Au début des années quatre-vingt, le débat démocratique a été bloqué sous l’effet de l’adhésion des élites politiques et économiques au programme néolibéral monétariste. Dans un tel cadre, la création d’emplois est devenue le mot d’ordre politique qui fait consensus en Europe depuis quarante ans, au détriment de la redistribution salariale.

Le blocage du débat démocratique sur la redistribution des richesses a pris naissance dans le contexte particulier des années septante. Il est important de revenir sur ces années, car s’y trouve une bonne part des clés de compréhension de la régression politique et sociale actuelle.

1968-1975 : la progression du salaire et le temps libéré

En 1968, la société a débordé. L’amélioration des conditions de vie liée à l’augmentation des salaires et des droits sociaux et au développement des services publics d’une part, une compréhension large que les gains de productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
liés aux innovations techniques et à la diffusion plus démocratique des savoirs permettraient un approfondissement permanent de la démocratie d’autre part, ont débouché sur le refus de rapports sociaux où l’expression de la domination politique restait très marquée (dans l’usine, surtout pour les travailleurs dits « peu qualifiés » coincés dans le travail à la chaîne ; dans la famille avec le poids du père et/ou du mari sur la femme et l’enfant ; dans l’école où le « maître » va peu à peu se transformer en enseignant ; dans l’asile… ; dans la ville…).

Dans un premier temps, après la peur et les discours fermes d’urgence face à l’ébullition sociale, les gouvernements européens répondent à ce débordement par un vaste « nous vous avons compris » et déploient le discours sur la qualité de la vie qui se traduit notamment par un accord pour améliorer, renforcer, développer les infrastructures socioculturelles grâce à une intervention publique renforcée dans le social, le culturel, mais aussi l’économique. Du côté des Autorités de la Communauté Économique Européenne Communauté Économique européenne ou CEE : Organisation économique régionale fondée au départ par six États avec la signature du traité de Rome en 1957. Le point fondamental est de créer un marché intérieur intégré, basé sur trois libertés de circulation (personnes, marchandises, capital). Avec l’Acte unique de 1986 sera ajoutée une quatrième liberté, celle des services. Les droits de douane seront supprimés entre les pays membres et des tarifs communs instaurés aux frontières du bloc commercial. La CEE se transforme en Union européenne avec le traité de Maastricht de 1992.
(En anglais : European Economic Community, EEC)
(CEE CEE Communauté Économique Européenne : Organisation économique régionale fondée au départ par six États avec la signature du traité de Rome en 1957. Le point fondamental est de créer un marché intérieur intégré, basé sur trois libertés de circulation (personnes, marchandises, capital). Avec l’Acte unique de 1986 sera ajoutée une quatrième liberté, celle des services. Les droits de douane seront supprimés entre les pays membres et des tarifs communs instaurés aux frontières du bloc commercial. La CEE se transforme en Union européenne avec le traité de Maastricht de 1992.
(En anglais : European Economic Community, EEC)
), nous trouvons également au début des années soixante-dix cet engagement politique à accroître le poids de l’initiative publique dans la gestion de l’économie et de toutes les dimensions sociétales.

Le choc causé au monde patronal par cet alignement progressif de la classe politique européenne sur les programmes syndicaux va entraîner une réaction forte. Quelques mois après la décision du Conseil européen d’adopter les premières directives sociales communautaires, l’UNICE (aujourd’hui Business Europe, soit la Confédération patronale européenne) sort un document qui lui servira de plaidoyer pour la Conférence européenne tripartite de 1975. Elle demande l’arrêt des nouvelles politiques de distribution salariale en y indiquant clairement l’enjeu politique : les hausses salariales cumulées en Europe commencent à modifier la nature du régime politico-économique, ces hausses dépassant en effet dans plusieurs secteurs les gains de productivité engrangés. Comment dès lors rémunérer « correctement » le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
 ? Les années 1975-1976 représentent en Europe occidentale le démarrage des campagnes publiques de revendications patronales à partir de programmes de refonte complète des économies autour des thèmes de la déréglementation Déréglementation Action gouvernementale consistant à supprimer des législations réglementaires, permettant aux pouvoirs publics d’exercer un contrôle, une surveillance des activités d’un secteur, d’un segment, voire de toute une économie.
(en anglais : deregulation).
du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail basée sur l’aménagement du temps de travail et la nécessité de l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
salariale (baisse des salaires et des cotisations sociales).

Le monde politique va suivre très vite ces nouvelles propositions : le président de la Commission européenne, F.-X. Ortoli, appuie les thèses patronales lors de la conférence tripartie de 1975, le premier plan d’austérité en France est proposé par R. Barre en 1976, H. Schmidt à la conférence européenne tripartite de 1978 consacre politiquement l’adage devenu mythique des « profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain », M. Thatcher arrivée au pouvoir en mai 1979 consacre le néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
comme programme intégral de gouvernement…

De leur côté, au Congrès de Londres en 1976, les syndicats européens réunis au sein de la Confédération européenne des syndicats lancent un programme de revendications syndicales européennes aux antipodes des nouvelles propositions patronales. Il est centré sur la demande de réduction du temps de travail généralisé à trente-cinq heures, sans perte de salaire (par une loi européenne ou une convention collective européenne), s’accompagnant de l’extension du temps libéré contre le temps subordonné à la production capitaliste (démocratisation de l’enseignement par un accès plus large à l’Université, allongement des jours de congés payés, abaissement pour tous de l’âge de la retraite). Par cette revendication, le syndicalisme européen affirmait à la fois un symbole de solidarité (« le nombre d’emplois se réduit, que les gains de productivité servent dès lors à répartir l’emploi existant entre tous les actifs ! ») et un symbole de transformation sociale (le travail salarié subordonné en régime capitaliste doit cependant œuvrer à produire du temps libéré, de l’émancipation sociale).

Les attaques contre ce programme, et contre les actions syndicales nationales qui soit l’avaient anticipé, soit commençaient à en diffuser la teneur, furent spectaculaires : refus du monde patronal de négocier en ce sens et dans certains cas, blocage complet du processus de négociation collective tant que le syndicalisme n’abandonne pas cette revendication [1], diffusion via la presse et via certains milieux académiques de propos incendiaires sur l’irréalisme de la réduction du temps de travail générale sans perte de salaire. Dans un même temps se sont développées les thèses patronales antagonistes sur l’aménagement du temps de travail (le travail à temps partiel, les formes de contrat atypiques, la flexibilité horaire, l’extension du travail de nuit, le développement du travail intérimaire…). Si bien qu’en l’espace de vingt ans la réduction du temps de travail interprofessionnelle [2] comme outil d’émancipation sociale a été transformée en son contraire : le « temps partiel » entraînant perte de salaire, flexibilité horaire et intensification de l’activité.

La contre-offensive de l’Union européenne contre le salaire et l’émancipation sociale

La diffusion des discours, des pratiques et enfin des politiques gouvernementales en matière d’aménagement du temps de travail ainsi que la politique d’imposition d’un taux d’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
quasi nul, ont permis d’engager une guerre contre le salaire. À l’échelon de la CEE, les chefs d’État et de gouvernements vont décréter, dès le premier sommet européen de mars 1975 à Dublin, la lutte contre l’inflation comme l’objectif prioritaire des politiques économiques. Si le contexte de la flambée des prix du pétrole en a fourni le prétexte opportun, il est intéressant de constater que cette « politique de conjoncture Conjoncture Période de temps économique relativement courte (quelques mois). La conjoncture s’oppose à la structure qui dure plusieurs années. Le conjoncturel est volatil, le structurel fondamental.
(en anglais : current trend)
 » a été permanente et reste, plus de quarante ans après, l’axe majeur de politique économique Politique économique Stratégie menée par les pouvoirs publics en matière économique. Cela peut incorporer une action au niveau de l’industrie, des secteurs, de la monnaie, de la fiscalité, de l’environnement. Elle peut être poursuivie par l’intermédiaire d’un plan strict ou souple ou par des recommandations ou des incitations.
(en anglais : economic policy).
porté par les Autorités communautaires.

La discipline monétaire (lutte contre l’inflation) se réalise à travers la discipline salariale et la discipline budgétaire afin de libérer les ressources pour l’accroissement de la compétitivité des entreprises, qui se traduit de facto par l’accroissement de la rémunération de la propriété lucrative. Les profits vont effectivement exploser, mais les investissements ne suivront pas.

L’ensemble de ces orientations sera ensuite consacré comme programme communautaire, et non plus comme simple coordination intergouvernementale, à partir du projet de Marché unique de 1985. Il marque le début du transfert de la souveraineté économique de lieux où l’économie pouvait être contrôlée par des parlements nationaux vers un espace de décision politique collégiale peu propice à une dynamique de contre-pouvoirs. En 1992, le Traité de Maastricht met clairement la politique sociale au service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
de la compétitivité des entreprises. En 1993, le livre blanc de la Commission présidée par M. Jacques Delors, intitulé « Croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
, compétitivité, emploi », fait de la politique de l’emploi le vecteur de réformes profondes du marché du travail et des systèmes de sécurité sociale dans le but de renforcer la compétitivité. En 1997, le Traité d’Amsterdam accentue cette instrumentalisation : promotion de l’adaptabilité, de l’employabilité, de la flexibilité, des logiques de « responsabilité individuelle » (voir aussi la « Résolution sur la Croissance et l’emploi »). Cette attaque contre la stabilité salariale par la déréglementation de l’emploi est doublée d’une attaque contre l’usage libre des budgets publics, désormais verrouillés par le « Pacte de Stabilité et de croissance » adopté au Conseil européen d’Amsterdam de juin 1997.

En mars 2000, le sommet de Lisbonne renforce la soumission de l’ensemble des dimensions du social (enseignement, retraites, santé…) à la recherche de la plus haute compétitivité. Ils sont d’abord conçus comme facteurs de production pour faire de l’Europe l’économie la plus compétitive du monde, et de façon subalterne, comme outils « d’inclusion sociale » (à traduire par « intégration dans le nouvel ordre »), mais non plus comme outil d’égalisation dans le progrès. En décembre 2000, la Charte des droits fondamentaux impose la « liberté du travail », non pas dans son sens syndical d’émancipation, mais dans son sens libéral de déréglementation : le salaire, exclu des compétences communautaires, est ignoré ; les prestations sociales ne sont pas garanties comme des droits salariaux, mais comme des « aides ».

La dérive communautaire autour de la « politique de l’emploi »

Ces contraintes sur les politiques générales de gestion des grands flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
de ressources liés au contrôle de la production ont conduit à une transformation profonde du sens de la politique sociale et de l’Autorité publique. L’État social redistributeur national (1945-1975) [3] avait participé à la diffusion d’un imaginaire démocratique universalisant (un humain = une voix ; travail égal = salaire égal ; origine et nature collective des droits à ressources reposant sur la solidarité salariale globale, conventions collectives assimilées aux lois et supérieures à des logiques de droit civil). Ce que ne peut plus faire l’État tutélaire actuel, protecteur de la solidarité nationale vers les « groupes-cibles » définis comme « problématiques » et/ou « pauvres » : au contraire, il a tendance à développer un discours de garantie de droits dits fondamentaux. Les qualifier de fondamentaux aide à les désancrer du travail salarié, car « tout le monde devrait en bénéficier ». Cela amène les pouvoirs publics à les lier à la notion de « citoyen », ce qui débouche sur l’idée qu’ils doivent être conjointement assumés par l’impôt à un échelon général (ressources à distribuer vers les groupes désignés comme « pauvres ») et par la personne et/ou l’entreprise (second et troisième piliers).

En parallèle, l’intense discours politique de la baisse des charges au nom de la nécessaire augmentation du taux d’emploi a produit un tel consensus que la lutte syndicale se centre sur la recherche d’un financement alternatif, de nature fiscale. De préférence par un impôt sur la fortune ou l’augmentation de l’impôt direct sur l’ensemble des revenus, mais non nécessairement progressif (la contribution sociale généralisée en France, par exemple). Ce glissement vers une fiscalité diversifiée favorise aussi cette déconnexion des droits de Sécurité sociale du salaire et pourrait à terme délégitimer l’intervention syndicale dans la gestion politique de ce domaine, les syndicats étant refoulés vers le seul rôle d’une négociation des second et troisième piliers et du salaire direct face à une contrainte politique forte de modération salariale. Les « emplois aidés » participent aussi à cette déconnexion de la rémunération de sa source salariale, car ils associent allocation chômage, revenu salarié réduit, baisse ou suppression de la cotisation sociale et aides fiscales à l’employeur.

Cette tendance à ne plus fonder les droits à ressources sur la solidarité entre égaux (via la cotisation sociale ou l’impôt direct progressif) est un objectif majeur des réformes en cours. En effet, si l’on reconnaît que l’ensemble des salariés est à l’origine de la production de la valeur et du sens sociétal, alors le droit au salaire est à consolider comme droit politique universel dès l’âge adulte [4]. Si cette légitimité politique des droits salariaux est niée, il faut en revenir aux justifications traditionnelles des droits à ressources : contributivité (chacun reçoit en fonction de ce qu’il a pu individuellement contribuer) et handicap (l’on reçoit une rémunération parce que l’on relève de la solidarité générale suite à « un manque », une « anormalité »). Et c’est bien ce qui se passe. Plus largement, avoir droit à rémunération est de plus en plus lié à la notion de mérite personnel [5]. La notion de droit dérape ainsi vers celle de devoir, ce qui serait inimaginable si les droits salariaux étaient élevés au statut de droit politique universel : empêcher une telle mutation du droit au salaire est l’enjeu décisif des réformes actuelles.

L’impératif de l’emploi contre le salaire

L’imposition progressive du mythe de la pénurie de ressources va obliger les syndicats à accepter, à la place de la négociation salariale, une « négociation » sur les modalités de ce qui va être présenté comme « autre chose » à redistribuer : l’emploi. Celui-ci, déconnecté de la revendication salariale, devient une arme utilisée contre les droits salariaux. Nous assistons à une transformation complète de la notion de « politique sociale », devenue une dimension du marché unique, et le recentrage politique du domaine social autour de la « politique d’emploi » [6] s’accompagne d’un travail de « conceptualisation » [7] d’une politique d’emploi accordée aux « impératifs » d’une économie fabulée comme une démultiplication de marchés de plus en plus fluctuants (ce qui imposerait une flexibilisation permanente des conditions de travail et de rémunération).

Les premiers rapports sur l’emploi rédigés par la Commission européenne (le premier date de 1989) élaborent, diffusent et légitiment un arsenal de nouveaux outils pour « voir, décrire et décider » : le travail abordé sous l’angle d’un « marché du travail » [8], apparition de la notion de « taux d’emploi » qui se fait contre celles de « population active » et de « taux de chômage », invention de la notion de « populations cibles ou de catégories cibles », « des mesures actives », de « flexicurité Flexicurité Néologisme inventé par la contraction des mots flexibilité et sécurité. Le but serait de marier la nécessité pour les entreprises d’avoir une main-d’œuvre flexible et le besoin des salariés d’avoir une sécurité accrue en matière de travail. Le problème est que le patronat est très clair sur la flexibilité exigée. Il l’est souvent beaucoup moins sur la contrepartie accordée en termes de sécurité. En français, le terme n’est pas officialisé. On trouve aussi flex-sécurité ou flexisécurité.
(en anglais : flexicurity)
 »… À travers toutes ces nouvelles notions, l’emploi va, dès lors, être peu à peu assimilé, de façon prioritaire, à un « facteur de production » pour améliorer la compétitivité des entreprises, et la population de quinze à soixante-quatre ans comme un capital Capital humain à mobiliser dans ce cadre. Cette politique d’emploi ayant été déclarée d’intérêt commun à Amsterdam en 1997 et présentée comme le cœur de l’agenda social européen, les autres éléments de politique sociale vont être perçus comme devant concourir à renforcer la politique d’emploi et de cette façon deviennent eux aussi des « facteurs de production ». La politique d’emploi devient en quelque sorte le vecteur d’ancrage de tout le social à l’objectif principal de l’édifice communautaire : le renforcement de la compétitivité des entreprises.

Cette nouvelle politique du taux d’emploi s’inscrit dans le cadre politique général de « rendre l’emploi payant » (to make work pay) par l’application des consignes politiques diffusées dans le Pacte de stabilité monétaire et la résolution sur la croissance et l’emploi de 1997, soit dans un cadre où la fiscalité globale doit être baissée et les cotisations sociales réduites. La notion de taux d’emploi bouleverse les rapports de travail précédents pour de nombreuses raisons. Elle se substitue à la notion de « population active » et marginalise l’usage de « taux de chômage », [9] car ce qui est en jeu est de considérer comme employable la plus grande masse possible des personnes comprises entre quinze et soixante-quatre ans, que ceux-ci se déclarent ou non comme demandeurs d’emploi. Elle tend ainsi à rendre anormale la notion de « non actif » : que l’on soit handicapé, en prison, malade, au chômage ou aux études, ces situations ne devraient pas dispenser les gens de travail productif Travail productif Travail censé apporter une richesse supplémentaire à l’économie. Pour l’économie traditionnelle, tout travail marchand est productif, tout travail non marchand ne l’est pas. Pour le marxisme, il faut faire une distinction entre, d’une part, les opérations de circulation et de production et, d’autre part, les productions de marchandises et de services. Selon celui-ci, le travail de circulation (échanges de marchandises, de capital et de monnaie) ne crée pas de richesse supplémentaire. De même, le travail de services (comme l’éducation, les soins, la comptabilité, le transport des personnes, le tourisme…). Seul le travail producteur de marchandises est réellement productif sous le capitalisme.
(en anglais : productive work)
. Ceci permet de promouvoir les « jobs » mal payés et de faible durée.

Se banalise également l’idée que le travail au moins partiel dès quinze ans devrait être plus courant [10]. Ce faisant, les chômeurs deviennent une catégorie parmi de multiples autres à remettre au travail (les jeunes, les femmes, les travailleurs âgés …) et les liens de solidarité extrêmement forts qui faisaient du chômeur un actif en attente et donc un détenteur de droits salariaux se distendent. Cette catégorisation en populations cibles justifie des traitements différenciés, et donc des droits différenciés qui se traduisent par une dégradation des droits salariaux : baisse du tarif horaire, cotisations sociales allégées, réduction ou disparition des primes sociales, part du salaire financé par un soutien fiscal de l’État… Elle change la perception du collectif salarial, réduit à des catégories administratives à gérer et non plus posé comme une force sociopolitique collective. Par le fait même de vouloir faire travailler des non-demandeurs d’emploi alors que le volant de chômage reste très élevé, cette politique débouche sur une augmentation des pressions à la baisse salariale (y compris des cotisations sociales) et sur l’assouplissement voire la disparition du verrou de « l’emploi convenable ». La porte est largement ouverte pour la production sociale de plus en plus de « working poor ».

La notion de « taux d’emploi » s’appuie par ailleurs sur la notion de « formation tout au long de la vie ». Sous le couvert de favoriser la formation professionnelle, il s’agit de promouvoir en fait une stratégie de dévalorisation permanente de la qualification professionnelle des travailleurs. En jouant sur la construction de l’image d’un marché qui deviendrait un objet de plus en plus mouvant et indéterminé, le patronat transforme les travailleurs en inadaptés perpétuels devant sans cesse acquérir de nouvelles formations, tout aussitôt dévaluées. À nouveau se pointe la dévalorisation salariale, d’autant plus facilitée que ces formations devraient se faire à la carte favorisant l’idée d’un salaire lui aussi individualisé. Ce qui est ainsi en ligne de mire est une des principales activités de la lutte syndicale : forcer à la délibération collective, en négociant des barèmes liés strictement à des grilles de qualification renvoyant à des savoir-faire et/ou aux diplômes publics, c’est-à-dire empêcher que le salaire redevienne, comme au XIXe siècle, un « prix du marché ». Dès lors cette stratégie tend à transformer aussi le contenu de la notion de formation. N’englobant plus seulement des références à la maîtrise de savoir-faire savants, pratiques, techniques, mais de plus en plus à des aptitudes (« l’aptitude à tenir un emploi »). Le terme est volontairement laissé dans le flou : aptitudes psychiques (ne pas être dépressif, être docile et malléable ?), aptitudes ou états physiques (ne pas tomber souvent malade, ne pas avoir le sida, ne pas être enceinte ?).

Un piège pour le syndicalisme communautaire

Dans ce cadre politique particulier qu’est l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, une fois les outils de politique sociale revisités et remaniés pour en faire des éléments au service de la libre circulation commerciale et financière, les forces syndicales se sont retrouvées dans une situation des plus paradoxales où réclamant plus d’Europe sociale, elles donnaient en fait toute la légitimité pour que soit poursuivie la réforme politique régressive de transformation du social, aidant paradoxalement dans le contexte national à diffuser et à populariser des notions régressives : les trois « piliers » en matière de retraite, la « formation tout au long de la vie », la « cohésion sociale », le « taux d’emploi », « l’égalité des chances », « la discrimination positive » …
La résistance de la Confédération européenne des syndicats au néolibéralisme a été balayée au début des années 1990. Plusieurs facteurs se cumulent pour l’expliquer : le choc consécutif à l’écroulement du mur de Berlin, la peur du monde syndical de devoir vivre une situation de total isolement voire d’hostilité croissante de la part d’un monde politique gagné au néolibéralisme, le renouvellement des leaders syndicaux (générations d’après-guerre, importance des cols blancs, positions idéologiques plus centristes…), la pression politique exercée par les gouvernants européens sur le syndicalisme pour l’aider à se muer en « partenaire » des nouvelles orientions politiques.

Face à ces multiples contraintes européennes (« systémiques », politiques, morales, etc.), les acteurs syndicaux se trouvent au mieux à devoir fonctionner dans une dynamique proche du niveau zéro de la politique, essayant de construire entre eux au moins une entente minimale pour éviter un dumping salarial complet, en se mettant d’accord à l’échelon de quelques pays (Groupe de Doorn) ou de secteurs (coordination sectorielle européenne) sur une norme théorique de salaire en dessous de laquelle ils s’engagent à ne pas descendre dans les processus nationaux de négociation collective. Comme les premières coalitions ouvrières avaient fondé les sociétés de maintien de prix ! Cent quatre-vingts ans pour être à nouveau à ce point de départ minimal…

Conclusion

Peu de personnes ont pris la mesure de l’ampleur de ce changement de régime politique « mondial » et européen, qui a universalisé l’idéologie du « laissez-faire/laissez-passer », soit le libéralisme Libéralisme Philosophie économique et politique, apparue au XVIIIe siècle et privilégiant les principes de liberté et de responsabilité individuelle ; il en découle une défense du marché de la libre concurrence. économique, comme la seule façon de concevoir ce qu’est la société. Ce néolibéralisme nous a bloqués dans le paradoxe d’un monde qui se vit en situation de pénuries de ressources alors que de toute l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu autant de personnes disposant d’un tel capital scolaire et technique, et produisant une telle quantité de richesses. Dans la foulée, un autre paradoxe s’est installé. Les réformateurs du 19e siècle et du 20e siècle avaient démontré, en inventant la sociologie et le droit social, que le libéralisme économique était une doctrine sociéticide. Dans son incapacité à penser et inventer le rapport collectif de solidarité sociale, dans son obsession à imaginer les individus comme des atomes libres fonctionnant de façon mécanique et rigide suivant les lois du pseudo choix rationnel, n’étant au monde que pour « consommer », cette doctrine développe un imaginaire de « contre-société » qui aujourd’hui, étant donné l’ampleur des inventions techniques et militaires, menace la survie de l’humanité. Les réformes actuelles, que nous avons qualifiées de contre-réformes, prétendent ainsi inventer une nouvelle société mondialisée…qui aboutit à détruire l’essence même de toute société humaine, en niant la réalité de l’interdépendance et de l’entrecroisement des rapports sociaux, et dès lors la nécessité de la solidarité sociale.

L’État social redistributeur et de services publics, l’imaginaire et les réalisations du salaire socialisé ne sont que des prémices qui peuvent conduire l’humanité rapidement vers l’émancipation sociale, par un travail libéré de sa subordination au capital, à travers la consécration des droits à rémunération attachés au salaire comme droits politiques universels. Construire la société du plein salaire contre l’impasse actuelle du plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
précaire et déqualifié. C’est parce que le salaire socialisé est porteur de ce message fort que le mouvement de contre-réforme, qui s’est mis en route dans la foulée des réactions contre-soixante-huitardes a été aussi virulent et considère que son œuvre est loin d’être achevée : il faut éradiquer au sein des peuples toute volonté d’autonomisation face à l’emprise totalitaire du marché. Or si Marx insistait déjà sur le fait que le nouveau prend germe dans l’ancien, encore faut-il des forces sociales aptes à comprendre et à saisir ces potentialités dégagées par les luttes et les résistances collectives du moment.

Cette contre-réforme européenne aboutit ainsi à diminuer la capacité de contrôle démocratique sur toutes les ressources produites : tous les outils, institutions, instruments et procédures qui avaient permis historiquement d’institutionnaliser une capacité publique des Autorités démocratiques de redistribution des ressources collectives, notamment à travers des outils de finance publique, sont remis brutalement en cause. Le nouveau système politique de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
est collégial : mais il n’est pas formé par une communauté d’États qui cherchent à préserver la souveraineté de chacun d’entre eux due à l’expression du suffrage universel, il est formé par une collégialité d’individus gouvernants qui ont choisi de transformer les États peu à peu en pouvoirs subordonnés à des Institutions européennes au service de la propriété lucrative. L’inversion de cette construction politique rétrograde est pourtant à portée de mains : en acceptant d’assumer jusqu’au bout notre statut de producteur libre de la société par la prise de conscience que la monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
, les finances, le budget public, l’organisation du travail sont des outils politiques que nous pouvons remettre au service de l’émancipation.

* Ce texte est une version raccourcie de l’article « De la croissance riche en salaires à la croissance riche en emplois : retour sur quarante ans d’histoire de l’Union européenne (1968-2008) », paru en anglais dans l’ouvrage collectif The Wage Under Attack. Employment Policies in Europe, Bernadette Clasquin et Bernard Friot (eds), pp. 245-272, PIE Peter Lang, Bruxelles, 2013.

 


Article publié dans le Gresea Échos N°106 "L’insertion socioprofessionnelle : des prémisses militantes au dévoiement politique"

 


Pour citer cet article : Corinne Gobin "L’emploi contre le salaire la contre-offensive néolibérale à l’échelle de l’Union européenne", Gresea, juin 2021, texte disponible à l’adresse : [https://gresea.be/L-emploi-contre-le-salaire-la-contre-offensive-neoliberale-a-l-echelle-de-l]

Notes

[1. Ainsi en Belgique, le processus de programmation sociale qui avait permis en quinze ans de lier constamment salaires et gains de productivité est stoppé dès 1977. Il faudra attendre 1985 pour que le processus reprenne, mais complètement modifié, le gouvernement belge imposant un contrôle extrêmement sévère sur les possibilités d’augmentations salariales.

[2. Une des dynamiques de combat contre la RTT a été justement de casser son potentiel d’émancipation sociale (qui est clairement lisible à l’échelon interprofessionnel) en la cantonnant à une « technique » de management de la flexibilité sur la base de « trocs » dans les entreprises ou dans les secteurs, changeant ainsi de facto la nature politique de la revendication.

[3. Cf. C. Gobin, « De l’Union européenne à ...l’européanisation des mouvements sociaux », in Revue Internationale de Politique Comparée, vol. 9, n°1, Ed. De Boeck Université, Bruxelles, 2002.

[4. Cf. J.-J. Goblot, Le droit au travail. Passé, présent, avenir, Ed. Syllepse, Paris, 2003. La tension autour d’une revendication de définir le droit au salaire comme un droit politique s’exprime dès la Révolution française. On peut lire le classement fourni par la doxa juridique classique des droits en droits « de différentes générations » comme participant à un travail de déclassement des droits sociaux à rémunération.

[5. Cf. les débats entre Van Parijs, Schokhaert, Myles, Oksanen et Fornero in Journal of European Social Policy, 2003, 13 (3).

[6. La notion de politique d’emploi devenue aujourd’hui si courante est pourtant bien étrange. Quel sens y a-t-il à faire de l’emploi une fin en soi ? Par contre lorsqu’un État s’engage dans des politiques de développement sociétal (environnement, aménagement urbain, santé, enseignement, culture…), l’emploi suit nécessairement.

[7. Ce changement de logique de perception du social et de l’emploi ne se fabrique pas seulement dans le cadre de l’expertise européenne, il y a échanges entre experts des différents niveaux politiques (international avec notamment les travaux de l’OCDE, communautaires et nationaux).

[8. La politique d’emploi devient dès lors une politique de marché du travail, soit une politique d’adaptation du travail au marché.

[9. « […] à de nombreux égards, il [le taux d’emploi] constitue une mesure plus utile que le taux de chômage, lequel ne tient pas compte du nombre considérable de personnes qui ne sont pas incluses dans la population active parce qu’elles ne recherchent pas activement un emploi, mais qui aimeraient toutefois travailler si la possibilité de le faire leur était offerte », in L’emploi en Europe 1994, Commission des Communautés européennes, Direction générale de l’emploi, des relations industrielles et des affaires sociales, p. 28.

[10. Elle fragilise ainsi un des droits les plus fondamentaux de l’édifice démocratique : le droit à l’instruction obligatoire générale jusqu’à l’âge le plus élevé possible. En effet, les enfants des classes populaires, dans cette idéologie générale de workfare, sont encore plus aisément poussés vers des filières « professionnalisantes » qui utilisent part-time leur travail gratuit au sein d’entreprises pour assurer leur « formation ». Les aides sociales financières diverses, de soutien aux études supérieures, tendent aussi à imposer une contrepartie en « travail »…