« Bla bla bla… » C’est par ces mots que Greta Thunberg résumait le contenu des discussions à la COP26 de Glasgow. L’activiste suédoise, s’adressant aux dizaines de milliers de jeunes venus manifester dans la ville écossaise, enfonçait le clou : pour elle, cette conférence des parties (COP pour Conference of the Parties) s’est transformée en simple exercice de communication et de greenwashing [1] des pays occidentaux.

Il est vrai qu’à l’inauguration de celle-ci, le Premier ministre britannique Boris Johnson, peu connu pour ses penchants écologistes, y est allé de ses grandes déclarations ; discours qui a été suivi d’innombrables annonces d’engagements nationaux ou multilatéraux et de la création de groupes et de coalitions thématiques ; le tout, sans réels plans d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
pour atteindre les objectifs annoncés... À la fin de ces deux semaines de négociations à rebondissement, la montagne n’aura accouché que d’une souris…

Un jeu à somme nulle

À Glasgow, la plupart des points restés en suspend aux COP précédentes (Paris et Katowice) ont pu être conclus, c’est notamment le cas du rulebook [2] incluant le fameux article 6 sur les marchés carbone et qui définit les modalités de vérification des progrès accomplis par les pays et les éventuels écarts de ceux-ci avec les ambitions affichées. Accord également concernant la forme de présenter et de calculer les quantités de gaz à effet de serre effectivement émises par chaque pays, selon le principe dit de « transparence ».

Pourtant, les mesures qui devraient être prises pour agir concrètement sur le climat se font attendre…

C’est le cas de la baisse réelle des émissions de gaz à effet de serre à travers les « contributions déterminées au niveau national » qui restent aujourd’hui bien en deçà de ce qui est nécessaire pour modérer le réchauffement climatique. Politiquement, c’est l’objectif de neutralité carbone qui s’impose ; objectif qui permet de continuer à polluer pour autant que l’on « compense » ces émissions [3]. Ce « net zero » à l’horizon lointain (2050, 2060 ou 2070 selon les pays), est d’ores et déjà dénoncé par le mouvement climatique, comme un moyen pour les plus grands pollueurs, d’en faire le moins possible aujourd’hui…

Le financement pour l’« adaptation » et la « mitigation/atténuation » dans les pays pauvres et en développement – les fameux 100 milliards de dollars par an – n’est pas encore bouclé. Au-delà des montants déboursés par les pays développés, se joue ici la possibilité d’un développement économique qui ne soit pas trop destructeur de l’environnement, notamment via le transfert de technologies. On peut imaginer les obstacles à la résolution de cette question quand on connait l’histoire des rapports inégaux entre pays et les outils de domination économique toujours en place…

Enfin, la discussion essentielle sur un fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
« pertes et dommages – qui doit soulager les pays déjà touchés de plein fouet par les effets du réchauffement climatique sans pourtant y avoir participé – n’a, pour sa part, pas non plus avancé.

C’est d’ailleurs sur ce dernier point qu’a bien failli capoter l’accord. Les pays occidentaux, États-Unis et Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
en tête, bloquent la mise en place d’un tel fonds, prétextant le risque juridique qu’il représente. En effet, la mise en place d’un fonds financé par les pays occidentaux reviendrait à admettre la responsabilité historique de ceux-ci dans l’émission de la majorité des gaz à effet de serre, ouvrant la voie à des procès en dédommagement. Les Occidentaux, avec à leur tête la présidence britannique, ont donc préféré insister sur la diminution actuelle des émissions de gaz à effet de serre, essayant ainsi de rejeter la balle dans le camp des pays en développement, spécialement les grands pollueurs que sont l’Inde et la Chine, qui souhaitent gagner du temps pour poursuivre leur industrialisation. En fin de compte, les pays en développement ont levé leur blocage en échange d’une promesse de dialogue sur la question des « pertes et dommages ».

Le mouvement social devra lui se contenter d’une brève mention à la « transition juste », concept porté par le monde syndical, la reconnaissance dans l’accord d’un secteur exigeant la « justice climatique » et les premières références, dans les accords COP, aux énergies fossiles [4]. L’accord conclu à Glasgow parle ainsi de cesser les subventions « inefficientes » aux énergies fossiles et de diminuer progressivement (phase-down) l’utilisation du charbon ne bénéficiant pas de technique de capture et de stockage (unabated coal). L’opposition de dernière minute de l’Inde (à la grande joie sans doute des centaines de lobbyistes des énergies fossiles accrédités [5]) à la formulation précédente de « sortie progressive (phase-out) » a failli compromettre l’accord ; avec un certain dépit, les parties se sont résolues à accepter l’amendement indien. Bref, la sortie du charbon comme l’arrêt des subventions aux fossiles, vitales pour le climat, ne sont pas d’actualité.

Le mouvement social également présent à Glasgow

À côté de la conférence officielle, de nombreux mouvements sociaux s’étaient également donné rendez-vous à Glasgow. La manifestation convoquée le 6 novembre a rassemblé plus de 100.000 personnes dans la ville écossaise et de nombreuses activités se sont déroulées pendant les deux semaines de discussions, notamment le Forum des Peuples qui, durant 4 jours, a permis aux activistes sur place et partout dans le monde de participer à la centaine d’ateliers présentiels ou en ligne sur les nombreux aspects de la question climatique. On y a donc parlé de communautés affectées, de pertes et dommages, de transition juste, de New Green Deal, de décolonisation, de féminisme, d’écosocialisme ou encore de véganisme ou de mycologie radicale [6].

La présence syndicale y a été importante, avec des journées dédiées à l’enjeu climatique pour le monde du travail et des réunions stratégiques au niveau des organisations syndicales. Alter Summit, projet soutenu par le Gresea, en collaboration avec ses partenaires dont notamment la Confédération Générale du Travail (CGT) et la Fondation Rosa Luxemburg, y ont présenté le Forum Syndical International des Transitions Écologiques et Sociales qui s’était tenu en juin dernier et dont une prochaine édition est d’ores et déjà prévue en septembre 2022 en Corée du Sud [7].

Cette présence importante du monde syndical dans les débats et la manifestation est un élément intéressant qui montre un engagement chaque jour plus marqué des organisations de travailleurs sur ce thème essentiel, même si le message porté (la transition juste) reste encore un peu flou et que des revendications précises et largement partagées font encore défaut.

Plus globalement, le mouvement climatique réussit à rassembler les diverses et innombrables voix de celles et ceux affectés par le changement climatique, mettant en avant les communautés les plus touchées et aux avant-postes de la lutte. Fait marquant, la grande présence de dirigeantes écologistes et sociales, tant dans l’organisation, que dans les panels ou les manifestations ; femmes qui plus est venues des quatre coins du monde. La lutte contre le réchauffement climatique est donc résolument féminine et féministe, tant il est vrai qu’elles sont et seront les premières impactées par ses conséquences [8].

Des années cruciales à venir

Ces éléments positifs ne doivent pourtant pas occulter les faiblesses de fond du mouvement : un manque de coordination entre les secteurs sociaux qui le compose, la difficulté de faire naître des discussions stratégiques sur les priorités communes et les manières de s’organiser pour dépasser le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
(puisque l’anticapitalisme était au centre de toutes les discussions) ; en bref, la presque absence de débat sur les enjeux de pouvoir et la manière de l’exercer. Les décennies de néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
et la dépolitisation générale qui les a accompagnées, particulièrement dans le mouvement social occidental, y sont sans doute pour quelque chose…

Car si le mouvement a acquis ces dernières années une compréhension profonde des enjeux et réussit à articuler chaque jour un peu plus les questions écologiques, sociales, politiques ou culturelles, la transition reste aujourd’hui entre les mains des grandes entreprises et des marchés financiers – dont on peut douter qu’ils arrivent à résoudre une situation qu’ils ont eux-mêmes créée – et dans celles des États où les forces progressistes pèsent difficilement.

La massification du mouvement climatique est donc ici posée. Si le mouvement rassemble de nombreux secteurs sociaux (jeunesse, principalement étudiante, intellectuel.le.s, communautés indigènes, organisations sociales et syndicales), les travailleurs et travailleuses, les classes populaires paupérisées ou les classes moyennes menacées de déclassement sont, elles, largement absentes. Un des enjeux principaux du mouvement climatique semble donc celui de gagner politiquement et culturellement ces masses encore inactives.

Mais ces secteurs ne seront pas convaincus par le seul argument d’éviter un futur apocalyptique, car leur présent est déjà largement fait de souffrances et de difficultés quotidiennes bien réelles. Dépendants de revenus ou de salaires issus de leur insertion dans le système capitaliste, ou à sa marge, ces secteurs ne se jetteront pas corps et âme dans un combat pour un avenir hypothétique, alors que leur survie immédiate est déjà en jeu ! Pire, il n’est pas exclu que les défenseurs du capitalisme écocide réussissent à s’en faire des alliés…

Alors, comment avancer ?

De toute évidence, le mouvement climatique doit s’ancrer davantage dans le présent. Tant ses analyses que ses propositions devraient répondre aux nécessités actuelles sous le prisme du changement climatique : production alimentaire écologique et abordable, logement accessible et écologique, approche collective de la santé pour toutes et tous pour répondre aux défis du réchauffement climatique, emplois, salaires et conditions de travail dans les industries de transition, pensions et diminution du temps de travail comme frein au productivisme. Autant de chantiers, parmi d’autres, qui méritent d’être menés collectivement… Il importe en effet d’embrasser les contradictions du monde réel (dépendance aux emplois polluants ou au transport individuel, pauvreté énergétique et prix de l’énergie) faute de quoi les solutions proposées paraitront irréalistes ou pire, non souhaitables.

Plus largement, la question du développement économique et social reste brulante : comment offrir, en tenant compte des nécessités environnementales, des perspectives de développement pour les milliards de personnes qui ne jouissent aujourd’hui d’aucun accès aux biens et services de première nécessité ou ceux nécessaires à une vie décente ? Quelles infrastructures pour quelles priorités ? Quel rôle pour la science et la technologie ? Ici, une approche différenciée entre un Nord historiquement industrialisé et un Sud global marginalisé, de même qu’au sein de nos propres sociétés socialement inégales, est nécessaire pour être audible. Et le temps presse, car on voit déjà fleurir les propositions écologiques antisociales (taxes indirectes, régulations par le prix) et néocoloniales (protectionnisme chauvin, sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
des industries polluantes, achat de crédits carbone) qui entendent faire porter aux classes populaires et au pays du Sud global, le poids de la transition écologique…

Enfin, il reste important de s’attaquer aux discours moralisateurs des élites bien-pensantes et privilégiées qui appellent à l’union sacrée et aux gestes individuels comme remèdes à la crise écologique. Si les pratiques individuelles importent bel et bien, elles s’inscrivent d’abord dans un cadre général (législations, pratiques économiques, visions culturelles et philosophiques) qu’il s’agit de modifier en priorité.

Ainsi, si tout le monde s’accorde pour dire que la décennie qui s’ouvre sera cruciale pour le climat, elle l’est sans doute aussi pour le mouvement climatique qui devra, sous peine d’impuissance, construire un véritable rapport de force pour faire plier les grandes forces du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et le pouvoir politique qui les défend.

Malgré les difficultés, les luttes écologistes et le mouvement qui en découle ont un potentiel transformateur inédit [9]. Elles remettent à l’ordre du jour les seules solutions réellement efficaces contre le réchauffement climatique, à savoir les solutions collectives et égalitaires. Ainsi, « nos » solutions s’appuient sur du bon sens et une rationalité qui surpassent de loin l’utopie des solutions de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
. Avec tous ces ingrédients et en réussissant son articulation, le mouvement écologique et climatique pourrait bien remettre à l’ordre du jour un grand récit transformateur que l’on croyait perdu.

 


Pour citer cet article : Sebastian Franco, "L’écologie populaire comme remède à l’inaction climatique", Gresea, novembre 2021.

 


Source photo : Tim Dennell - Flickr - CC BY-NC 2.0

Notes

[1Le greenwashing (écoblanchiment) est une méthode de marketing consistant à communiquer auprès du public en utilisant l’argument écologique. Le but du greenwashing étant de se donner une image écoresponsable, souvent très éloignée de la réalité.

[2Document technique qui détaille notamment comment les pays doivent contrôler et communiquer leurs émissions de gaz à effet de serre ou encore la manière dont ils entendent réduire ceux-ci et les plans mis en place.

[3Les solutions de compensation carbone (carbon offset) sont sujettes à de nombreuses controverses. Oxfam a par exemple calculé que si les toutes les annonces de compensation carbone étaient menées à bien, la reforestation occuperait la totalité des terres arables de la Planète.

[4Par exemple les termes d’énergie fossile, pétrole ou gaz n’apparaissaient pas dans l’accord de Paris.

[6La mycologie radicale est un mouvement et une philosophie sociale fondée sur l’enseignement de l’importance du travail avec les champignons. Elle repose sur la conviction que les cycles de vie hautement résilients des champignons et leurs interactions dans la nature constituent de puissants outils d’apprentissage sur la façon dont les humains peuvent mieux se comporter les uns envers les autres et gérer le monde dans lequel ils vivent. La mycologie radicale s’intéresse à la souveraineté alimentaire, à la création de médicaments, à la restauration écologique, à la mycopermaculture, à la construction de communautés et la création de modes de vie résilients et durables.

[9Sur la force transformatrice de la lutte écologiste, lire l’excellent livre de Naomie Klein, « Tout peut changer : capitalisme et changement climatique », édition Simon & Schuster, 2014 (version FR, Actes Sud, 2015).