont également de plus en plus soutenus par des fondations philanthropiques privées. Les partenariats avec le secteur privé et la société civile sont ainsi présentés comme le moyen de réaliser ce que les gouvernements et les Nations unies ne peuvent faire seuls [6]. Citons, par exemple, l’initiative « Project Last Mile » [7] dont l’objectif est d’améliorer l’accès aux soins et aux médicaments en s’inspirant et s’appuyant sur le réseau de Coca-Cola, avec le soutien de la Fondation Bill et Melinda Gates et de l’USAID. Les IPPGs s’attaquent à ce que les économistes néolibéraux décrivent comme des « défaillances du marché », mais ne remettent aucunement en question la croyance fondamentale dans la capacité du marché à réguler les flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
mondiaux de biens et de services.

En outre, la légitimité de l’OMS a été sérieusement compromise en raison de son incapacité à faire respecter ses propres décisions, comme le reflètent les diverses résolutions adoptées par l’Assemblée mondiale de la santé restées lettre morte. Les pays développés, qui contribuent majoritairement au financement du fonctionnement de l’OMS, font aujourd’hui preuve d’un mépris cynique à l’égard de la capacité de l’OMS à façonner la gouvernance mondiale de la santé. Ils considèrent le processus de l’OMS axé sur les États membres (où chaque pays dispose d’une voix) comme un obstacle à leurs tentatives de façonner la gouvernance mondiale de la santé, et préfèrent s’appuyer sur des institutions telles que la Banque mondiale et l’OMC, où ils peuvent exercer leur influence avec plus d’aisance. Comme pour de nombreuses autres organisations des Nations unies, le financement de base de l’OMS a stagné en raison d’un gel des contributions des États membres. Son budget ne représente qu’une infime partie des dépenses de santé des États membres à revenu élevé [8]. En outre, une grande partie des dépenses de l’OMS (plus de 80%) prend la forme de fonds extrabudgétaires conditionnels, réservés à des projets spécifiques [9] par les pays contributeurs [10].

Une analyse des structures et de la dynamique de la prise de décision au niveau mondial révèle la domination de structures de pouvoir bien établies – par l’intermédiaire des nations les plus puissantes, des institutions de Bretton Woods Bretton Woods Ville du New Hampshire près de la côte Est des États-Unis. En juillet 1944, s’est tenue, au Mount Washington Hotel, une conférence internationale pour bâtir un système financier solide pour l’après-guerre. La délégation américaine était menée par Harry Dexter White, la britannique par l’économiste John Maynard Keynes. Ce sommet a reconfiguré le système monétaire international jusqu’en 1971. Selon les accords, toutes les devises étaient échangeables en dollars à taux fixe. Seul le dollar était convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Et un organisme est créé pour aider les pays qui ont des problèmes avec leur balance des paiements : le Fonds monétaire international (FMI).
(en anglais : Bretton Woods system)
(Fonds monétaire international Fonds Monétaire International Ou FMI : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et Banque mondiale), de la philanthropie privée et des grandes sociétés transnationales – et un déficit démocratique dans les structures et la dynamique de la gouvernance mondiale en matière de santé. Ces structures de pouvoir opèrent également directement par le biais d’accords commerciaux bilatéraux et régionaux, d’opérations d’aide bilatérale dans le domaine de la santé, de conseils et d’influences directes. À bien des égards, les résultats de ce système en matière de réglementation, de financement et de politique reflètent un déséquilibre entre les intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
d’un nombre limité de gouvernements nationaux et d’institutions mondiales, souvent privées, et les besoins et priorités d’une majorité de la population mondiale.

Dans le cas des médicaments, les structures de la gouvernance mondiale de la santé favorisent actuellement la forte protection de la propriété intellectuelle Propriété intellectuelle Ensemble des droits exclusifs accordés sur les créations intellectuelles liées à un auteur, dont un acteur économique (souvent une entreprise) se fait le représentant.
(en anglais : intellectual property)
(PI). La promotion d’une forte protection de la PI (c’est-à-dire des normes plus élevées en matière de brevets) vise à garantir le pouvoir de monopole et, partant, les intérêts financiers des multinationales du secteur pharmaceutique situées en Amérique du Nord et en Europe. L’accord sur les droits de propriété intellectuelle liés au commerce (ADPIC) conclu en 1995 dans le cadre de l’OMC a été poussé par les pays du Nord au profit de leurs entreprises pharmaceutiques. L’accord sur les ADPIC a harmonisé les lois sur la propriété intellectuelle dans le monde entier et a empêché des pays comme l’Inde de mener des politiques indépendantes, conçues pour limiter le pouvoir monopolistique des multinationales pharmaceutiques. Ces dernières années, des accords commerciaux bilatéraux et plurilatéraux impliquant les grandes puissances économiques – l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, les États-Unis et le Japon – ont tenté d’aller au-delà des attributions de l’accord sur les ADPIC pour renforcer davantage les normes de protection de la propriété intellectuelle.

 Impact des politiques néolibérales dans différents pays

Alors que les inégalités augmentent dans la plupart des pays, de nombreux pays d’Europe affichent des taux de pauvreté en hausse et le nombre de personnes sans sécurité sociale ne cesse d’augmenter. Dans l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
(UE), plus de 16% de la population est en risque de pauvreté [11] (en dessous de 60% du revenu équivalent médian après transferts sociaux). Ce chiffre dépasse 20% dans une grande économie comme l’Espagne.

L’UE promeut des systèmes harmonisés qui favorisent les mécanismes du marché. Les règles de l’UE, sous l’égide de la Cour européenne de justice, protègent la liberté de circulation des personnes, des services, des biens et des capitaux. Cela garantit l’application uniforme de politiques favorables au marché dans les pays membres de l’UE et profite aux compagnies d’assurance et aux fabricants de médicaments, de dispositifs médicaux et d’équipements médicaux. Dans les pays relativement moins développés de l’UE, comme la Croatie, les règles de l’UE influencent la politique de santé et privilégient les mécanismes de marché et la privatisation du système de santé. Ces mécanismes harmonisés sont particulièrement problématiques quand ils sont appliqués sans discernement dans des pays qui n’ont pas de systèmes de santé similaires et où il existe de grandes variations dans les modèles de financement. La libre circulation des services dans l’UE permet la prestation transfrontalière de services médicaux, dentaires et autres. Si elle offre un choix potentiel aux patients, elle permet également aux prestataires de soins, y compris ceux du secteur privé, de disposer de patients et de recruter des professionnels de la santé dans tout le continent. Ces règles favorisent le « tourisme médical », qui consiste essentiellement à répondre aux besoins de santé de ceux qui peuvent acheter des soins sur le marché, au lieu de répondre aux besoins réels des patients locaux. Ainsi, en Croatie, le gouvernement soutient le développement du tourisme médical et les investissements publics dans le tourisme médical sont disproportionnellement plus élevés que le soutien aux hôpitaux publics. Nombre de ces derniers sont endettés et sont alors accusés de fournir des services de mauvaise qualité.

Le déséquilibre des relations de pouvoir – tant politiques que financières – entre les États membres de l’UE caractérise également les accords commerciaux qui favorisent de manière disproportionnée les intérêts des pays les plus développés, et en particulier leurs entreprises, qui ont également un impact sur les soins de santé en promouvant activement la « commercialisation » des services de soins de santé. L’Accord économique et commercial global (AECG ou CETA en anglais) [12], négocié en secret entre l’UE et le Canada entre 2009 et 2014, est un exemple de ce type d’accords commerciaux.

Dans de nombreux pays d’Europe, comme la France et le Royaume-Uni, on observe des tentatives manifestes d’affaiblir les systèmes publics en privatisant les hôpitaux publics par le biais de partenariats public-privé. En outre, en France par exemple, des moyens sont accordés pour mettre en œuvre un contrôle privé sur les mutuelles de santé, qui bénéficierait alors aux compagnies d’assurance maladie privées.
Aujourd’hui, les institutions financières mondiales et régionales remplacent le rôle que devraient légitimement jouer les gouvernements souverains démocratiquement élus. La crise de 2010, particulièrement en Grèce, offre un exemple clair de la manière dont les décisions souveraines des pays sont supplantées par de puissantes institutions sur lesquelles s’adosse l’hégémonie du capital Capital . En effet, à cette époque, la Troïka (l’alliance entre la Commission européenne, la Banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
européenne et le Fonds monétaire international) a imposé à la Grèce des mesures d’austérité radicales et d’autres réformes, telles que des réductions brutales des dépenses publiques, des augmentations drastiques d’impôts, des réductions dans les allocations de chômage, la privatisation des infrastructures publiques, etc. Ces mesures ont affecté tous les indicateurs sociaux [13]. En 2016, 35,6% de la population totale (3,8 millions de personnes) étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale, alors que huit ans plus tôt, cet indice n’était « que » de 28,1%.

L’histoire montre qu’en période d’austérité, le système de santé publique doit au contraire être renforcé afin d’éviter un déclin brutal de l’état de santé de la population. Cependant, les diktats de l’UE en Grèce ont contraint les gouvernements à poursuivre la mise en œuvre d’un programme de réforme de la santé ayant pour objectif de maintenir les dépenses de santé publique à un niveau inférieur ou égal à 6% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
(en 2007, les dépenses de santé de la Grèce représentaient 9,6% du PIB). Cette situation a entraîné une augmentation des dépenses de santé à charge des patients, avec une augmentation du ticket modérateur sur les médicaments pouvant aller jusqu’à 25% [14]. Les ménages sont soit contraints de s’appauvrir pour accéder aux services de santé, soit obligés de renoncer aux soins.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, la crise des réfugiés provoquée par l’aggravation des conflits au Moyen-Orient, en particulier depuis 2015, a précipité une crise humanitaire de grande ampleur. La réponse à cette crise, qui s’accompagne également d’une crise sanitaire au sein de la population réfugiée, illustre à quel point le néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
est fondamentalement opposé aux services publics. La Commission européenne a consacré à l’époque plus de 500 millions d’euros au financement des dépenses de la Grèce en matière de contrôle des frontières et de programmes de protection des réfugiés. La plus grande partie de cet argent a été allouée non pas au renforcement du système de santé publique grec, mais au soutien de programmes verticaux parallèles de soins de santé primaires, gérés par des ONG internationales ou nationales, actives principalement dans les camps de réfugiés.

[NDLR] Depuis la rédaction de cet article en 2018, les faits ont plus que validé l’analyse exprimée, les tendances à la libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. et à la privatisation dans le domaine de la santé se sont renforcées. La crise de la Covid-19 en 2020 a en outre montré la situation précaire de bien des systèmes de santé en Europe, le manque de lits d’hôpitaux et d’unités d’urgence, les conditions difficiles de travail du personnel soignant. Au niveau global, la mainmise des firmes pharmaceutiques sur la fabrication de médicaments vitaux s’est renforcée ; les forums intergouvernementaux se sont quant à eux encore affaiblis (retrait de l’OMS des États-Unis et de l’Argentine). Les crises humanitaires dues à la guerre et au changement climatique menacent chaque jour un peu plus des populations entières. Le monde est malheureusement encore plus malade.

* [NDLR] Amit Sengupta est décédé en 2018, il était médecin de formation et exerçait à New Delhi, en Inde. Il a travaillé avec de nombreux mouvements populaires en Inde et dans le monde sur les questions relatives à la science, la société en général, la santé publique et les politiques des médicaments, l’innovation et les droits de propriété intellectuelle. Il a dirigé plusieurs projets de recherche dans le domaine de la santé publique. Il a été associé à plusieurs plateformes et réseaux de la société civile, dont le All India Peoples Science Network et le Conseil international du Forum social mondial. Le Dr Sengupta a été coordinateur mondial du Mouvement Populaire pour la Santé et a également coordonné le groupe éditorial de Global Health Watch.


Cet article est extrait de la brochure The struggle for health : an emancipatory approach in the era of neoliberal globalization éditée par la Fondation Rosa Luxemburg et coordonnée par Federico Tomasone. [En ligne].

Pour citer cet article, Amit Sengupta, "L’impact de la globalisation sur la santé", Gresea Échos 121, mars 2025.

Photo : © La santé en lutte, 31 mai 2021.

Notes

[1. Pour une présentation détaillée du modèle extractiviste de développement, voir : A. Acosta, « Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction », TNI. [En ligne].

[2. Voir « Non-standard employment around the World : understanding challenges, shaping prospects », International Labour Office - Geneva : ILO, 2016.

[3. D. Woodward, N. Drager, R. Beaglehole, D. Lipson, « Globalization and health : a framework for analysis and action », Bull WHO 79 : 875-881, 2021.

[6. J. Martens, janvier 2007, « Multistakeholder Partnerships - Future Models of Multilateralism ? Dialogue on Globalization », Occasional Papers, No.29, Berlin, Friedrich Ebert Stiftung.

[8. Les États-Unis, avant leur retrait, étaient le plus grand contributeur, avec une contribution obligatoire de 130 millions de dollars environ, à savoir 22% des contributions obligatoires. À comparer avec les dépenses en santé du gouvernement fédéral étatsunien qui dépasse les 1.500 milliards de dollars annuellement…

[9. Western Pacific, World Health International. [En ligne].

[10. « Who Reform : For what purpose », in Global health watch 4. Zed Books, Londres, 2014 : 247-266. [En ligne].

[11. « Taux de risque de pauvreté par seuil de pauvreté, âge et sexe », Eurostat. [En ligne].

[12. Pour une discussion plus détaillée sur l’AECG, voir : The great CETA swindle, Corporate Europe Observatory, Corporate Europe Observatory, 16 novembre 2016. [En ligne].

[13. E. Kondilis et al, « Economic Crisis, Restrictive Policies, and the Population’s Health and Health Care : The Greek Case », American Journal of Public Health, 18 avril 2013. [En ligne].

[14. A. Gouvalas, M. Igoumenidis, M. Theodorou, K. Athanasakis, « Cost-Sharing Rates Increase During Deep Recession : Preliminary Data From Greece », Int J Health Policy Manag. 2016 ; 5(12) : 687-692. [En ligne].