Dans les milieux verts, le marxisme Marxisme Théorie et doctrine économique, politique et sociétale, fondée par les penseurs allemands Marx et Engels, appelant à la création d’une société plus juste, le communisme ; selon eux, la lutte de classes menée par les travailleurs permettrait de sortir du capitalisme et concrétiserait le besoin de développement technique et social de l’humanité.
(en anglais : marxism)
est considéré comme un productivisme. John Bellamy Foster et Paul Burkett, notamment, ont contesté cette affirmation en montrant que la conception marxienne des relations humanité́-nature est cohérente avec l’écologie et que sa critique du mode de production capitaliste est indispensable à la compréhension de la crise écologique [1]. On peut en effet considérer qu’il y a une « écologie de Marx », mais il s’agit d’un chantier inachevé, qui invite à l’approfondissement plutôt qu’à l’apologie.

Contrairement à beaucoup d’écologistes qui croient au « capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
vert », Marx voit l’exploitation du travail et de la nature comme les deux faces d’une même médaille. La force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
humaine est, tout d’abord, elle-même une ressource naturelle. La « force naturelle de l’homme » et la « force naturelle de la terre » constituent « les deux seules sources de toute richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
 » pillées par le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
. L’exploitation marchande de la force de travail présuppose ensuite que le producteur/la productrice soit séparé.e des autres ressources naturelles, par l’appropriation de la terre. Sans cet « extrême déchirement » entre l’être humain et son « corps inorganique » (la nature), pas d’industrialisation ni d’urbanisation capitalistes [2].

Dans ce cadre général, Marx se penche sur la place particulière de l’agriculture en tant que secteur du capitalisme. La spécificité de ce secteur réside en effet dans le fait que la terre est monopolisée par les propriétaires fonciers. Cette situation de monopole permet aux produits de la terre d’échapper à la péréquation du taux de profit Taux de profit Rapport entre le bénéfice et le capital investi ; il y a différentes manières de le calculer (bénéfice net par rapport aux fonds propres de l’entreprise ; bénéfice d’exploitation sur les actifs fixes ; et les marxistes estiment le rapport entre la plus-value créée et le capital investi).
(en anglais : profit rate).
qui, dans les autres secteurs de l’économie, détermine le taux moyen du profit. En d’autres termes, alors que les produits de l’industrie sont vendus au prix du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
(prix de production + taux moyen de profit), les produits agricoles sont vendus à leur valeur, et celle-ci, du fait du monopole, est déterminée par la productivité des plus mauvaises terres. Par conséquent, le surcroît de fertilité des meilleures terres, sur lesquelles le coût de production est plus bas, permet au propriétaire foncier d’empocher un surprofit, appelé rente, et tout investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
de capital Capital sur ces terres plus fertiles augmente le montant de celle-ci. Or, la rente est du surprofit accaparé aux dépens des autres secteurs de l’économie. La société tout entière gaspille donc du travail social pour payer les produits du sol au-dessus de leur prix.

Enfin, l’exploitation combinée du travail et des autres ressources a des conséquences à la fois sur l’agriculture et sur l’industrie. À la campagne, elle favorise une agriculture de plus en plus intensive, spécialisée, capitalistique et pauvre en main-d’œuvre. À la ville, elle contribue à compenser la chute tendancielle du taux de profit par une diminution relative de la valeur de la force de travail – rendue possible parce que l’agriculture capitaliste tend à réduire les coûts des aliments de base (grâce à la mécanisation, la concentration des terres, etc.).

Cette analyse a permis à Marx de saisir avec une grande lucidité les conséquences de l’intégration croissante de l’industrie, de l’agriculture et de la finance : « La grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement agissent dans le même sens. Si, à l’origine, elles se distinguent parce que la première ravage et ruine davantage la force de travail, donc la force naturelle de l’homme, l’autre plus directement la force naturelle de la terre, elles finissent, en se développant, par se donner la main : le système industriel à la campagne finissant aussi par débiliter les ouvriers et l’industrie et le commerce, de leur côté, fournissant à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre » [3]. Le développement de firmes comme Monsanto illustre cette réalité : une industrie sans cesse plus « performante » (sur le dos de la force de travail) fournit en effet à une agriculture sans cesse plus industrialisée des moyens qui, à l’instar du Round-Up, empoisonnent l’environnement… et intoxiquent en particulier les consommateurs des classes populaires, consommateurs de produits agricoles bon marché.

Le secret de l’accumulation sans fin

Le capitalisme tend à « produire pour produire », ce qui implique aussi de « consommer pour consommer » [4]. Dès le quatrième chapitre du Capital, Marx expose clairement que cette logique sans fin découle de la transformation de l’argent en capital. En effet, la forme M-A-M (marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
-argent-marchandise, vendre pour acheter) est bornée par la finitude des besoins humains, tandis que la forme capitaliste A-M-A’ (argent-marchandise-plus d’argent, acheter pour vendre, que Marx définit comme « la formule générale du capital ») « n’a pas de fin [parce que] le commencement et la fin sont une seule et même chose, argent, valeur d’échange [...] [dont] la circulation possède son but en elle-même, car ce n’est que par ce mouvement toujours renouvelé que la valeur continue à se faire valoir. Le mouvement du capital n’a donc pas de limites » [5].

Les implications à long terme de cette dynamique sont explorées avec une prescience étonnante dans ces lignes, qui anticipent la société de consommation : « La production de plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
relative, fondée sur l’accroissement des forces productives, exige la création d’une consommation nouvelle ; au sein de la circulation, la sphère de consommation devra donc augmenter autant que la sphère productive. En conséquence : 1°) on élargit quantitativement la consommation existante ; 2°) on crée des besoins accrus en propageant les besoins à une sphère plus grande ; 3°) on crée de nouveaux besoins, on découvre et on produit de nouvelles valeurs d’usage. [...] Il faudra donc explorer toute la nature pour découvrir des objets de propriétés et d’usages nouveaux pour échanger, à l’échelle de l’univers, les produits de toutes les latitudes et de tous les pays, et soumettre les fruits de la nature à des traitements artificiels afin de leur donner des valeurs d’usage nouvelles. On explorera la terre dans tous les sens, tant pour découvrir de nouveaux objets utiles que pour donner des valeurs d’usage nouvelles aux anciens objets ; on utilisera ceux-ci en quelque sorte comme matière première ; on développera donc au maximum les sciences de la nature. On s’efforcera, en outre, de découvrir, de créer et de satisfaire des besoins découlant de la société elle-même » [6]. Les manipulations génétiques, l’appropriation des génomes, le biomimétisme industriel, etc. entrent parfaitement dans ce cadre.

Anticipations géniales

La compréhension de l’évolution combinée de l’agriculture et de l’industrie capitalistes amène Marx à pointer quatre contradictions spécifiques, qui ont une grande importance écologique.

Premièrement, les fluctuations des prix agricoles sont de plus en plus importantes. « Il est dans la nature des choses que des matières végétales et animales, dont la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
et la production sont soumises à des lois organiques déterminées dépendant de certaines périodes naturelles, ne puissent être soudainement multipliées, dans la même mesure que des machines, par exemple, ou tout autre élément de capital fixe [...] dont la multiplication peut se produire en un temps très court [...]. Il est donc possible et même inévitable dans une production capitaliste développée que la production et la multiplication de la portion de capital constant consistant en capital fixe, outillage, etc., prenne une avance considérable sur la portion constituée par des matières premières organiques, de sorte que la demande de ces matières premières augmente plus vite que l’offre et que partant leur prix monte » [7]. Marx en déduit une tendance à l’alternance de renchérissement et de dépréciation des prix des matières premières agricoles, avec pour conséquence le renforcement des régions primaires de production, l’augmentation du capital investi dans ces zones, donc la concurrence encore plus défavorable aux zones secondaires [8]. Cette tendance s’est en effet concrétisée à travers la formation des grandes zones de monoculture agroindustrielles (maïs, soja, blé, riz) qui détruisent la souveraineté alimentaire, ruinent les petits paysans et transforment de vastes régions en déserts verts.

La seconde contradiction touche à la distribution biaisée par le profit des investissements dans la production des aliments et des matières premières agricoles. Marx n’envisage pas explicitement que le mécanisme décrit ci-dessus déséquilibrera la division du travail au détriment des agriculteurs produisant de la nourriture, mais cette conclusion découle logiquement de son analyse. Et c’est ce qui se concrétise aujourd’hui avec la production d’agrocarburants à partir de cultures alimentaires, qui accélère à son tour la tendance à l’instabilité convulsive des prix agricoles.

La troisième contradiction porte sur le surdéveloppement de certaines industries agroalimentaires ou minières au détriment d’autres productions. Il en va ainsi de l’industrie de la viande qui se développe au détriment de la production des « aliments essentiels » : « Pour l’élevage et, en général, pour tous les capitaux investis dans le sol et qui ne sont pas consacrés à la production des aliments essentiels, comme le blé par exemple […] le prix est établi [en considérant que] le produit d’un terrain, disons d’une prairie artificielle utilisée pour l’élevage […] doit avoir un prix suffisamment élevé pour rapporter la même rente qu’un terrain à blé de même qualité ; par conséquent, la rente de la terre à blé entre de façon déterminante dans le prix du bétail ; [...] de cette manière, le prix du bétail est artificiellement accru par la rente, par l’expression économique de la rente foncière, donc par la propriété foncière elle-même » [9].

Dans le même ordre d’idées, on observe un intérêt capitaliste accru pour les pêcheries, les mines et les forêts naturelles, car la gratuité de la matière première rend possible un surprofit particulièrement important : « Le capital consiste ici presque uniquement en capital variable, dépensé en travail, et met par conséquent en mouvement plus de surtravail qu’un autre capital de même grandeur. La valeur du bois contient donc aussi un plus grand excédent de travail non payé, ou de plus-value, que celle d’un produit obtenu avec des capitaux de composition supérieure. Le bois peut donc payer le profit moyen et rapporter, sous forme de rente, un excédent considérable au propriétaire de la forêt. Inversement, comme la coupe du bois peut facilement prendre de l’extension et sa production s’accroître rapidement, on peut supposer qu’il faut un très considérable accroissement de la demande pour que le prix du bois soit égal à sa valeur et que tout l’excédent de travail non payé (excédant le profit moyen) échoie au propriétaire sous forme de rente ». [10] Ainsi, l’appropriation et la destruction des forêts tropicales ne s‘expliquent pas uniquement par le profit, mais par le surprofit… qui est d’autant plus important que la demande est forte. C’est à ce niveau que nous trouvons aujourd’hui une partie de l’explication de l’obsolescence programmée des meubles, du recyclage très insuffisant du papier, etc.

Enfin, quatrième contradiction, en période de crise, le capital en quête d’investissement sécurisé a tendance à affluer vers la terre et les autres ressources génératrices de rentes, et à exploiter l’espace par le biais de la propriété immobilière.

Le grand avantage de la rente, c’est qu’elle permet au propriétaire « d’exploiter le développement social auquel il ne contribue en rien et pour lequel il ne risque rien » [11]. La rente revient en effet à ce qu’« une partie de la société exige de l’autre qu’elle lui paie un tribut » [12]. Mais la rente d’un bien non exploité ne peut être que réduite. C’est pourquoi « en période de pénurie de capitaux, il ne suffira pas qu’un terrain non cultivé puisse rapporter au fermier le profit moyen [...] pour orienter du capital additionnel vers l’agriculture ». Par contre, « en période de pléthore, le capital afflue vers la terre même sans qu’il y ait hausse du prix de marché et pourvu seulement que des conditions normales existent par ailleurs. » C’est bien ce que nous constatons aujourd’hui avec la ruée sur l’immobilier, le land grabbing, l’appropriation des puits de carbone forestiers générateurs de crédits d’émission, etc.

Vers une gestion rationnelle du métabolisme ?

De tout cela, Marx tire une conclusion écologique forte : « La morale de l’histoire [...], c’est que le système capitaliste s’oppose à une agriculture rationnelle ou que l’agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste (bien qu’il favorise son développement technique) et qu’elle nécessite l’intervention du petit paysan qui travaille lui-même sa terre ou le contrôle des producteurs associés » [13]. L’auteur du Capital insiste sur le fait que sa critique de l’agriculture capitaliste est transposable mutatis mutandis à d’autres domaines générateurs de rentes : l’eau et sa force motrice, les ressources minérales, les ressources en général et même l’espace géographique « élément de toute production et nécessaire à toute activité humaine » [14]. C’est donc bien une vision générale du capitalisme en tant que perturbateur des échanges entre l’être humain et le reste de la nature qui émerge ici.

Marx s’est inspiré directement des travaux de Liebig (le fondateur de la chimie des sols) sur la rupture du cycle des nutriments consécutive à l’urbanisation capitaliste. Son génie est cependant d’avoir généralisé le problème à l’ensemble des échanges humanité/nature pour en tirer une conclusion à la fois sociale et écologique : « La seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme une fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail ». [15]

Tout cela renvoie à la suppression de la propriété capitaliste sur les ressources, à l’abolition de la séparation entre villes et campagnes, au retour aux « biens communs » : « Du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias » [16].

Questions en suspens et contradictions

Les développements écologiques sont donc substantiels dans l’œuvre de Marx. Pourtant, on ne peut faire l’impasse sur certaines contradictions. Par exemple, la citation remarquable sur la société de consommation, reproduite plus haut, se poursuit immédiatement par les considérations suivantes, qui la vident largement de sa portée écologique : « La production fondée sur le capital crée ainsi les conditions de développement de toutes les propriétés de l’homme social, d’un individu ayant le maximum de besoins, et donc riche des qualités les plus diverses, bref d’une création aussi universelle et totale que possible, car plus le niveau de culture de l’homme augmente, plus il est à même de jouir ». La tension entre la critique radicale du capital et une certaine fascination pour sa « mission civilisatrice » est ici évidente.

Un autre exemple de tension entre la pensée de Marx et l’écologie est fourni par l’attitude vis-à-vis de la paysannerie. Ainsi, l’idée qu’une agriculture rationnelle ne peut être pratiquée que par le petit paysan ou par les producteurs associés est partiellement contredite par une autre citation : « Un des grands résultats du mode capitaliste de production, c’est qu’il a fait de l’agriculture une application scientifique consciente de l’agronomie – dans la mesure où cela est possible dans les conditions de la propriété privée –, alors qu’elle était une série de procédés purement empiriques et transmis mécaniquement d’une génération à l’autre, de la fraction la moins évoluée de la société » [17]. De manière générale, alors qu’il loue le savoir-faire des artisans et dénonce le vol de celui-ci - cause de la déshumanisation du travail ouvrier par le machinisme- Marx ne fait pas justice aux paysan.ne.s qui ont créé d’ingénieux systèmes agraires et d’innombrables variétés de plantes adaptées à des milieux forts différents.

Pour prendre un dernier exemple de tensions, il est frappant que Marx n’a pas pris pleinement la mesure de l’importance du passage d’une énergie de flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
, renouvelable (le bois) à une énergie de stock Stock Sous sa forme économique, c’est l’ensemble des avoirs (moins les dettes) d’un acteur économique à un moment donné (par exemple, le 31 décembre 2007). Ce qui sort ou qui entre durant deux dates est un flux. Le stock dans son sens économique s’oppose donc au flux. Sous son interprétation comptable, le stock est l’ensemble des marchandises achetées qui n’ont pas encore été produites ou dont la fabrication n’a pas été achevée lors de la clôture du bilan ou encore qui ont été réalisées mais pas encore vendues.
(en anglais : stock ou inventory pour la notion comptable).
, non renouvelable à l’échelle humaine des temps (la houille). Alors qu’il plaidait, comme on vient de le voir, pour une « gestion rationnelle des échanges de matières entre l’humanité et la nature », il n’a pas exploré les implications de ce concept dans le domaine énergétique. Celles-ci promettaient pourtant d’être considérables. Le « pouvoir radiatif » (donc réchauffant) du CO2 avait été mis en évidence par Tyndall dès 1859. Marx aurait pu appréhender l’injection massive de ce gaz dans l’atmosphère comme la manifestation la gestion la plus irrationnelle qui soit des dits « échanges de matière ». On peut difficilement lui reprocher de ne pas l’avoir fait. La cause en est peut-être qu’il se concentrait essentiellement sur la question agricole. Néanmoins, cette lacune a pu accréditer chez les marxistes ultérieurs l’idée que les sources énergétiques seraient neutres, qu’il y aurait par exemple un « nucléaire socialiste » [18], etc.

Dans un livre récent, Kohei Saito donne une explication intéressante de ces contradictions. On sait l’importance que Marx attachait aux travaux de Liebig. Or, Saito montre que Marx s’était dans un premier temps intéressé aux travaux de ce chimiste parce qu’il croyait au potentiel illimité de la production agricole et que Liebig lui fournissait des arguments contre la « loi des rendements agricoles décroissants » de Ricardo et contre la « théorie de la surpopulation absolue » de Malthus. Selon Saito, Marx changea d’opinion lorsque Liebig lui-même reconnut « qu’il y a des limites naturelles aux améliorations agricoles » et conclut que les engrais ne pouvaient pas compenser l’agriculture de prédation. Il remarqua que « la nouvelle formulation [de Liebig], impliquait un point de vue critique sur l’agriculture soumise au profit par les rapports capitalistes, incapable d’améliorer le sol durablement et à long terme ». C’est donc assez tardivement (1865) que Marx passa du productivisme à l’anti-productivisme. Avant Le Capital, mais après les Grundrisse [19].

Un chantier inachevé

Peut-on alors parler d’une « écologie de Marx » ? Oui, à condition d’admettre qu’il s’agit d’un chantier inachevé et de remettre cette pensée dans son contexte historique. La tâche principale des marxistes n’est pas d’en faire l’apologie, mais de poursuivre le travail entamé et de l’adapter à l’époque contemporaine. En guise de conclusion, on pointera trois domaines où ce travail est d’une actualité particulière.
Un premier domaine porte sur la question énergie-climat. Comme on l’a dit, le concept de rupture capitaliste du métabolisme humanité/nature s’y applique parfaitement. Vu la gravité extrême de la situation, les écomarxistes ou écosocialistes sont amenés à approfondir l’antiproductivisme en plaidant pour la suppression des productions/consommations inutiles ou nuisibles, dans la justice sociale. Il faut non seulement rompre avec le productivisme, mais produire globalement moins, et partager.

Un deuxième domaine est celui des connexions entre exploitation de la nature, exploitation du travail, oppression patriarcale des femmes et oppression coloniale des « racisé.e.s ». La formule de Marx – la Terre et le travailleur comme seules sources de la richesse – ne prend en compte ni le travail reproductif réalisé principalement par les femmes, ni l’exploitation spécifique des femmes salariées, ni les spécificités de l’exploitation et de l’oppression coloniales. Or, ces exploitations et ces oppressions spécifiques constituent des piliers du capitalisme, inséparables de l’exploitation de la nature et du travail en général. Les écomarxistes ou écosocialistes sont donc mis au défi d’intégrer le féminisme et la pensée décoloniale…

Un troisième domaine est la place des paysan·ne·s. Marx s’est trompé en pensant que le capitalisme les condamnerait à disparaître. Le fossé (identifié par lui) entre temps de production et temps de travail dans l’agriculture a conduit le capital à préférer souvent le contrôle indirect (par l’amont et l’aval) à l’investissement direct. Du coup, une fraction importante de la paysannerie se retrouve en première ligne contre les multinationales et le capital financier Capital financier Ensemble d’avoirs concernant des actifs financiers (titres, prêts...). On désigne aussi les formes juridiques capitalistes qui accumulent des avoirs financiers de capital financier par opposition à un capital industriel ou capital réel. Soit toutes les sociétés financières. Dans la théorie marxiste, on identifie le capital financier à la « fusion entre le capital industriel et bancaire », c’est-à-dire les firmes qui ont des participations ou des investissements à la fois dans le domaine bancaire (ou financier) et industriel.
(en anglais : financial capital).
.

L’écologisation du marxisme Marxisme Théorie et doctrine économique, politique et sociétale, fondée par les penseurs allemands Marx et Engels, appelant à la création d’une société plus juste, le communisme ; selon eux, la lutte de classes menée par les travailleurs permettrait de sortir du capitalisme et concrétiserait le besoin de développement technique et social de l’humanité.
(en anglais : marxism)
soulève bien d’autres questions, notamment celle de nos rapports aux autres animaux. Dans le cadre de cet article, on se limitera toutefois aux trois domaines ci-dessus. Ils incitent à penser des stratégies d’articulation en partant du fait que le mouvement ouvrier est à l’arrière-garde des luttes écologiques cruciales pour l’avenir de l’humanité, tandis que l’avant-garde est formée par la jeunesse, les femmes, les paysan.ne.s et les peuples indigènes. À celles et ceux qui y verraient une déviation par rapport à l’orthodoxie « ouvriériste », on rappellera que Marx et Engels définissaient le communisme Communisme Système économique et sociétal fondé sur la disparition des classes sociales et sur le partage des biens et des services en fonction des besoins de chacun.
(en anglais : communism)
comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel » [20].


Article paru dans le Gresea Échos 105, Peut-on concilier économie et écologie ?, mars 2021.


Pour citer cet article : Daniel Tanuro, "L’écologie de Marx, Un chantier inachevé, une invitation à l’approfondissement", Gresea, juin 2022.


Photo : Buste de Karl Marx.

Notes

[1Burkett, P., Marx and Nature : a Red and Green Perspective, Palgrave McMillan, 1999 et Bellamy Foster, J., Marx’s Ecology – Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000.

[2Marx, K., Les Manuscrits de 1844, UGE 10-18, Paris, Édition Sociales, 1972, p.159.

[3Marx, K., 1984, p. 848.

[4Marx, K., Le capital, livre premier (tome III), Ed. La dispute, 1976, p.52.

[5Marx, K., Le Capital, livre 1, Paris, Garnier Flammarion, 1969, pp. 118-119.

[6Marx, K., « Grundrisse », chap. du Capital, Paris, UGE 10-18,1973, pp 213-214.

[7Ibid, p. 129.

[8Marx, K. Le Capital, Moscou, Édition du Progrès, livre 3,1984, pp129-131.

[9Ibid, p. 803.

[10Ibid, p. 808.

[11Ibid, p. 809.

[12Ibid, p. 810.

[13Ibid, p. 132

[14Ibid, p. 810

[15Ibid, p. 855.

[16Ibid, p. 812.

[17Marx, K. 1984, op. cit.

[18Tanuro, D., (2010), « Marxisme, énergie et écologie : l’heure de vérité » in Pistes pour un anticapitalisme vert (Vincent Gay coord.), Paris, Syllepse, 2010.

[19Saito, K., " Karl Marx’s Ecosocialism : Capital, Nature, and the Unfinished Critique of Political Economy ", New York, Monthly Review Press, 2017.

[20Marx, K. et Engels, F., 1968, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1968, p. 64.