Le conflit entre le personnel de la compagnie aérienne low cost et leur employeur ne date pas d’aujourd’hui. L’ampleur européenne de la mobilisation syndicale est symbolique à plusieurs égards.
Sauf retournement de situation, il est plus que probable que les prochaines semaines seront marquées par de nouvelles grèves chez Ryanair en Belgique mais aussi en Espagne, au Portugal, en Angleterre et en France. Le mouvement qui se dessine est en effet largement européen, ce qui est important à relever. Le conflit sur les conditions de travail et de salaire particulièrement dégradées au sein de ce qui est devenu, en l’espace de quelques décennies, la plus grande compagnie européenne en termes de passagers transportés, ne date pas d’hier. Il est présent dès le début des années 2000 lorsque la compagnie installe des bases un peu partout en Europe. En cause : l’application de la sécurité sociale et du droit du travail irlandais, souvent moins favorables aux travailleurs, et ce quel que soit la base d’affectation de ces derniers. Dans un premier temps, le conflit a surtout pris la forme d’actions en justice menées par des ex-membres de la compagnie low cost soutenus par les organisations syndicales. Le 1er juin 2012, le Conseil de l’Union européenne rendait obligatoire la sécurité sociale du pays de la base d’affectation. En septembre 2017, en réponse à une question préjudicielle posée par la Cour du travail de Mons, la Cour de Justice de l’Union européenne estimait que le droit du travail devant s’appliquer est celui de la base d’affectation du personnel et non celui des pays dans lesquels les avions sont enregistrés. En conséquence, dans son arrêt du 14 juin 2019, la Cour du travail de Mons donnait raison aux plaignants. Un arrêt qui, soulignons-le, intervient huit ans après le dépôt de la plainte auprès du tribunal du travail de Charleroi. Autant de décisions que le management de Ryanair, emmené par son bouillant CEO, a toujours cherché à contourner, à ne pas mettre en application.
Lassé d’attendre, en 2018, les pilotes et les personnels de cabine ont, à la surprise quasi générale, mené plusieurs grèves européennes en revendiquant la liberté d’association et des contrats de travail en adéquation avec le droit de la base d’affectation. En Belgique, ces actions ont permis aux personnels navigants d’installer une délégation syndicale, de signer des conventions collectives avec la compagnie, d’obtenir des contrats conformes à la législation belge et des augmentations salariales permettant à certaines hôtesses et stewards d’atteindre le salaire minimum légal en vigueur dans le secteur.
Mais, face à un employeur comme Ryanair, la vérité d’un jour n’est pas nécessairement celle du lendemain.
Un modèle économique brutal
Ainsi, pendant la pandémie, les pilotes belges ont dû accepter jusqu’à 20% de baisse de salaire et une augmentation de la flexibilité pour maintenir l’emploi aux aéroports de Charleroi et de Bruxelles. Le personnel navigant dans son ensemble a vécu un long processus de restructuration qui n’a finalement débouché sur rien à part un chantage à l’emploi et une déstabilisation du collectif de travail. Le chômage temporaire pour raisons économiques de certains pilotes et copilotes n’est toujours pas régularisé. Les erreurs dans les fiches de paie sont récurrentes. L’absence de manager maitrisant le droit social et du travail en Belgique reporte sur les délégués syndicaux la gestion sociale de l’entreprise et empêche le fonctionnement minimum des instances de concertation sociale. Lorsqu’ils connaissent un problème sur leur lieu de travail, les salariés de Ryanair en Belgique ont comme seul interlocuteur une application sur leur smartphone. Alors qu’ils sont qualifiés pour exercer un métier de sécurité, les personnels de cabine de Ryanair ne sont évalués que sur leur performance commerciale. Le système de transfert d’une base à l’autre reste complètement opaque et aléatoire. Enfin, plus symbolique mais tellement exemplatif, les salariés de Ryanair n’ont toujours pas accès à l’eau gratuite dans l’avion, leur lieu de travail !
Depuis près de 30 ans, Le modèle low cost et néolibéral de Ryanair est fondé sur la précarité professionnelle et sociale d’une partie de la jeunesse européenne, l’antisyndicalisme, la captation de l’argent public et le chantage à la délocalisation de l’activité. Les fermetures des bases de Marseille, de Reus (Espagne) ou d’Eindhoven (Pays-Bas) restent à ce titre des souvenirs traumatisants pour les personnels navigants. C’est la combinaison de ces différentes caractéristiques qui permet à la low cost irlandaise de mettre sur le marché des billets d’avion à des prix très bas.
Grève, citoyenneté et dignité
Mais les grèves passées et futures chez Ryanair ne sont pas seulement l’occasion de jeter une lumière crue sur les multiples atteintes à la dignité de ces travailleurs, ce sont aussi des moments qui permettent d’observer une Europe qui se construit autrement que dans les travées des institutions européennes. En refusant le diktat des marchés financiers et l’austérité salariale, en organisant la solidarité entre les nationalités, mais aussi entre des catégories professionnelles aussi différentes que celle de pilote de ligne ou de personnel de cabine, les salariés de Ryanair et leurs organisations syndicales construisent la citoyenneté européenne, dans ses dimensions politique et industrielle.
En décrivant les grèves de 1936 dans la métallurgie, la philosophe française Simone Weil écrivait : « il s’agit, après avoir toujours plié, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser, se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange » [1]. Les « hommes » de 1936 sont aujourd’hui chez Ryanair majoritairement des jeunes femmes. La question du genre recoupe donc celle de la dignité accordée ou non. Il en est de même pour celle relative aux générations. Comme dans de nombreux secteurs et de nombreuses entreprises, ce sont surtout les jeunes qui sont le plus souvent confrontés à des conditions d’emploi et de travail indignes de sociétés qui se disent ou se qualifient de « développées ».
Pour avoir observés les actions menées par ces travailleurs depuis plusieurs années, il ressort que c’est la même joie pure d’une dignité retrouvée que l’on observe lors des grèves dans ces usines du 21e siècle que sont nos aéroports. C’est aussi pour cela qu’il convient de soutenir ces travailleurs.
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