Si l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
observée en 2022 a été présentée comme la conséquence directe du conflit en Ukraine, nous pouvons aussi nous interroger sur le rôle des politiques énergétiques menées en Belgique – et plus largement en Europe – lors des dernières décennies. Quel rôle ont eu les atermoiements autour du mix énergétique belge ? Comment sont fixés les prix de l’électricité en Europe ? Quid des objectifs climatiques ? Éléments de réponse.

La poussée inflationniste observée en 2022 est largement due à la forte hausse des prix de l’énergie. Si le déclenchement de la guerre en Ukraine a été pointé dans les médias comme l’origine première de la flambée des prix du gaz, et par ricochet, de l’électricité, il n’est pas inintéressant de s’intéresser aux causes plus structurelles permettant de comprendre la situation énergétique de la Belgique, et plus largement de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
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Source : indexmundi (pour le gaz et le pétrole)

Source : EEX

 La double dépendance énergétique

En 2021, la consommation d’énergie primaire s’est élevée à 56,8 Mtep (Million de tonnes équivalent pétrole) en Belgique. La consommation d’énergie a augmenté de 10,4% par rapport à 2020 [1], l’année d’irruption du covid-19 en Belgique, au cours de laquelle la consommation avait chuté, du fait de la mise à l’arrêt partielle de l’économie. Le SPF Économie précise que le niveau de consommation après-covid est le plus élevé depuis 2010, du fait « d’une période hivernale longue et persistante et d’une forte augmentation de la consommation d’énergie nucléaire, à la faveur d’une disponibilité exceptionnellement grande des installations nucléaires. »

Les combustibles fossiles ont représenté 68% de cette consommation, dont 37,1% de produits pétroliers et 26,4% de gaz. Les énergies renouvelables ont compté pour 10,8% de la consommation d’énergie, en y incluant l’énergie récupérée des déchets, notamment du biogaz, mais également de la chaleur obtenue à la sortie des incinérateurs qui brulent nos déchets non renouvelables.

La production d’énergie primaire s’est élevée à 17,4 Mtep. L’essentiel de cette production est le fait du nucléaire (70,4%), tandis que les renouvelables ont atteint 24% de la production énergétique belge en 2021. Au total, la Belgique consomme donc 3,26 fois plus d’énergie que ce qu’elle est en mesure de produire. Et ce qui n’est pas produit en Belgique est importé : essentiellement du pétrole et du gaz. Notons par ailleurs que la première source de production d’énergie du pays – le nucléaire – dépend aussi de l‘importation d’uranium, qui n’est pas extrait sur le sol belge et dont 40% ont été importés – depuis la Russie et le Kazakhstan – via une filiale de l’entreprise russe Rosatom en 2021.

Voici donc une première piste pour comprendre l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
observée ces derniers mois : la double dépendance énergétique – aux fossiles et à l’étranger. Un constat valable pour la Belgique, et plus généralement pour l’Union européenne. Au total, l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
dépend à 55% de l’extérieur pour son énergie, avec des situations très variables selon les pays.

La Belgique (70,8%), l’Italie (73,5%), l’Irlande (76,9%), la Lituanie (73,3%) ou la Grèce (73,8%) sont les pays européens les plus dépendants de l’extérieur. À l’opposé, l’Estonie produit plus de 98% de son énergie (dont une très grande part de schiste bitumineux), la Suède et le Danemark ne dépendent respectivement qu’à 21 et 32 % de leurs importations. Les énergies renouvelables y sont très présentes, de même que le nucléaire pour la Suède.

La Roumanie et la Bulgarie dépendent à 31,6% et 36,1% de l’extérieur. Ceci s’explique par une importante production de gaz et des équipements nucléaires et renouvelables pour la Roumanie. La Bulgarie assure une large part de son autonomie énergétique par le charbon qu’elle produit. La France et la Pologne dépendent à 44,2 et 40,4 % de l’extérieur du fait d’une forte production nucléaire, et dans une moindre mesure hydraulique pour la première, et d’une forte consommation de charbon pour la seconde.

Les pays disposant de ressources fossiles (charbon, gaz, pétrole), de nucléaire et/ou de renouvelable (souvent hydroélectrique et éolien) sont généralement les moins dépendants de leurs importations d’énergie, sans pour autant s’approcher de l’indépendance énergétique sauf dans le cas estonien, qui repose sur le très polluant schiste bitumineux.

 La loi de sortie du nucléaire

Nous avons vu que la production énergétique belge reposait massivement sur la production nucléaire, qui fournit la moitié de l’électricité du pays en 2021. Pourtant, le pays s’était engagé à quitter l’atome par la loi de sortie du nucléaire votée en janvier 2003.

En 2013 et en 2015, la loi était modifiée afin de prolonger la durée de vie des réacteurs Tihange 1, Doel 1 et Doel 2 de 10 ans supplémentaires. Ces réacteurs avaient initialement été mis en service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
pour une durée de 40 ans et auraient dû s’arrêter en 2014 pour Doel 1 et en 2015 pour Tihange 1 et Doel 2.

En janvier 2023, prenant acte du fait que l’approvisionnement en énergie serait incertain pendant la décennie 2020, le gouvernement a conclu – au cours de négociations frisant le ridicule – un accord avec Engie, le gestionnaire des centrales belges, afin de prolonger de 10 ans la durée d’exploitation des réacteurs Tihange 3 et Doel 4, dont la date de fermeture initiale était planifiée pour 2025. Finalement, 20 ans après la loi de sortie du nucléaire, seuls deux réacteurs (Tihange 2 et Doel 3) ont effectivement été mis à l’arrêt.

Mais que s’est-il passé entre 2003 et 2023 ? Et pourquoi la Belgique se retrouve-t-elle à négocier avec Engie, dans l’urgence et en position de faiblesse, le prolongement de la durée de vie de plusieurs réacteurs ? Il faut rappeler que les hésitations autour du nucléaire n’ont jamais vraiment été dissipées. Six ans après le vote de la loi de 2003, le gouvernement Van Rompuy décide de prolonger certains réacteurs, la sécurité d’approvisionnement n’étant pas assurée pour les années à venir (déjà). Au moment de décider de la sortie du nucléaire [2], aucun plan crédible n’a été mis en place pour anticiper la fin de l’atome et pour compenser la perte de production qu’elle représente. D’hypothétiques investissements dans les énergies renouvelables ont pu être avancés, même s’il était évident que les éoliennes et les panneaux solaires peineraient à compenser la production nucléaire, pour des raisons d’espace disponible sur le territoire, mais aussi du fait de l’intermittence des EnR et de la nécessité de disposer de capacités de stockage pour récupérer une partie de l’électricité produite lorsque la demande des consommateurs est au plus bas.

Les interconnexions avec les autres pays ont aussi été avancées. Si la Belgique ne produit pas suffisamment d’énergie, les voisins européens compenseront en vendant une partie de leurs surplus. Problème là encore : aucun pays européen n’est indépendant énergétiquement et en mesure de revendre des surplus d’énergie à toute heure et à tout moment de l’année. Dans les faits, cette solution impliquait de se reposer sur la production électrique pilotable des pays frontaliers, notamment sur les centrales nucléaires françaises, les centrales à charbon allemandes ou les importations de combustibles fossiles. Fermer les centrales en Belgique pour acheter du pétrole et du gaz, ou bien du nucléaire en France. Une bien étrange logique…

Enfin, lors des dernières mandatures, tant le gouvernement Michel (2014-20019) que le gouvernement De Croo (depuis 2020) ont réaffirmé la sortie du nucléaire et la fermeture des centrales. À la veille du déclenchement de l’invasion par la Russie de l’est de l’Ukraine, le plan du gouvernement reposait sur la construction de plusieurs centrales à gaz pour compenser la perte de la production nucléaire. Un mécanisme de rémunération des capacités (CRM) a même été mis en place depuis 2019 pour anticiper de futures ruptures d’approvisionnement. Ce mécanisme consiste à rémunérer des centrales électriques (principalement à gaz du fait de leur nature « pilotable ») pour combler la production d’électricité manquante lorsque les renouvelables ne produisent pas assez pour répondre à la demande. Ces centrales prennent le relais lors des pics de demande électrique et sont « rémunérées » pour rentabiliser les moments où elles ne produisent pas. Le cout estimé de la mesure était de 240 millions d’€ par an. Autant d’argent public qui ne sera pas investi dans des capacités de production alternatives ou dans la réduction de la demande en énergie.

Données : SPF Économie, P.M.E., Classes moyennes et Energie, Energie Key Data, février 2023

Si le CRM a reçu l’approbation de la Commission européenne, deux permis pour la construction de nouvelles centrales à gaz ont été refusés par la Région flamande en 2021, pour des projets à Vilvorde (Engie) et Dilsen-Stokkem (RWE). Avec l’explosion des prix du gaz depuis la mi-2021 et encore plus après le début du conflit en Ukraine, la solution de nouvelles centrales à gaz semble pour le moins compromise.

 Le non-respect des engagements climatiques

Le scénario initialement prévu par l’exécutif – fermeture des centrales nucléaires et ouverture de nouvelles centrales à gaz – posait également question en termes d’émissions de gaz à effets de serre (GES).

L’ouverture de nouvelles centrales électriques fonctionnant au gaz au cours de la décennie 2020, avec une durée de vie de 30 à 40 ans, n’aurait pas permis d’atteindre les objectifs climatiques fixés : réduction des émissions de GES de 35% en 2030 par rapport à 2005. À l’horizon 2050, les trois régions ont par ailleurs affirmé que leur production d’électricité sera décarbonée [3].

La sécurité d’approvisionnement belge reposait donc sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
(pour acquérir du gaz) et sur les fossiles. Cette politique est pour partie responsable de l’inflation de ces derniers mois. Les dirigeants politiques belges, et plus largement européens n’ont pas retenu la possibilité d’une rupture d’approvisionnement avec leur principal fournisseur de gaz et ont toujours pensé que la Russie était trop dépendante de l’UE pour stopper ses ventes brutalement. Analyse erronée. Une partie du gaz qui était auparavant acheminée en Europe par la Russie est désormais achetée par la Chine ou l’Inde puis revendue en Europe au prix fort.

Non seulement l’approvisionnement en énergie n’est pas assuré pour les prochaines années, ou du moins pas aux prix voulus, mais les engagements climatiques ne sont pas respectés non plus, malgré le fait que les promesses aient été énoncées de longue date lors des COP successives [4].

Le volet « réduction de la demande » dans les politiques énergétiques et climatiques belges s’est révélé totalement insuffisant. Les investissements dans l’isolation des bâtiments et les contraintes relatives à la performance énergétique des bâtiments ont été largement négligés. La politique de transports publics a cruellement manqué d’ambition – tant pour le ferroviaire que pour les transports urbains – tandis que les avantages octroyés pour les voitures de fonction ont représenté une charge au budget de l’État d’au moins 20 milliards d’euros sur la décennie 2010-2020 [5].

Après la loi de sortie du nucléaire votée en 2003, les investissements dans les capacités de production renouvelables se sont révélés insuffisants. Les EnR ne comptent que pour 10,8% de la consommation énergétique belge, en y incluant la récupération d’énergie à la sortie des incinérateurs dans lesquels nous brulons les déchets que nous ne sommes pas en mesure de recycler. Malgré l’essor rapide des EnR en Belgique, dont la part est passée de 2,3% de la consommation finale brute en 2005 à près de 11% en 2021, les énergies fossiles représentent toujours près de 70% de la consommation belge.

Les secteurs consommateurs sont largement identifiés. L’industrie (26%), les transports (21%) et les consommations résidentielles (21,1%) sont les trois plus gros postes de consommation du pays.

Parmi les industries les plus consommatrices, on retrouve sans surprise les industries lourdes comme la pétrochimie, les engrais, la construction, mais aussi l’alimentation et la sidérurgie. L’essentiel de la baisse de la consommation énergétique et des émissions de GES est dû aux délocalisations observées au cours de la décennie passée (Arcelor Mittal, Caterpillar, Ford et leurs sous-traitants…). Peu de contraintes ont finalement été imposées aux entreprises polluantes. Pire, l’Union européenne et la Belgique ont distribué des quotas d’émissions gratuitement aux entreprises depuis des années, ce qui équivaut en quelque sorte à une subvention des activités les plus émettrices de GES.

Parmi les gros investissements prévus dans les prochaines années en Belgique : l’implantation d’un hub logistique géant par le chinois Alibaba, qui aura pour conséquence d’accroitre les vols aériens et l’importation de marchandises sur des milliers de kilomètres. À Anvers, c’est le géant de la pétrochimie INEOS qui souhaite installer une usine de fabrication de plastique et accroitre la production d’éthylène européenne de 20%. Deux exemples qui illustrent les contradictions à l’œuvre entre les choix d’implantations industrielles et les promesses climatiques.

Les transports reposent à 88% sur le pétrole, pour remplir les réservoirs des voitures et des camions. Les mesures de réduction de la présence automobile dans les grandes villes n’ont pas réussi à inverser la tendance. La faute également à une politique de transports en commun trop peu ambitieuse.

Enfin, la consommation énergétique des ménages est due pour les ¾ au chauffage des bâtiments. Là encore, la rénovation et l’isolation des bâtiments se sont avérées insuffisantes, de même que le remplacement des systèmes de chauffage fossiles (chaudières à gaz ou à mazout par ex.) par des systèmes plus efficaces comme les pompes à chaleur. Finalement, l’accord de Paris visant à stabiliser le réchauffement climatique sous la barre de 1,5°C n’aura été respecté qu’en 2020, du fait de la mise à l’arrêt de l’économie liée à la pandémie, et pas des politiques menées. Les émissions de GES sont reparties à la hausse dès 2021.

 La fixation des prix de l’énergie sur les marchés européens

Outre la démission politique observée à propos des politiques climatiques et énergétiques des deux dernières décennies, un autre élément permet de comprendre l’ampleur de l’inflation ressentie sur l’électricité : le mécanisme de fixation des prix de l’électricité.

Concernant le gaz, la marge de négociation avec les fournisseurs était réduite après la rupture de l’approvisionnement russe. Il était peu probable que les dirigeants politiques parviennent à bloquer les prix du gaz, malgré les annonces répétées au cours de l’automne 2022. En effet, le gaz que nous consommons actuellement est produit au Qatar, en Norvège, en Algérie ou aux États-Unis et il semblait clair qu’aucun de ces pays n’allait proposer à l’UE du gaz à des prix inférieurs au marché.
Il n’en était pas de même pour les prix de l’électricité. Une partie de la production électrique est logée sur le territoire européen. Par exemple, en Belgique, les centrales nucléaires et les EnR (solaire, éolien) produisent de l’électricité localement. Les couts de production du nucléaire et de l’éolien n’ont pas changé. Il n’y avait donc aucune raison que les prix d’une électricité produite en Belgique soient facturés à ces niveaux au consommateur.

Le problème vient en fait du mode de fixation des prix de l’électricité sur le marché européen. Le système en place est basé sur l’ordre de mérite et la fixation au prix marginal.

L’ordre de mérite donne l’ordre dans lequel les moyens de production électrique sont mis en fonctionnement pour répondre à une demande. On commence par utiliser l’électricité produite au moindre cout − et/ou avec le moins d’émissions de CO2 −, c’est-à-dire par les énergies renouvelables, puis le nucléaire, les centrales à cogénération, les centrales à pétrole et généralement, lorsque la demande ne peut être couverte par moyens précités, on met en marche une centrale à gaz.

Le prix de l’électricité est ensuite fixé par rapport au cout de production de la dernière centrale appelée, qui est généralement une centrale à gaz, lorsque la demande en électricité ne peut être couverte par d’autres moyens de production. Le prix de l’électricité dépend donc souvent de celui des centrales à gaz.

Notons qu’en 2022-2023, la disponibilité historiquement faible du parc nucléaire français (maintenance programmée ou mise à l’arrêt non prévue pour des problèmes de soudures ou de corrosion) a accéléré le recours aux centrales à gaz pour répondre à la demande électrique. Sans ces défections, l’inflation aurait tout de même été observée, mais probablement de manière moindre.

Lorsque les prix de l’électricité sont calqués sur ceux du gaz, les producteurs d’électricité d’origine renouvelable et nucléaire vendent leurs électrons au prix fort et réalisent ainsi de généreux bénéfices. Ce sont ces bénéfices exceptionnels – on a parlé de surprofits − que l’UE et la Belgique ont décidé de taxer à hauteur de 33%. Problème, le niveau de prix choisi pour la taxation en Europe est resté bien trop élevé pour espérer récupérer d’importantes recettes fiscales. Dans le cas belge, la mesure est entrée en application rétroactivement pour 2022. En 2023, les prix sont pratiquement toujours restés sous le seuil de 130€/MWh au cours du premier semestre. La fameuse taxe sur les surprofits risque donc de ne pas rapporter autant que promis et aura sans doute été, une fois de plus, un effet d’annonce davantage qu’une réelle volonté de récupérer une part des profits exceptionnels des énergéticiens privés. Pour ce faire, il aurait fallu taxer les surprofits à des niveaux de prix inférieurs.

Ajoutons à cela la spéculation Spéculation Action qui consiste à évaluer les variations futures de marchandises ou de produits financiers et à miser son capital en conséquence ; la spéculation consiste à repérer avant tous les autres des situations où des prix doivent monter ou descendre et d’acheter quand les cours sont bas et de vendre quand les cours sont élevés.
(en anglais : speculation)
de la part de traders, fonds d’investissement Fonds d'investissement Société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
et autres fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
de pensions [6] et nous disposons de l’essentiel des éléments pour comprendre l’explosion des prix de l’énergie en 2022.
En mars 2023, la Commission européenne a proposé une réforme du marché européen de l’électricité [7], qui devrait être votée avant fin 2023. Cette proposition, qui vise à introduire des contrats de long terme et à prix fixe pour le consommateur, ne remet pas en cause le couplage des prix de l’électricité avec ceux du gaz via la fixation au prix marginal.

 Des pistes de solutions ?

Nous avons exposé les causes profondes de l’inflation des prix de l’énergie en Belgique, largement valables pour l’Europe dans son ensemble, avec des spécificités propres à chaque pays. La première est liée à notre niveau de consommation. Nous consommons trois fois plus d’énergie que ce que nous produisons. La première piste de solution pour atténuer l’inflation se trouve donc du côté de la réduction – ou de la décroissance − de la consommation d’énergies fossiles. Il se trouve que cette solution correspond tout à fait avec les objectifs climatiques.

Cette réduction peut prendre plusieurs formes. La première est de remplacer nos moyens de production d’énergies fossiles par des équipements produisant une énergie décarbonée, notamment nucléaire [8] ou renouvelable, en tenant compte du fait que nos niveaux de consommation actuels ne permettent pas un mix 100% renouvelable (problèmes, d’espace, d’intermittence, de stockage…) en Belgique.

La réduction de l’usage des fossiles peut se faire par une meilleure efficacité énergétique : par une politique d’isolation des bâtiments, par une réduction du recours à la voiture individuelle et un accroissement de l’utilisation des transports en commun, par une réduction de certaines activités économiques particulièrement polluantes (doit-on continuer à fabriquer autant d’engrais ou de plastique ? Étendre les aéroports wallons ? Fabriquer des SUV électriques, de plus petits véhicules ou des moyens de transport collectifs ?).

De même, les consommations de luxe, ou ostentatoires, comme les vols en jet privé ou l’utilisation de yachts par exemple, devraient être réglementées, limitées, voire interdites, tout comme les vols aériens de très courte distance par exemple.

Source : Sauvage, Jehan & Bahar, Heymi. (2013). Cross-Border Trade in Electricity and the Development of Renewables-Based Electric Power : Lessons from Europe. OECD Trade and Environment Working Papers.

Concernant la fixation des prix de l’électricité, le système européen de fixation du prix marginal doit être revu. Une tarification plus proche des couts de production pourrait être imaginée. La prise en main publique et citoyenne du secteur de l’énergie devrait aussi être envisagée. La réaffirmation du secteur de l’énergie comme un secteur public essentiel aurait permis d’éviter les années de négociations que l’État belge a connues avec Engie en ce qui concerne le prolongement des centrales ou le montant des provisions nucléaires pour leur démantèlement. Il est évident que la poussive loi sur la taxation des surprofits n’aurait pas eu lieu d’être dans un schéma où les moyens de production d’énergie auraient été dans les mains des autorités publiques.

Les milliards de dividendes distribués à des actionnaires privés par les énergéticiens auraient pu être reversés au consommateur pour réduire l’inflation, mais aussi pour financer des sources d’énergie alternatives.

Notons tout de même que la propriété publique des entreprises de l’énergie, comme en France, ne permet pas de se sortir complètement des carcans européens concernant les monopoles publics et le libre marché. EDF, l’opérateur public français de l’énergie, est en effet contraint de revendre une partie de sa production à bas cout à des concurrents privés (mécanisme de l’ARENH) pour organiser une concurrence fictive et un choix entre différents fournisseurs pour les consommateurs. Ce système revient surtout à financer les profits privés avec une production publique. Il n’a pas permis de faire baisser les couts de l’énergie, pas plus que les réformes successives visant à libéraliser les marchés de l’énergie.

L’ensemble de ces éléments, mis bout à bout, permettrait donc de nous orienter vers des économies moins carbonées, et aurait été une protection contre l’inflation portée par les prix de l’énergie. L’inflation n’aurait pas pour autant disparu, mais aurait sans doute été moindre. Pour conclure, rappelons que le principal levier pour réduire notre dépendance énergétique et fossile est la sobriété, ou la décroissance de la consommation d’énergie : la meilleure énergie étant celle que l’on ne consomme pas.


Pour citer cet article : Romain Gelin, "Inflation : les politiques énergétiques dans le viseur", in Gresea Échos n°114, juin 2023.

Photo : © Krasnyi Collective/Brieuc Van Elst, Énergie au peuple, 6/02/2023.

Notes

[1SPF Économie, « P.M.E., Classes moyennes et Energie », Energie Key Data, février 2023.

[2En raison, notamment, des incertitudes concernant la gestion des déchets et les conséquences calamiteuses en cas d’accident nucléaire dans un petit pays en superficie et avec une densité de population importante.

[3Comme l’indiquent les documents publiés sur la stratégie climatique à long terme de la Belgique : Climat.be, Stratégie à long terme de la Belgique, [En ligne].

[4Voir le Gresea Échos n°110, Neutralité carbone : fuite en avant climatique (2022) et plus particulièrement l’article « Objectifs climatiques : une histoire de promesses non tenues ».

[5Rtbf.be, « Voici la facture des voitures de société : au minimum 20 milliards d’euros en 10 ans », 14/3/2019.

[6Leroy, S., « Comment la spéculation et la manipulation ont gonflé les prix du gaz en Europe », L’Echo, [En ligne], 17/1/2023.

[7. Taylor, K., « Décryptage : les points clés de la réforme du marché européen de l’électricité », Euractiv, [En ligne],15/3/2023.

[8Nous ne débattrons pas ici de l’intérêt de prolonger les centrales nucléaires actuelles ou d’en construire de nouvelles, ceci n’étant pas l’objet de cet article. Nous nous contenterons d’en appeler à un débat citoyen sur la question, qui n’a pour l’heure jamais eu lieu. Celui-ci pourrait prendre la forme d’un référendum ou d’une convention citoyenne par exemple. Nous rappellerons également que l’approvisionnement en énergie non carbonée ne passe pas nécessairement par le nucléaire comme dans le cas français, mais que d’autres modèles existent en Europe, comme au Danemark ou en Suède, avec des conditions évidemment bien particulières à chaque cas (densité de population, présence des renouvelables, potentiel hydroélectrique…). Enfin, dans le cas du prolongement des centrales actuellement en fonctionnement, le problème n’est repoussé que de quelques années. Les centrales actuelles devront fermer avec 10 ans de retard, mais ne pourront fonctionner éternellement. La construction de nouvelles centrales nucléaires semble compliquée, comme en témoigne le fiasco des chantiers des EPR en France et en Finlande.