L’Union européenne est aujourd’hui largement soumise aux intérêts américains, y compris lorsque ce n’est pas directement bénéfique pour ses propres élites politiques et économiques. Pour comprendre pourquoi, il est important de revenir sur les liens structurels historiques qui unissent l’UE
UE
Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
aux États-Unis… Et de s’en libérer. Du moins si l’on souhaite promouvoir une Europe fondée sur des principes de solidarité et de coopération plutôt que sur la concurrence et l’exploitation.

La société néerlandaise ASML Holding
Holding
Société financière qui possède des participations dans diverses firmes aux activités différentes.
(en anglais : holding)
est le joyau de la couronne de l’industrie européenne des semi-conducteurs et un élément essentiel de la stratégie de l’Union européenne
Union Européenne
Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
(UE
UE
Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
) dans ce domaine. ASML est l’une des rares entreprises au monde à produire les machines de photolithographie nécessaires à la fabrication des puces électroniques. Compte tenu de sa position de leader dans cette industrie mondiale, elle exporte vers la Chine et les États-Unis, et c’est là que les problèmes commencent pour l’entreprise.
En effet, dans le contexte de la nouvelle guerre froide qui oppose les États-Unis et la Chine, Washington n’accepte plus qu’une entreprise d’un secteur aussi stratégique soit active tant sur les marchés chinois, qu’européens et américains. Après une première tentative infructueuse en 2018, les États-Unis ont donc fait pression sur le gouvernement néerlandais en 2023 afin qu’il limite ses exportations de machines de fabrication de puces vers la Chine. À l’heure actuelle, les Pays-Bas ne prévoient donc pas de renouveler les licences d’exportation d’ASML vers ce pays.
Sous la pression des États-Unis, l’Europe et les Pays-Bas risquent ainsi de perdre leur position stratégique dans l’industrie des semi-conducteurs. En se privant du marché
Marché
Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
chinois, les Pays-Bas ne seront pas seulement perdants sur le plan économique, ils affaibliront également leurs capacités de re-cherche. La Chine est tout simplement un marché trop important que pour le laisser filer. Les pays dotés d’une importante industrie des semi-conducteurs, comme les Pays-Bas, mais aussi le Japon et la Corée du Sud, doivent ainsi choisir entre leurs propres intérêts
Intérêts
Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
économiques et les intérêts politiques des États-Unis. Jusqu’à présent, aucun n’a osé se rebeller.
Cet exemple illustre un phénomène beaucoup plus large dans la politique étrangère de l’UE, à savoir une soumission délibérée et volontaire aux États-Unis qui va souvent à l’encontre des intérêts économiques et sociaux de ses États membres. Depuis 1945 au moins, l’Europe (occidentale) s’est généralement alignée sur la politique étrangère de l’Oncle Sam. Si certains pays ont parfois cherché à acquérir une plus grande autonomie stratégique, ils sont toujours retombés dans la soumission à l’empire américain.
Cela peut s’expliquer par trois facteurs principaux : l’interdépendance économique, la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis et de l’OTAN en matière de défense et le défaitisme intellectuel de la majeure partie de la scène politique européenne. Ces facteurs doivent être expliqués et re-placés dans leur contexte historique pour comprendre comment cette relation entre les États-Unis et l’Europe a vu le jour.
Une interdépendance née dans l’après-guerre
La domination des États-Unis en Europe occidentale remonte à la fin de la Première Guerre mondiale (1914-1918), époque à laquelle Washington a joué un rôle crucial dans le financement des puissances de la Triple-Entente (Grande-Bretagne, France et Russie) [1], avec le déplacement du centre financier mondial de Londres à New York. En prêtant notamment 1,7 milliard de dollars à la Grande-Bretagne et à la France, les États-Unis se sont imposés comme une puissance économique de premier plan.
Ce que les dollars ont acheté : la part du matériel de guerre vital acheté par le Royaume-Uni à l’étranger, 1914-18 (%)
À la fin de la Première Guerre mondiale, les Américains ont bien tenté de se désengager d’Europe, mais ils y sont revenus en 1941 aux côtés des Al-liés lors de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), renforçant ainsi l’intégration de leur économie avec celle des puissances européennes. Le plan Marshall
Plan Marshall
Ensemble de dons et de crédits fournis par les États-Unis aux pays européens à partir de 1948 en vue de reconstruire le territoire dévasté par la guerre. Ce programme a été lancé par le secrétaire d’État de l’époque, le général George Marshall, le 5 juin 1947. Washington se donnait le droit de regard sur l’utilisation de ces fonds, ce qui lui permit de favoriser les investissements américains sur le vieux continent, ainsi que l’adoption des produits et habitudes de consommation américains. L’Est européen refusa ses conditions, ce qui coupa alors (et non auparavant) l’Europe en deux. L’aide était gérée à partir de l’Organisation européenne de coopération économique, dont étaient aussi membres les États-Unis et le Canada. Celle-ci deviendra l’OCDE en 1960.
(En anglais : Marshall plan)
, adopté en 1948, a marqué une nouvelle étape dans l’intégration économique transatlantique. Ce programme d’aide à l’investissement
Investissement
Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
était destiné à contrer l’influence soviétique et à promouvoir l’économie capitaliste et le libre-échange. En injectant d’importants volumes d’aide financière, les États-Unis cherchaient à la fois à reconstruire les économies européennes d’après-guerre et à créer des conditions favorables à leur propre expansion commerciale. En conditionnant l’aide à la libéralisation
Libéralisation
Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur.
du commerce, le plan Marshall a exclu d’autres voies de développement pour l’Europe occidentale, tout en y assurant la domination du capital
Capital
Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
américain. Le plan a d’abord stimulé les exportations commerciales américaines, avant que les capitaux d’outre-Atlantique se concentrent sur les investissements directs sur les marchés européens.
Le plan Marshall a également été un moyen de promouvoir l’intégration européenne. Sous l’influence des États-Unis, la France s’est éloignée de sa politique étrangère anti-allemande, en apportant finalement son soutien au projet de Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), première étape du processus d’intégration européenne. Initialement, le plan Marshall avait une ambition universaliste qui visait à inclure l’ancienne Union soviétique dans le système capitaliste mondial. Toutefois, à mesure que la guerre froide s’intensifiait et qu’il devenait évident que l’Union soviétique n’abandonnerait pas le socialisme
Socialisme
Soit étape sociétale intermédiaire qui permet d’accéder au communisme, soit théorie politique élaborée au XIXe siècle visant à améliorer et changer la société par des réformes progressives ; la première conception se comprend dans la théorie marxisme comme le passage obligé pour aller vers la société sans classes, étant donné qu’il faut changer les mentalités pour une telle société et aussi empêcher les anciennes classe dirigeantes de revenir au pouvoir ; la seconde conception est celle professée par les partis socialistes actuels ; on parle aussi dans ce cas de social-démocratie.
(en anglais : socialism)
, cette approche universaliste a été abandonnée [2]. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, l’anticommunisme est devenu un facteur d’unification pour le capital
Capital
européen et américain. Ce processus combinait à la fois le maintien du statu quo dans les (anciennes) colonies, pour apaiser les puissances coloniales telles que la Grande-Bretagne et la France, et l’anticommunisme, qui est rapidement devenu l’axe principal de la politique étrangère des États-Unis.
Garanties de sécurité et interventionnisme libéral : l’OTAN
Parallèlement à l’intégration économique, Washington a également mis en place une nouvelle architecture de sécurité centrée sur l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord). Créée en 1949, cette organisation avait une visée fondamentalement anticommuniste. Il s’agissait de fournir des garanties de sécurité contre l’Union soviétique et un moyen de maintenir le statu quo international. La France était initialement sceptique à l’égard de l’OTAN. En 1966, elle s’est même retirée de la structure de com-mandement militaire intégré pour établir son autonomie stratégique à travers son propre programme d’armement nucléaire. Même si elle a finalement réintégré la structure de commandement et obtenu un statut spécial au sein de l’OTAN en 2009, les motivations sécuritaires anticommunistes qui l’ont conduite – avec d’autres pays d’Europe occidentale – à adhérer à l’Alliance demeurent inchangées.
En 1962, le président Kennedy déclarait que son pays « ne considère pas une Europe forte et unie comme une rivale, mais comme un partenaire. Aider à son progrès est l’objectif fondamental de notre politique étrangère depuis 17 ans » [3]. L’OTAN est ainsi devenue l’institution centrale liant militaire-ment l’Europe aux États-Unis, sans qu’il y ait de contradiction avec le processus d’intégration européenne, au contraire. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de tensions, à l’image du refus américain d’un meilleur partage des responsabilités en matière de défense nucléaire avec ses alliés européens, raison pour laquelle la France a décidé de se doter de son propre programme nucléaire. Washington n’était pas non plus satisfaite de l’Ostpolitik de l’Allemagne de l’Ouest et de la France, une politique visant à normaliser les relations avec le bloc soviétique. La décolonisation et le mouvement des non-alignés
Mouvement des non-alignés
Alliance entre un ensemble de pays du Tiers-monde dans le but de faire contrepoids à l’hégémonie des deux grandes puissances de l’époque, États-Unis et URSS. La Conférence de Bandoeng (avril 1955) a constitué le point de départ de ce mouvement.
(En anglais : Non-Aligned Movement)
ont également suscité des tensions, comme l’illustre l’opposition des États-Unis à l’intervention de la Grande-Bretagne, de la France et d’Israël lors de la crise de Suez en 1956.
Néanmoins, l’OTAN s’est maintenue, et elle a même survécu – tout en changeant de nature – à l’effondrement de l’Union soviétique. Elle s’est alors muée en un instrument de projection mondiale de la puissance américaine, s’étendant à l’Europe de l’Est (voir tableau page suivante) et adoptant un programme de sécurité plus large en matière de menaces transnationales. Dans ce contexte, la nature multilatérale de l’OTAN a permis aux gouvernements européens de continuer de se lier à la domination américaine sans perdre la face. En effet, des accords de défense bilatéraux auraient équivalu à la reconnaissance de leur statut d’États clients. C’est ainsi que l’OTAN est devenue un instrument de projection de la puissance américaine à travers le monde. Tout au long de cette période, la France a de nouveau tenté d’acquérir une plus grande autonomie stratégique au sein de l’alliance, mais les États-Unis n’ont jamais lâché les rênes.
Dans l’histoire des relations entre l’Europe et les États-Unis, le partage des charges de l’OTAN – à savoir, le pourcentage de leur produit intérieur brut
Produit intérieur brut
Ou PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
(PIB
PIB
Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
) que les membres doivent consacrer aux dépenses militaires – a toujours été au cœur des débats. Avec la fin de la guerre froide, la plu-part des membres de l’Alliance ont considérablement réduit leur budget de défense conformément à ce que l’on désigne comme les « dividendes de la paix ». Étant donné que les pays de l’UE consacraient à la défense un pourcentage de leur PIB inférieur à celui des États-Unis, le gouvernement américain – et l’industrie de la défense – a estimé qu’ils ne payaient pas leur juste part. Sous la présidence d’Obama, Washington a commencé à dénoncer le « sous-financement » de l’UE en matière de défense, mais cette cri-tique a atteint son paroxysme avec l’élection de Donald Trump.
ORGANISATION DU TRAITE DE L’ATLANTIQUE NORD - OTAN
Le double choc de Trump et du Brexit
Pendant de nombreuses décennies, l’Europe occidentale et les États-Unis semblaient déterminés à s’assurer mutuellement un rôle de premier plan dans les affaires internationales et dans leurs économies respectives. La crise financière mondiale de 2008 l’a particulièrement illustré, puisque la crise issue du monde bancaire américain s’est répercutée presque immédiatement en Europe – et au-delà – et a provoqué une profonde récession
Récession
Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
dans certaines économies de l’UE les plus orientées vers les États-Unis [4].
Sur le plan militaire, de nombreux États européens se sont rendus largement complices de l’aventurisme américain en raison de leur appartenance à l’OTAN. Parmi les exemples notables, citons la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’OTAN, qui a occupé l’Afghanistan pendant 13 ans, et l’intervention militaire de 2011 en Libye.
La domination des États-Unis sur l’Europe dans les domaines militaire et économique semblait assurée jusqu’en 2016, lorsque la combinaison du résultat serré du référendum britannique sur la sortie de l’UE – le Brexit – et de l’élection de Donald Trump aux États-Unis a mis en évidence de nombreuses failles dans les relations transatlantiques.
Le Brexit, tout d’abord, a eu un impact significatif sur les relations entre l’UE et les États-Unis, en agissant comme un catalyseur dans la quête d’une plus grande autonomie stratégique de l’UE. Rappelons, en effet, que le Royaume-Uni a historiquement servi d’intermédiaire clé entre Bruxelles et Washington, en particulier dans les négociations sur la politique commerciale et la coopération en matière de sécurité. Sans en être le seul facteur, le Brexit, associé à la présidence Trump, a donc incité les dirigeants européens à réévaluer leur rôle mondial et à rechercher une plus grande indépendance par rapport aux États-Unis.
Second choc : le programme « America First » du président Trump, qui considérait l’UE et la Chine comme des concurrents économiques. Un programme qui s’est notamment traduit par les droits de douane sur l’aluminium et l’acier en 2018, amenant ainsi l’UE à imposer des contre-tarifs en mesure de rétorsion. En parallèle, l’administration Trump a saboté le mécanisme de règle-ment des litiges de l’Organisation mondiale du commerce
Organisation mondiale du Commerce
Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
(OMC
OMC
Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
) privant les pays européens de cette voie de recours [5]. Les États-Unis et la Chine s’étaient déjà progressivement émancipés de certaines des politiques clés de l’OMC auxquelles l’UE devait pourtant une partie de son développement. Cela a ouvert la voie à de nouvelles politiques européennes, notamment en matière d’aides d’État aux entreprises pour l’obtention de matières premières.
Côté politique étrangère, l’administration Trump a retiré les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et de l’Accord de Paris sur le changement climatique. Ils ont également retiré leurs troupes d’Afghanistan sans consulter leurs alliés européens. Et ils ont même menacé de se retirer de l’OTAN, principalement parce que l’administration Trump estimait que les Européens ne payaient pas leur juste part. En 2018, Trump résumait ainsi la position américaine [6] : « Les États-Unis paient près de 90 % des coûts de protection de l’Europe. Je pense que c’est merveilleux. J’ai dit à l’Europe : "Les amis, l’OTAN est meilleure pour vous que pour nous." Croyez-moi. Les petits pays, les grands pays, tous ces pays, nous sommes censés les protéger. J’ai dit : "Écoutez, c’est très simple. Vous devez payer. Vous devez payer vos factures." »
Il n’est pas surprenant qu’après des décennies d’intégration économique, l’UE ait fini par développer une forme de politique de défense commune. Pour qu’elle se concrétise, il suffisait de réunir les conditions poli-tiques adéquates. La présidence Trump et le Brexit ont créé ces conditions en motivant l’UE à rechercher une plus grande autonomie stratégique [7]. Ce concept reste mal défini, mais il peut être compris comme la nécessité pour l’UE de développer sa capacité militaire à agir de manière indépendante sur la scène mondiale, en particulier dans les situations où ses intérêts et ceux des États-Unis divergent. Un autre facteur influençant cette recherche d’autonomie stratégique est l’énergie. L’UE est devenue plus dépendante des États-Unis pour son énergie, en particulier de-puis 2022, lorsqu’elle a tenté de mettre fin à sa dépendance à l’égard des approvisionnements en gaz russe à la suite de l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie.
Dans les années qui ont suivi le Brexit et la première administration Trump, l’UE a ainsi pris plusieurs mesures pour renforcer sa souveraineté, en particulier dans les domaines de la sécurité et de la défense. Elle a notamment revitalisé des initiatives de défense telles que la Coopération structurée permanente (PESCO) [8], un cadre fondé sur un traité permettant aux 26 États membres participants (à l’exclusion de Malte) de planifier, développer et investir ensemble dans le développement de capacités collaboratives, d’améliorer la disponibilité opérationnelle et la contribution des forces armées et d’augmenter les budgets de la défense.
Elle a également créé le Fonds
Fonds
(de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
européen de défense (FED) en 2021. Doté d’un budget de 8 milliards d’euros, il marque un changement important, car il permet à l’UE de financer directement des projets militaires [9]. La Facilité européenne pour la paix (FEP), qui finance les opérations militaires et l’assistance dans les pays tiers, a également été mise en place cette même année. Elle a été critiquée comme étant une subvention déguisée pour les exportations d’armes européennes car elle peut être utilisée pour fournir des armes et une formation militaire aux forces étrangères. Enfin, en 2019, la Commission européenne a créé une nouvelle direction générale de l’industrie de la défense et de l’espace (DG DEFIS), chargée de promouvoir la compétitivité et l’innovation de l’industrie européenne de l’armement.
En parallèle, les dépenses militaires dans l’UE ont augmenté régulièrement depuis 2014 et devaient atteindre 326 milliards d’euros en 2024. L’industrie de la défense était naturellement toute disposée à profiter de cette hausse des budgets, et ce malgré des conséquences souvent dévastatrices pour les populations des pays non membres de l’UE. Un rapport du Transnational Institute (TNI) a par exemple établi un lien entre les armes vendues par les fabricants européens et les déplacements forcés en République démocratique du Congo (RDC), en Irak, au Nagorno-Karabakh en Azerbaïdjan et en Syrie [10]. Dans son étude sur la Libye, le même TNI a constaté que les armes européennes étaient utilisées à la fois pour déplacer des populations et pour les empêcher de poursuivre leur migration vers l’UE. Mais cela a aussi des conséquences majeures pour les citoyens européens. En effet, les milliards d’euros dépensés pour la défense ne sont pas investis dans les services de santé, le logement, l’éducation, les infrastructures et la satisfaction d’autres be-soins essentiels.
À nouveau réunis et plus proches que jamais ? Chine, Ukraine et Gaza
Les économies de l’UE et des États-Unis sont nettement plus intégrées de-puis la crise financière mondiale de 2008. Aujourd’hui, chaque bloc représente le partenaire commercial et d’investissement le plus important pour l’autre. Le commerce transatlantique représentait ainsi 1200 milliards d’euros en 2021 et ce chiffre est éclipsé par les montants d’investissement entre les deux parties (voir graphique page suivante). L’UE dispose en effet d’un stock
Stock
Sous sa forme économique, c’est l’ensemble des avoirs (moins les dettes) d’un acteur économique à un moment donné (par exemple, le 31 décembre 2007). Ce qui sort ou qui entre durant deux dates est un flux. Le stock dans son sens économique s’oppose donc au flux. Sous son interprétation comptable, le stock est l’ensemble des marchandises achetées qui n’ont pas encore été produites ou dont la fabrication n’a pas été achevée lors de la clôture du bilan ou encore qui ont été réalisées mais pas encore vendues.
(en anglais : stock ou inventory pour la notion comptable).
d’investissements directs étrangers (IDE
IDE
Investissement Direct à l’Étranger : Acquisition d’une entreprise ou création d’une filiale à l’étranger. Officiellement, lorsqu’une société achète 10% au moins d’une compagnie, on appelle cela un IDE (investissement direct à l’étranger). Lorsque c’est moins de 10%, c’est considéré comme un placement à l’étranger.
(en anglais : foreign direct investment)
) de 2100 milliards d’euros outre-Atlantique, tandis qu’elle reçoit des États-Unis un stock d’IDE de 2300 milliards d’euros. Le total des investissements américains dans l’UE est quatre fois supérieur à celui des investissements américains dans la région Asie-Pacifique. Les investissements de l’UE aux États-Unis sont dix fois plus importants que ceux de l’Inde et de la Chine réunies [11].
Un autre indicateur important de l’interconnexion des économies transatlantiques est le niveau élevé des échanges intraentreprises. En 2020, 65 % des importations américaines en provenance de l’UE et du Royaume-Uni se faisaient au sein des entreprises ; la même tendance s’observe pour les exportations. Cette proportion est nettement plus élevée que dans d’autres régions. Cela montre à quel point les processus de production des entreprises américaines et européennes sont intégrés [12]. Cette imbrication économique est l’aboutissement de plus d’un de-mi-siècle d’intégration transatlantique, encouragée par les gouvernements de tous bords, tant en Europe qu’aux États-Unis.
Exportations de la zone euro vers la Chine et les États-Unis
Milliards d’euros, 12M total
Source : Brad Setser 2023
Cette intégration économique profite considérablement aux multinationales, qui peuvent faire pression pour obtenir des règles commerciales plus libéralisées, des réglementations moins strictes et un accès préférentiel aux fonds publics. Les grands acteurs financiers, tels que les grandes banques et les fonds d’investissement
Fonds d'investissement
Société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
, jouent également un rôle majeur dans l’élaboration des réglementations financières et tirent profit de l’intégration des marchés financiers. Le cas d’ABN AMRO, qui faisait partie d’un « groupe d’experts » chargé de définir la libéralisation des marchés financiers, en est un bon exemple [13].
Cette libéralisation a rendu les marchés financiers de l’UE plus semblables à ceux des États-Unis, ce qui a renforcé leur intégration. C’est l’une des raisons pour lesquelles la crise de 2008 a eu un tel impact des deux côtés de l’Atlantique. On observe un schéma similaire dans le secteur technologique, où des entreprises américaines telles que Google, Microsoft et Meta (Facebook et WhatsApp) bénéficient d’une loi européenne sur les marchés numériques qui ne porte pas sur leur contrôle de l’infrastructure numérique et ne remet donc pas en cause leur position dominante.
L’administration Biden, qui a rétabli une certaine normalité à la Maison-Blanche après la première présidence Trump, s’est engagée à réparer les relations transatlantiques et à « restaurer le leadership mondial des États-Unis » [14] dans l’espoir que l’interventionnisme américain, soutenu par l’UE, façonnerait à nouveau le monde en fonction de ses intérêts. Cependant, une partie de l’héritage de Trump demeure. L’UE a ainsi poursuivi ses tentatives d’affirmation de son autonomie stratégique, tandis que l’administration Bi-den refusait d’abroger complètement les tarifs douaniers mis en œuvre par son prédécesseur, le tout pendant que les questions relatives au partage des charges au sein de l’OTAN n’étaient toujours pas résolues. Une autre source de divergence concernait la position vis-à-vis de la Chine. Alors que les États-Unis adoptaient une posture de plus en plus hostile, l’UE était initialement beaucoup plus prudente compte tenu de ses liens économiques importants avec l’empire du Milieu.
Toutefois, avec l’intensification de la nouvelle guerre froide, l’UE s’est rapprochée de la position américaine en se concentrant sur la réduction des risques et le découplage par rapport à la Chine [15]. Pourtant, cela ne profite ni au capital ni aux travailleurs de l’UE, puisque cela implique une transformation économique très complexe à un moment où les ef-fets du COVID-19 et de la guerre en Ukraine ne sont pas résolus. La participation européenne à la nouvelle guerre froide Chine-USA est ainsi probablement le meilleur exemple de la soumission continue de l’UE aux États-Unis.
En parallèle, les dirigeants européens ont également poursuivi leur poli-tique commerciale agressive. Les accords dits « de libre-échange (ALE) » sont en fait des accords néocoloniaux qui maintiennent la dépendance des pays à faible revenu à l’égard de l’approvisionnement en matières premières. Ces dernières années, ces accords ont été vivement critiqués par la gauche qui soulignait qu’ils ne profitaient souvent qu’au capital, au dé-triment de l’environnement et des travailleurs. Or, la concurrence entre les États-Unis et la Chine a fait passer la géopolitique avant l’idéologie et a rendu de plus en plus visible le fossé existant entre l’UE qui prêche le libre-échange à l’étranger et celle qui pratique le contraire à l’intérieur.
Ce fossé est particulièrement évident dans les approches industrielles qui remettent en question le dogme et les pratiques du libre-échange. À la suite de la loi américaine sur la réduction de l’inflation
Inflation
Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
(IRA), l’UE a en effet présenté sa propre politique industrielle destinée à contrer l’initiative américaine [16]. Et pourtant, l’UE ne cesse de réclamer avec insistance de nouveaux accords de libre-échange, en affirmant qu’ils doivent être conclus par crainte de « perdre » une région ou un pays au profit de la Chine. En outre, compte tenu de la nécessité d’une transition énergétique, l’UE a utilisé plusieurs de ces outils commerciaux pour sécuriser son approvisionnement en matières premières essentielles [17].
La poursuite de la guerre de la Russie contre l’Ukraine a également accru la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis. En effet, pour de nombreux pays européens, ce conflit implique une rupture avec la dépendance au gaz russe développée depuis la fin de la guerre froide. L’Allemagne étant l’un des pays les plus exposés dans ce domaine, la crise énergétique qui en a résulté a plongé une grande partie de l’UE dans le marasme économique, les seuls bénéficiaires étant les entreprises impliquées dans l’infrastructure du gaz naturel liquéfié (GNL) [18]. Cette situation a entraîné des factures énergétiques beaucoup plus élevées pour les citoyens de l’UE et du Royaume-Uni, au bénéfice entre autres des États-Unis, qui sont devenus un exportateur net d’énergie en 2019 [19]. Le prix relativement élevé de l’énergie dans l’UE explique également les différences de performances économiques observées entre de nombreux États membres de l’UE et les États-Unis.
La guerre en Ukraine a elle aussi renforcé les liens de dépendance militaire transatlantique. L’invasion russe a même probablement sauvé l’OTAN suite à la méfiance semée sous la première présidence Trump, et elle a certainement contribué à la remilitarisation de l’Europe, la plupart des membres européens de l’OTAN dépensant actuellement plus que l’objectif de 2% du PIB pour la défense. À la mi-mai 2022, les États membres de l’UE avaient annoncé une augmentation des dépenses militaires de près de 200 milliards d’euros pour les années à venir. Une aubaine pour les complexes militaro-industriels des deux côtés de l’Atlantique. Les membres de l’OTAN ont également fait don de plus de 100 milliards d’euros d’armes à l’Ukraine. Le conflit a ainsi provoqué un pic des ventes d’armes américaines, qui ont atteint 238 milliards de dollars en 2023.
Les prévisions de croissance
Croissance
Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
des États-Unis et de la zone euro évoluent dans des directions différentes (Prévisions de croissance du PIB pour 2025, par date de prévision)
Source : Consensus Economics
L’UE et les États-Unis sont également complices du génocide perpétré par Israël à Gaza. Alors que Washington fournit 65% de toutes les importations d’armes à Israël, l’Allemagne et l’Italie ont également soutenu activement Tel-Aviv en lui fournissant des armes, malgré l’opposition d’une majorité de leur population [20]. De son côté, le Parlement européen ne cesse de condamner rituellement toute critique du soutien inébranlable à Israël, sans jamais demander à ce pays de rendre des comptes. Les raisons de la loyauté de la plupart des gouvernements européens à l’égard d’Israël sont diverses. En Allemagne, l’interaction complexe entre la dénazification incomplète en Allemagne de l’Ouest et l’idée de « rédemption par le souvenir » explique en partie pourquoi le soutien à Israël est décrit comme la « Staatsräson » (raison d’État) du pays [21]. Dans des pays comme la Hongrie, la solidarité entre conservateurs réactionnaires et les valeurs islamophobes partagées pèsent plus lourd que l’antisémitisme dans le lien entre Netanyahu et Orban.
Mais un point commun découle du fait que pour les États-Unis et la plupart des gouvernements européens, Israël est un avant-poste militaire qui, avec l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, est crucial pour le contrôle du Moyen-Orient, de ses ressources énergétiques et de ses voies de navigation [22]. En outre, l’agression israélienne contre ses pays voisins représente une aubaine pour leurs complexes militaro-industriels respectifs. Ainsi, 426 millions d’euros de l’argent des contribuables européens ont été utilisés pour fi-nancer des entreprises qui arment Israël, alors que la Cour pénale internationale (CPI) a formellement accusé des membres du gouvernement israélien de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de génocide.
Source : Kiel Intitute for the world economy/BBC
Les chiffres incluent également l’assistance financière à des fins militaires.
L’UE semble donc soumise aux intérêts américains, même lorsque ceux-ci ne sont pas bénéfiques à ses capitaux ni à ses alliés politiques. Les Pays-Bas en sont la preuve la plus évidente. En effet, les États-Unis ont adopté une loi visant à envahir La Haye au cas où des militaires américains seraient jugés par la CPI ou la Cour internationale de justice (CIJ). Et le gouvernement néerlandais semble être disposé à être l’État membre de l’UE le plus fidèle aux intérêts américains, notamment en acceptant volontiers de stocker sur son sol des armes nucléaires américaines sur lesquelles il n’a aucun contrôle. Non seulement il cède ainsi sa souveraineté, mais en outre la base aérienne de Volkel et le reste des Pays-Bas deviennent dès lors une cible pour tous les pays qui possèdent des armes nucléaires et qui voudraient les déployer. Le gouvernement néerlandais a également fait passer les intérêts des États-Unis avant ceux de ses propres citoyens en bloquant une réduction prévue des vols à l’aéroport de Schiphol, après avoir subi la pression des États-Unis et de l’Union européenne et alors même que les habitants des villes et villages avoisinant l’aéroport la réclamaient depuis des années.
Défaitisme intellectuel ou l’audace de rêver à un avenir meilleur ?
Des deux côtés de l’Atlantique, le centre gauche et le centre droit sont devenus presque indiscernables en termes de vision politique, de politique économique
Politique économique
Stratégie menée par les pouvoirs publics en matière économique. Cela peut incorporer une action au niveau de l’industrie, des secteurs, de la monnaie, de la fiscalité, de l’environnement. Elle peut être poursuivie par l’intermédiaire d’un plan strict ou souple ou par des recommandations ou des incitations.
(en anglais : economic policy).
et de relations internationales. Depuis la fin de l’Union soviétique et l’indépendance des anciens pays du Pacte de Varsovie, les deux pôles du courant politique dominant ont répété qu’il n’y avait pas d’alternative à la libéralisation et à la marchandisation, au bénéfice de la suprématie du capital privé. La pensée néolibérale domine ainsi la qua-si-totalité des mouvements politiques de premier plan depuis les années 1990.
On observe dès lors une forme de défaitisme intellectuel dans l’ensemble du spectre politique de l’UE, et peut-être surtout à gauche. En effet, plus que la droite, la gauche européenne a traditionnellement insisté sur la nécessité d’un contrat social fort, assorti de filets de sécurité, pour faire face aux crises constantes du capitalisme
Capitalisme
Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
. Pourtant, au sein du centre gauche, la volonté de s’attaquer aux failles structurelles ou même de rêver à des lendemains meilleurs semble avoir disparu. Cela explique aussi en partie pourquoi l’Europe occidentale reste alignée sur les États-Unis en matière de politique étrangère. Après tout, les sociaux-démocrates ont été les principaux architectes de la remilitarisation de l’Allemagne, un effet en aval de l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie. Au centre droit, le capitalisme n’a jamais fait l’objet d’un véritable débat. Les partis libéraux et démocrates-chrétiens d’Europe occidentale ont joué un rôle déterminant dans la propagation de la pensée (néo)libérale et du militarisme.
Récemment, le centre droit a toutefois tendance à devenir plus explicite-ment nativiste et xénophobe. Cette évolution doit également être replacée dans le contexte de la montée de l’extrême droite. Les politiques néolibérales ayant détruit l’État-providence, sans celui-ci et ses politiques de redistribution, les partis libéraux ont dérivé vers la droite. À l’image du VVD aux Pays-Bas, ils ont ainsi commencé à défendre des politiques de plus en plus extrêmes et à renforcer leur appareil répressif, notamment pour surveiller les quartiers populaires et les frontières internationales. Ce faisant, ils ont banalisé les discours et les propositions d’extrême droite, pour finir par s’allier avec elle afin d’exclure la gauche du pou-voir institutionnel. Une alliance d’autant plus aisée que la droite et l’extrême droite ont fondamentalement les mêmes politiques de classe, tan-dis qu’en Europe occidentale et aux États-Unis, il existait un large consensus sur le maintien de l’hégémonie américaine [23]. L’ensemble du spectre politique semble donc se déplacer vers des politiques réactionnaires de droite de plus en plus dominantes.
Certaines des principales institutions américaines et européennes ont activement encouragé ce défaitisme. L’UE et le traité de Maastricht, par exemple, sont des institutions néolibérales conçues en opposition directe au consensus keynésien et social-démocrate d’après-guerre [24]. En ce qui concerne la politique étrangère, des groupes de réflexion tels que le Conseil atlantique, l’Institut international d’études stratégiques (IISS), le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) et Chatham House, au Royaume-Uni, tendent à pousser les gouvernements des États-Unis et de l’UE vers une politique étrangère convergente, leurs « avis d’experts » renforçant le consensus de politique étrangère en faveur d’une Europe à la remorque des États-Unis. Les universités ont également joué un rôle important dans la montée du néolibéralisme
Néolibéralisme
Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
. Aux États-Unis, l’université de Chicago est l’exemple le plus connu, mais la plupart des pays de l’UE et du Royaume-Uni comptent au moins une université jouant un rôle similaire. Lors des réunions annuelles du Forum économique mondial de Davos, les représentants de ces institutions et des dirigeants d’entreprises rencontrent des hommes et des femmes politiques, au bénéfice d’une convergence progressive entre le pouvoir et les idées. La disparition de l’ancien consensus keynésien s’est ainsi accompagnée d’un nouveau consensus, présenté comme pragmatique et rationnel.
Il n’y a donc clairement pas de volonté ni de créativité pour imaginer une politique étrangère différente au sein des courants politiques dominants. Le capital européen a intériorisé l’exceptionnalisme américain et ne par-vient pas à imaginer un monde où les États-Unis ne seraient plus la puissance mondiale dominante. Cette idée est également influente au sein même des populations européennes et américaines, qui considèrent le monde comme un jeu à somme nulle dans lequel ils perdront des privilèges si leur statut mondial diminue. Le statu quo est ainsi en partie le résultat de la participation des gouvernements européens à l’impérialisme américain, ainsi que des ressources et de l’influence que cela leur confère. La nomination de Mark Rutte au poste de secrétaire général de l’OTAN vient notamment récompenser la loyauté des Pays-Bas envers l’empire américain, tout comme l’accueil du prochain sommet de l’OTAN, prévu du 22 au 25 juin 2025 à La Haye.
Herbivores et carnivores
Dans un discours prononcé à Madrid en 2022, Josep Borrell, l’ancien vice-président de la Commission européenne et haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a réagi à l’impact de l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie sur l’Europe. Il a souligné que la guerre « est une alerte pour notre projet initial, un projet de paix qui a mis de côté la lutte pour le pouvoir, en utilisant plutôt le soft power, le commerce et le droit, comme nos armes ». Il a conclu en affirmant que « nous devons prendre conscience que cela ne suffit plus, car nous, Européens, ne pouvons pas être des herbivores dans un monde de carnivores » [25].
Depuis le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, deux échanges publics ont influencé de manière significative la relation entre Washington et l’Europe : le discours de J.D. Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité, et la dispute à la Maison-Blanche entre Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Dans la foulée, l’UE a en effet proclamé, une fois de plus, qu’elle souhaitait renforcer son autono-mie stratégique. Le récent dévoilement du plan ReArm Europe/Readiness 2030, qui vise à dépenser 800 milliards d’euros pour « la défense, l’acquisition de systèmes de défense et le renforcement de l’état de préparation de l’industrie européenne de la défense à long terme », en est un exemple clair. Cependant, de quelle « autonomie stratégique » l’Europe fait-elle preuve, lorsqu’elle s’inscrit dans la volonté des États-Unis de la voir assumer une plus grande part du financement de l’OTAN ? De la même manière, les appels à ce que des troupes européennes jouent un rôle en Ukraine après le cessez-le-feu reposent sur la précondition d’un soutien américain préalable.
Enfin, actuellement, l’UE ne dispose pas des conditions matérielles pour se réarmer sans accroître une – déjà forte – dépendance à l’égard du complexe militaro-industriel américain. S’en départir au profit d’un complexe militaroindustriel européen autonome prendra au moins une décennie, sans même parler de la désirabilité même d’un tel objectif et de la course mondiale aux armements dans laquelle il s’inscrit. Ainsi, si la rhétorique de l’autonomie stratégique est omniprésente dans nos médias, ses conditions matérielles de possibilité ne sont clairement pas réunies. Cela signifie que tout investissement à grande échelle dans les forces armées européennes représentera une aubaine massive pour l’industrie de l’armement aux États-Unis, au moins pour la prochaine décennie. En outre, il n’est pas certain que l’Europe poursuive sur la voie de l’autonomie stratégique si un régime plus conciliant revient entre-temps à la Maison-Blanche.
Dans ce contexte, c’est un keynésianisme
Keynésianisme
Doctrine économique avancée à partir des théories de l’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946). Ses fondements sont basés sur le fait qu’on ne peut pas simplement laisser le marché fonctionner librement. S’il y a des dérapages, s’il y a crise économique, il faut que les pouvoirs publics interviennent activement pour relancer l’activité économique ou pour contrôler les éléments qui perturbent l’économie (comme la spéculation).
(en anglais : keynesianism)
militaire zombie qui semble se dessiner en Europe. Le plan ReArm Europe et le rapport Draghi appellent en effet à des investissements significatifs dans les industries militaires et énergétiques. Ce tournant vers une authentique politique industrielle pour-rait permettre à l’Europe de sortir du marasme économique dans lequel elle se trouve depuis la crise financière de 2008. Toutefois, à court terme, ce-la profitera surtout aux entreprises d’armement américaines et, au vu des développements actuels, il semble qu’à long terme, ce seront surtout les aspects militaires qui seront prioritaires. Bien qu’il existe des chevauchements entre les priorités de ces industries, notamment parce qu’elles sont toutes deux fortement consommatrices de minéraux et de métaux, dans le climat géopolitique actuel, il semble évident que les intérêts de la défense l’emporteront sur ceux de la transition écologique. En outre, ces investissements seront financés par de la dette. Indépendamment de la possibilité pour l’UE de s’endetter pour financer son réarmement, il n’est pas improbable qu’elle tente par la suite de réduire cette dette en imposant l’austérité
Austérité
Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
sur les programmes sociaux. Compte tenu de l’état de la gauche européenne, il semble peu probable que celle-ci soit en mesure de négocier avec les forces promilitaristes de droite, du centre et du centre gauche un accord garantissant un certain investissement dans les programmes sociaux en échange d’un investissement dans la défense. Ce réarmement est donc un front de plus dans la lutte des classes puisqu’il profitera au capital militaroindustriel et frappera plus durement les plus vulnérables de la société qui dépendent le plus des programmes sociaux, tels que les travail-leurs pauvres. Le keynésianisme militaire zombie n’apportera aucun progrès à l’État-providence en échange de l’avancement de la militarisation.
Pour que l’UE rompe définitivement avec la politique étrangère des États-Unis, elle doit d’abord faire preuve de créativité pour se façonner un nouvel avenir. Il ne s’agit pas de plaider pour que l’UE devienne un « carnivore ». Dans une telle optique, une politique européenne indépendante pour-rait tout à fait se révéler aussi néfaste que celle des États-Unis. Les « accords » conclus sur la migration et les interventions de l’UE dans les pays africains et autour de la Méditerranée en sont d’ailleurs déjà la preuve. La poursuite et l’intensification de la militarisation de l’UE l’entraîneraient dans une course aux armements qui ne peut faire que des perdants. L’UE devrait plutôt s’efforcer d’être une force de solidarité en faveur d’une politique étrangère basée sur la coopération plutôt que sur la concurrence – ce qui ne peut se produire que si elle se libère de son asservissement aux États-Unis.
| Réarmement : les points aveugles La réaction ne s’est pas fait attendre. Face au choc causé par les volte-face de Donald Trump au sujet de la guerre en Ukraine – et plus largement face à son dédain manifeste pour l’OTAN – les États européens se sont mis d’accord sur une hausse massive de leurs dépenses militaires, notamment dans le cadre du plan « ReArm Europe » (rebaptisé entre-temps Readiness 2030) proposé par Ursula von der Leyen en mars 2025. Toutefois, avant de parler gros sous, il aurait peut-être d’abord fallu se mettre d’accord sur les objectifs et les modalités exactes d’un réarmement européen en ayant notamment en tête les éléments suivants : les pays de l’UE dépensent déjà collectivement plus que la Russie dans leur défense L’efficacité respective de ces dépenses est toutefois incomparable compte tenu de la faible intégration/coordination des armées européennes. Or, rien n’est prévu dans le plan ReArm/Readiness 2030 pour améliorer les synergies et assurer une gestion efficace des ressources ; l’UE dépend des États-Unis pour plus de 60% de ses importations d’armes. En mars 2025, le dirigeant du géant italien de l’armement Leonardo disait : « Nous n’avons pas besoin d’argent, nous avons besoin de contrats » ; depuis le début de la guerre en Ukraine, en 2022, les pays de l’UE ont déjà versé plus de 200 milliards d’euros à la Russie pour du pétrole et du gaz . Parmi les principales industries consommatrices d’énergies fossiles : le secteur de la défense. Il ne s’agit pas ici de dire que l’objectif d’une Europe capable de se défendre seule doit être écarté, au contraire. Il importe toutefois d’éviter une fuite en avant qui pourrait aggraver nos dépendances au lieu de les réduire, tout en contribuant à une course aux armements délétère. Toute discussion sur les budgets militaires doit donc être conditionnée à des objectifs d’indépendance réelle, de sobriété et d’efficacité, de dissuasion défensive, de contrôle démocratique et enfin de répartition équitable des efforts de financement. Cédric Leterme |
Cet article est une traduction éditée de l’article : « A transatlantic bargain. Europe’s ultimate submission to US empire », publié par le Transnational Institute (TNI) dans leur édition annuelle de la série State of Power (2025).
Photo : Canva.





