La première décennie de ce siècle a vu la création, sous l’impulsion de gouvernements progressistes, de plusieurs projets institutionnels censés favoriser l’intégration politique et économique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Cet article fait un bilan de ces tentatives et soulève les questions qu’il reste à résoudre pour rendre ce processus d’intégration plus effectif et concrétiser les objectifs qu’il s’était donné.

Le paysage régional de l’Amérique latine et des Caraïbes se trouve actuellement aux prises avec un contexte de transition de l’ordre mondial, annonçant des changements majeurs dans la répartition du pouvoir entre les puissances historiques et émergentes. Cette évolution donne lieu à de nouveaux critères de développement et à de nouveaux alignements qui remettent en question le leadership des États-Unis.

Cette transition vers une nouvelle hégémonie n’est pas récente, mais la convergence des niveaux de développement économique et technologique des puissances émergentes, telles que la Chine, avec ceux des puissances occidentales est devenue plus évidente au cours de la deuxième décennie du XXIe siècle. Des stratèges bien connus du système capitaliste, tels que Zbigniew Brzezinski, Henry Kissinger et John Mearsheimer, avaient d’ailleurs anticipé cette évolution depuis un certain temps.

Les États-Unis ont soit ignoré ces prédictions, soit pris conscience de l’irréversibilité des progrès économiques et technologiques accomplis par leurs concurrents, devenus des rivaux stratégiques de plus en plus présents dans leur zone d’influence. Face à ce défi stratégique, l’Occident s’ajuste : raccourcissement des chaînes de valeur et mise en place d’une guerre commerciale contre la Chine, sous le couvert du protectionnisme et de prétextes sécuritaires.

Pendant que les États-Unis étaient concentrés sur leur lutte contre le terrorisme et que l’administration Trump délaissait l’Amérique latine et les Caraïbes, la Chine est devenue un acteur incontournable dans la région, devenant un partenaire économique clé, y compris en tant que fournisseur de technologies et de pourvoyeur de coopération internationale. Contrairement à la Chine et à la Russie, les États-Unis n’ont pas réussi à redorer leur image pendant la pandémie, ce qui a accentué une vision critique des relations avec les États-Unis dans une période difficile pour la région.

Les États-Unis ne sont plus en position de dicter les règles du jeu sur le territoire latino-américain. Leur capacité à soutenir des initiatives en mobilisant des fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
, comme l’ont préconisé les groupes de réflexion [1], est compromise par des facteurs économiques et politiques. Désormais, pour faire avancer leurs initiatives, ils dépendent fortement du secteur privé, qu’ils ne contrôlent pas totalement, et de la mobilisation de ressources auprès de leurs alliés. En d’autres termes, leur autonomie pour restructurer leurs relations avec la région est affaiblie.

La pandémie a amplifié les déséquilibres historiques et a agi comme un catalyseur politique, mettant en évidence le mécontentement et l’insatisfaction face à la gestion gouvernementale, tant avant qu’après la crise sanitaire, à un moment où les processus d’intégration dans la région stagnent et se désarticulent. Cependant, elle a également ravivé la nostalgie des pratiques antérieures de coordination et de coopération dans le domaine de la santé, qui avaient été démantelées par les gouvernements de droite et d’extrême droite. Ce virage à droite avait commencé avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Macri en Argentine en 2015.

La résistance sociale face aux effets des politiques néolibérales, exacerbée par la pandémie, et l’inefficacité des gouvernements pour y faire face, ont transformé le paysage politique régional et écourté le mandat des gouvernements de droite. Cette résistance a également favorisé l’émergence de forces politiques progressistes prônant un positionnement plus autonome et a conduit à la prise de pouvoir de gouvernements de gauche globalement plus modérés et présentant des divergences entre eux.

Ce second cycle progressiste se compose d’un groupe hétérogène de gouvernements, certains dirigés par des personnalités politiques sans l’expérience de leurs prédécesseurs, d’autres manquant d’un programme clair pour leur mandat. Un noyau de trois pays, étiqueté par la presse occidentale comme l’« axe du mal » [Cuba, Nicaragua, Venezuela], fait l’objet de sanctions et de pressions. La plupart de ces gouvernements progressistes n’ont pas le soutien du pouvoir législatif et judiciaire, voire sont en confrontation ouverte avec eux. Le retour du progressisme au Brésil après les élections de 2022 pourrait cependant renforcer l’articulation inter-régionale.

Ce groupe de gouvernements de gauche doit faire face à une droite réorganisée, maîtrisant les techniques de communication et manipulant efficacement les réseaux sociaux. Bien que ces forces de droite ne soient pas toujours coordonnées au niveau national, elles le sont cependant au niveau régional. Ces forces de droite sont expertes en lawfare [2]] et sont soutenues et formées par des fondations et des réseaux libéraux basés aux États-Unis et actifs dans la région. En outre, elles collaborent avec différents mouvements sociaux.

 L’intégration régionale : entre progressisme et restauration conservatrice

Les nouveaux gouvernements progressistes appuient l’intégration. La pandémie et la politique de l’administration Trump envers la région ont révélé, parfois de manière dramatique, les coûts de la désintégration régionale [3] et des opportunités passées non exploitées, ainsi que le faible engagement des États-Unis envers la région en période de crise.

Durant leur mandat, les gouvernements de droite d’Amérique latine se sont efforcés d’exclure de leur agenda de politique extérieure la participation aux alliances régionales (ALBA [4]], UNASUR [5]] et CELAC [6]) qu’ils associent à la politique étrangère de leurs prédécesseurs de gauche. Les stratégies mises en œuvre pour paralyser le fonctionnement de chacun de ces organismes ont connu un succès relatif et, dans la plupart des pays, ces alliances sont restées en dehors des priorités en matière de relations internationales. La manière dont chaque groupe a été impacté n’a pas été la même.

 Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA)

Dans le cas de l’ALBA, l’expérience montre que lorsqu’un de ses membres est passé sous un régime de droite, le pays s’est retiré du groupe. Il convient de souligner que parmi les trois groupes associatifs mentionnés, l’ALBA est celui qui implique une plus grande proximité avec des gouvernements ciblés par la politique agressive et les sanctions des États-Unis. Il présente également un formalisme institutionnel moins contraignant, de sorte que les protocoles d’entrée et de sortie du groupe dépendent de la volonté des gouvernements. Ceux-ci peuvent y adhérer ou le dénoncer en fonction des changements de leur orientation politique.

La particularité de l’ALBA est qu’elle subordonne les critères économiques à la réalisation d’objectifs sociaux basés sur la solidarité, la coopération et la complémentarité. Ainsi, l’adhésion à ces valeurs conditionne l’adhésion à l’organisation.

Il existe une grande asymétrie entre ses membres, de sorte que la coopération repose principalement sur le Venezuela. Les sanctions qui lui ont été appliquées ont non seulement affecté ses niveaux de production et de revenus, mais ont également eu un impact négatif sur le développement de l’organisation. Il convient de souligner que malgré cela, pendant la pandémie, l’ALBA a été un acteur clé dans la distribution des vaccins et la coopération médicale.

 L’Union des nations sud-américaines (UNASUR)

L’UNASUR est un espace où coexistent des gouvernements de courants politiques très différents. Dès sa création en 2008, elle a mis à mal le leadership des États-Unis dans la région, d’une part en raison de son intervention sur des questions considérées comme relevant de la compétence exclusive de l’Organisation des États Américains (OEA) [7]] et, d’autre part, à cause du leadership qu’y exerce le Brésil. L’UNASUR a en effet montré une capacité inédite de dialogue régional entre forces politiques de différentes orientations, même sur des questions « épineuses » [8]] touchant la sensibilité de certains gouvernements et d’acteurs économiques.

Pour différentes raisons, ni les groupes de droite, ni ceux de gauche et du progressisme qui ont émergé au XXIe siècle n’ont montré de l’intérêt quant à l’institutionnalisation. Parmi les trois modèles associatifs apparus sous les gouvernements populaires, l’UNASUR a été le seul à développer une structure institutionnelle complète et protocolarisée [9]]. Elle a réussi à mettre en place un réseau de conseils pour suivre les questions pertinentes liées à la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique et au développement social.

La question de l’institutionnalisation est complexe et n’a pas reçu l’attention qu’elle mérite. Dans le cadre d’accords où coexistent des tendances politiques divergentes, le débat visant à les doter d’une structure institutionnelle peut exacerber les frictions, de sorte que cette décision a souvent été reportée, voire évitée. Cependant, dans le cas de l’UNASUR, deux facteurs ont facilité le processus institutionnel. D’abord, une corrélation des forces politiques avantageuses pour le courant représenté par des gouvernements favorables à l’intégration dans la région. Ensuite, l’absence de propositions de développement venant des grandes puissances mondiales.

Avec le retour de la droite au pouvoir, plusieurs gouvernements se sont retirés de l’accord (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Pérou, Paraguay et Uruguay) [10]]. Dans certains cas, le retrait n’a pas été formellement approuvé par les parlements respectifs et, comme l’accord ne fixe pas de nombre minimum de membres, le fait que quatre membres ne l’aient pas dénoncé assure sa pérennité [11].

La création, en 2019, du Forum pour le Progrès de l’Amérique du Sud (PROSUR) est née d’une tentative manifeste de remplacer l’UNASUR. Les conditions d’adhésion au Forum sont similaires à celle de la charte démocratique de l’OEA et impliquent tacitement une affiliation idéologique incompatible avec les projets favorables à des sociétés plus inclusives. En raison de principes prétendument démocratiques, le gouvernement bolivarien du Venezuela en a donc été exclu. L’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou et le Suriname ont quant à eux intégré PROSUR.

Les thèmes portés par PROSUR sont pratiquement similaires à ceux de l’UNASUR : infrastructure, énergie, santé, défense, sécurité et gestion des risques de catastrophes. En accord avec les principes qui l’animent, une approche globale du développement social, telle qu’elle existait dans l’UNASUR, en est cependant absente.

Suite aux changements politiques dans la sous-région, à la fois les adhésions et l’engagement envers PROSUR ont subi des variations. En avril 2022, le Chili, un des fondateurs de l’accord, s’est retiré. Bien qu’elle n’ait pas dénoncé l’accord, l’Argentine n’y est plus active et a plusieurs fois exprimé la nécessité de réactiver l’UNASUR.

L’arrivée de Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence du Brésil rend possible sa réactivation. Cela pourrait être facilité du point de vue formel, étant donné que l’Argentine et le Brésil n’ont pas suivi les procédures légales de sortie.

Cependant, le retour d’une gauche plus nombreuse, y compris dans des pays qui étaient autrefois des bastions de la droite comme le Chili et la Colombie, ne garantit pas en soi que l’UNASUR retrouve sa forme originale. La critique de la droite a semé l’idée d’une nature idéologique de l’UNASUR, ce que Guillaume Long [12] réfute en déclarant : « On parle de la prétendue nature idéologique de l’UNASUR. Il est évident que les débats qui ont eu lieu au sein de l’organisation reflétaient les opinions de ses membres, mais rien dans la conception institutionnelle de l’organisation ne tendait à une plus grande idéologisation. » Certes, les premières années de l’UNASUR se sont déroulées sous une corrélation de forces politiques favorables à la gauche, mais le consensus, comme moyen d’orienter ses décisions, a permis que même les propositions majoritaires et la nomination d’autorités soient stoppées en raison de la résistance de certains pays.

Le président du Chili, dans une de ses premières interventions devant la presse internationale, a discrédité à la fois l’UNASUR, PROSUR et le Groupe de Lima en tant qu’espaces d’unité régionale. Le président colombien, Gustavo Petro, avait vivement critiqué la décision de son pays de se retirer du groupe en 2018, mais, depuis son élection, il n’a pas encore pris officiellement position sur un éventuel retour au sein de l’organisation. Ces deux nouvelles figures du progressisme sont réticentes à la création de groupes caractérisés par l’affiliation politique de leurs membres. Bien que cela n’était pas une caractéristique de l’UNASUR, elle constituait néanmoins une condition d’entrée pour le Groupe de Lima et PROSUR, dont l’objectif était d’isoler le Venezuela et de soutenir les États-Unis dans leur déstabilisation du pays.

En revanche, les prises de parole de Gabriel Boric (Chili) et de Gustavo Petro (Colombie) coïncident dans la volonté de consolider la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC).

 La Communauté d’États latino-américains et caribéens (CELAC)

Beaucoup considéraient la CELAC comme ayant perdu de son importance avec le retour des gouvernements de droite. Mais, la convergence entre les gouvernements d’affiliation politique différente sur la pertinence de préserver la CELAC s’est renforcée lors de la tenue du 6e sommet de cette organisation (septembre 2021). Le déclin du niveau de représentation gouvernementale [13] lors des sommets précédents était un signe évident de la perte de légitimité de la CELAC en tant qu’espace stratégique pour de nombreux pays de la région. À cela s’ajoutaient le virage régional à droite et les pressions américaines pour rétablir le rôle de l’OEA.

Parmi les facteurs qui ont favorisé le regain d’intérêt pour la CELAC, on peut mentionner [14] :

  • la revitalisation de l’intérêt pour la coopération régionale face aux attentes insatisfaites d’aide des partenaires traditionnels pour faire face aux effets de la pandémie ;
  • la gestion intelligente des perspectives divergentes des membres par la présidence temporaire du Mexique ;
  • le déclin de l’OEA, aggravé par l’attitude contestée de son secrétaire général ;
  • le rôle de la CELAC en tant qu’interlocuteur régional privilégié pour un acteur mondial comme la Chine ;
  • la politique de « pression maximale » contre le Venezuela, utilisée par l’administration Trump pour forcer un changement de régime – incluant une pression sur la CELAC d’intégrer une représentation de l’autoproclamé gouvernement de Juan Gaido en son sein – a paradoxalement renforcé le gouvernement vénézuélien et a conduit au changement politique dans ce pays via d’autres canaux ;
  • l’effondrement du Groupe de Lima résultant des changements politiques dans la région ;
  • le sentiment d’urgence dans la lutte contre les impacts de la pandémie dans la région, y compris l’accès opportun, équitable et abordable aux vaccins, s’est avéré être une motivation fondamentale. La question du changement climatique a également été récurrente, non seulement dans les interventions des gouvernements caribéens, mais aussi de presque tous les participants. Une autre réalisation de ce sommet a été la décision de présenter une position commune de la CELAC lors de la COP 26.

Parmi les autres progrès concrets réalisés par la CELAC pendant la présidence temporaire du Mexique, on peut citer [15] :

  • la création de l’Agence spatiale latino-américaine et caribéenne ;
  • la création du Fonds CELAC pour répondre aux catastrophes, le premier du genre pour faire face aux effets du changement climatique, avec un budget initial de 15 millions de dollars ;
  • la coordination entre plusieurs membres de la CELAC pour atténuer l’impact de la pandémie en fonction des capacités et de la volonté des pays (distribution et conditionnement des vaccins, des respirateurs, etc.).

Si la présence à la CELAC du président bolivarien [Nicolás Maduro] a généré des tensions, le bilan est malgré tout positif. En effet, cette capacité à gérer les tensions prouve que la présence des États dans la CELAC n’est pas motivée par l’idéologie, sinon par la recherche de solutions consensuelles aux problèmes sans que l’organisme devienne otage de la polarisation politique. De même, un appel a été lancé pour régler les différends au niveau bilatéral.

Le fait d’appartenir ou non à l’OEA demeure un thème de controverse. De nombreux pays contestent cette organisation ou proposent de la réformer. Néanmoins, les représentants des gouvernements de droite ont affirmé que l’appartenance à la CELAC ne signifiait pas de renoncer à l’OEA.

Les questions de l’OEA, de la démocratie et des droits humains reflètent la polarisation politique régionale actuelle. Cependant, la réunion a montré une capacité inédite à gérer la diversité d’opinions de manière non conflictuelle, en reportant les discussions sur des sujets plus sensibles aux domaines bilatéraux ou en les postposant pour éviter les adhésions politiques et les « loyautés » envers des partenaires extrarégionaux [16].

Après le sommet [de septembre 2021], la nouvelle Présidence temporaire (Argentine) a présenté les 15 prochains axes d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
 [17] : la reprise économique post-COVID ; la stratégie sanitaire régionale ; la coopération spatiale ; la science, la technologie et l’innovation pour l’inclusion sociale ; la gestion des catastrophes naturelles ; l’éducation ; le renforcement institutionnel et l’agenda de la CELAC contre la corruption ; la sécurité alimentaire ; le dialogue avec les partenaires extrarégionaux ; l’intégration de l’infrastructure latino-américaine et caribéenne ; la coopération environnementale ; le développement et l’amélioration de l’opérationnalité de la CELAC ; l’amélioration de la situation et des conditions des femmes dans les pays membres ; la transformation numérique et la coopération ; et la culture. À la demande des pays des Caraïbes, le thème du changement climatique a été inclus.

Durant la présidence argentine [de la CELAC], un sommet des Amériques [18]] s’est tenu à Los Angeles. Lors de celui-ci, le gouvernement [d’Alberto Fernández] a exprimé son mécontentement face au caractère excluant du sommet.

La réactivation de la relation entre la CELAC et l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, ainsi que l’invitation faite à l’Argentine à participer à la réunion du G7 en tant que représentante, témoignent d’une reconnaissance croissante de l’organisme en tant que voix régionale. Le fait que le président Biden ait été invité à participer au prochain sommet de la CELAC pourrait indiquer un nouveau statut pour cet organisme. Il serait opportun de profiter de cette occasion pour formaliser l’entité en tant qu’observateur permanent des Nations Unies [19].

Le contexte de crise économique et sanitaire, mais aussi politique dans la région, a remis à jour l’importance d’un organisme comme la CELAC pour trouver des consensus sur les questions régionales. Si le débat relatif à sa forme institutionnelle est régulièrement reporté pour éviter les désaccords, il reste néanmoins nécessaire.

 La Communauté andine (CAN)

Un autre changement dans ce nouveau scénario d’intégration est l’intérêt exprimé par les nouveaux présidents élus, Boric (Chili) et Petro (Colombie), de revitaliser la CAN [20]], comme relevé lors de la 22e réunion des Chefs d’État du groupe (29 août 2022), où il a été proposé de « [...] travailler à l’élargissement du bloc sous-régional, et dans cette optique, les États membres examineront la pertinence d’inviter d’autres pays de la région à se joindre au mécanisme, dans le but de constituer un bloc élargi, solide qui augmente le commerce, favorise le développement social et économique et encourage l’intégration effective de l’Amérique latine. » [21]

Selon ce qui a été rapporté dans les médias concernant le conclave, un premier cercle d’élargissement comprendrait le retour du Chili et du Venezuela, d’anciens membres du bloc, et l’extension de l’invitation à l’Argentine.

Un trait caractéristique des relations internationales de la CAN est la densité des liens économiques avec les grandes puissances mondiales, avec une prédominance du canal bilatéral ; cela aggrave l’asymétrie et s’accompagne de conditionnalités politiques. Ainsi, la proposition du président bolivien, Luis Arce, de mettre en place des mécanismes de négociation communs avec d’autres marchés émergents est pertinente.

En tant que plateforme d’intégration régionale, la CAN peut être associée à la nécessité de faire avancer des projets économiques et commerciaux sans l’étiquette idéologique qui a été attribuée à l’UNASUR. Elle permet également de bénéficier d’institutions consolidées même si elles ont besoin d’être modernisées. Cette plateforme pourrait relancer l’idée fondatrice de l’industrialisation et de la complémentarité en tant que piliers d’une conception du développement régional visant à dépasser la primarisation de l’économie [22].

Parmi les points saillants à l’ordre du jour de cette réunion des chefs d’États de la CAN, on retrouve les thèmes de l’intégration des réseaux électriques, de la décarbonisation, de la lutte contre le crime organisé ainsi qu’un sujet qui semble prendre de l’ampleur dans l’agenda de l’Amérique latine : la nécessité de coordonner les processus migratoires qui impliquent non seulement des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
du Sud vers le Nord, mais aussi une mobilité Sud-Sud.

La nature des nouveaux gouvernements laisse à supposer que la redistribution des revenus sera à nouveau un thème central. Cela demanderait des réformes fiscales non régressives – contrairement à celles adoptées sous le Consensus de Washington – qui renforcent « [...] la collecte de l’impôt sur le revenu des personnes physiques, des sociétés et élargissent la portée de l’impôt sur le patrimoine Patrimoine Ensemble des avoirs d’un acteur économique. Il peut être brut (ensemble des actifs) ou net (total des actifs moins les dettes).
(en anglais : wealth)
, la propriété et l’économie numérique » [23] et réduisent l’évasion fiscale, qui représente un coût de 6,1% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
selon la CEPAL [24].

Avec la proposition d’élargir le nombre de membres, on rompt avec le critère traditionnel basé sur des considérations géographico-culturelles, ouvrant ainsi la voie à un critère géoéconomique. Cette idée pourrait être motivée par la recherche d’une intégration en vue de l’industrialisation du lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux.  ; dans cette optique, il ne serait pas inconcevable d’envisager l’éventuelle incorporation du Mexique dans un tel projet.

 Une réflexion finale

En résumé, le nouveau contexte régional montre des ajustements dans les espaces d’intégration. Bien que les tensions liées aux divergences politiques ne disparaissent pas, on observe un engagement à préserver la CELAC, la réduction de l’influence du Groupe de Lima et de PROSUR, le rejet des alliances fondées sur des positions idéologiques, la fin de l’exclusion systématique du Venezuela et des indices de projets mettant l’accent sur le développement plutôt que sur les aspects commerciaux. Autrement dit, l’idée de compléter la coopération et le dialogue politique par des projets qui posent les bases du développement de chaînes de production et d’approvisionnement régionaux ; cela conférerait à la région une plus grande capacité de négociation avec les tiers. Parmi les propositions les plus audacieuses figure l’établissement d’une monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
latino-américaine, le « SUR », annoncé par le candidat à la présidence [et actuel président du Brésil] Luiz Inácio Lula Da Silva.

La pandémie et le désenchantement face à l’absence des États-Unis jusqu’à une phase avancée de l’évolution de la crise sanitaire ont été les facteurs déclencheurs du renouvellement de l’engagement envers une intégration régionale qui, sans ignorer les profondes divergences politiques, met l’accent sur les défis communs qu’il serait difficile de relever individuellement [25].

Le nouveau contexte politique pourrait renforcer l’engagement en faveur d’une intégration plus autonome et axée sur le développement. Cependant, il ne faut pas sous-estimer les limites pour relever les défis que les différentes dimensions de l’intégration exigent. L’intégration passe par la construction de consensus, mais elle va au-delà, car elle est confrontée au problème des ressources disponibles, dont une partie devra initialement être obtenue grâce à la coopération internationale. Toutefois, la région doit cesser de se considérer comme une victime d’un ordre international injuste, bien que cela soit vrai, et retrouver sa fierté et agir en tant qu’espace ayant une importance stratégique pour ses partenaires.

La transition vers un monde multipolaire comporte des risques, mais elle offre également une opportunité historique exceptionnelle. Pour en profiter, il est tout d’abord nécessaire d’identifier les potentialités internes pour entreprendre des projets communs. Il faut ensuite clarifier les intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
vis-à-vis des tiers et développer des stratégies pour placer ces intérêts à la table des négociations face à des acteurs avec lesquels les relations sont profondément asymétriques et, par conséquent, susceptibles de reproduire la dépendance. Ce critère est valable tant pour la négociation avec les partenaires traditionnels ayant imposé des relations de subordination que pour les puissances émergentes ; l’idée de diversification vers de nouveaux marchés émergents, notamment dans l’espace eurasien, gagne chaque jour plus de terrain.

Les ajustements de la mondialisation, qui entraînent un raccourcissement des chaînes d’approvisionnement et leur régionalisation, comportent le risque que les offres en la matière des États-Unis [nearshoring et friendshoring] [26]] deviennent un facteur perturbateur pour l’autonomie régionale et l’intégration.

L’autonomie implique de construire les bases de la souveraineté alimentaire, sanitaire, technologique et énergétique dans un modèle de durabilité environnementale. Il faut se montrer ambitieux, tout en sachant que l’intégration est un processus dont la légitimité requiert des résultats concrets et croissants. Par conséquent, les projets doivent être viables, réalisables et durables à court, moyen et long terme.

La combinaison du nouveau contexte régional et mondial pose des défis et des opportunités qui mettent à l’épreuve la capacité régionale à inverser sa subordination traditionnelle aux puissances mondiales. Cela ne sera possible que depuis une perspective régionale et non nationale. Le coût de la désintégration est la perte d’autonomie, et la conquête de celle-ci passe par l’intégration.


Cet article a été publié en version originale espagnole dans la revue Humanidad en Red « Geopolítica de la integracíon latinoamericana », numéro 1, janvier 2023, disponible en ligne. Les phrases ou mots entre crochets constituent des ajouts apportés à la version originale afin d’améliorer la compréhension du texte pour un public francophone.

Pour citer cet article : Lourdes María Regueiro Bello et Claudia Marín Suárez, "Dynamiser l’intégration dans la région latino-américaine et caribéenne, in Gresea Échos n°115, juillet 2023.

Photo : Movimiento Alienza PAIS, Inauguración UNASUR, CC BY-SA 2.0, Flickr.

Notes

[1. Daniel Runde et Ryan C. Berg du Center for Strategic & International Studies affirment que l’administration Biden devrait considérer le lancement d’une nouvelle version actualisée de l’Alliance pour le Progrès de Kennedy (D. F. Runde et R. C. Berg, « A New Partnership Agenda with the Hemisphere », Center for strategic and international studies, 16 septembre 2021. [En ligne].).

[2. [La guerre juridique, guerre du droit ou les usages stratégiques du droit, est l’utilisation du système judiciaire pour combattre un ennemi politique.

[3. E. Actis et B. Malacalza, « Las políticas exteriores de América Latina en tiempos de autonomía líquida », Nueva Sociedad, 291, janvier-février 2021. [En ligne].

[4. [Alliance bolivarienne pour les Amériques, organisation fondée en 2004 à l’initiative de Hugo Chávez et Fidel Castro. Cette plateforme d’intégration affirme des principes de solidarité, de complémentarité, de justice et de coopération. Le Venezuela, la Bolivie, Cuba, le Nicaragua en sont membres ainsi qu’une petite dizaine de nations caribéennes.

[5. [L’Union des Nations Sud-Américaines est une organisation intergouvernementale fondée en 2008, dotée de la personnalité juridique internationale et composée de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Chili, de la Colombie, de l’Équateur, du Guyana, du Paraguay, du Pérou, du Suriname, de l’Uruguay et du Venezuela. Actuellement gelée de facto, elle pourrait bénéficier d’un regain d’intérêt politique avec l’arrivée au pouvoir de Lula da Silva au Brésil.

[6. [La Communauté des États latino-américains et des Caraïbes est un mécanisme intergouvernemental pour le dialogue et l’accord politique composé de la totalité des pays de la région. Elle a été créée en 2011 et entend devenir la voix de la région dans le monde. Elle entretient des relations avec l’Union européenne, la Chine, la Russie, la Corée, la Turquie, le Japon et le Conseil de Coopération des États arabes du Golfe.

[7. [Organisation des États Américains : organisation intergouvernementale fondée en 1948 dont le siège se trouve à Washington. Elle est considérée comme l’outil des États-Unis pour imposer ses volontés dans la région.

[8. [Par exemple, les tensions entre la Colombie et le Venezuela ou la crise interne à la Bolivie dans la première décennie du siècle.

[9. [En raison de son institutionnalisation, l’UNASUR fait partie des organisations intergouvernementales qui ont reçu une invitation permanente pour participer en tant qu’observateurs aux sessions et aux travaux de l’Assemblée générale des Nations Unies.

[10. [Du point de vue formel, la Bolivie, le Guyana, le Suriname et le Venezuela restent actifs au sein de l’UNASUR.

[11. G. Long, « ¿Hacia una nueva UNASUR ? », Infobae, 5 mai 2022. [En ligne].

[12. Ibid.

[13. Les réunions de 2018 et 2019, sous la présidence du Salvador et de la Bolivie, respectivement, n’ont pu avoir lieu qu’au niveau des ministres des Affaires étrangères. Au cours de cette période, il n’a pas non plus été possible de tenir le Sommet CELAC-UE en raison des divergences politiques entre les membres.

[14. C. Marín et L. Regueiro, « Un nuevo momento para la CELAC », CIPI, 27 septembre 2021. [En ligne].

[15. Ibid.

[16. Ibid.

[17. « Argentina fue elegida por aclamación para la Presidencia Pro Témpore 2022 de la CELAC », Ministerio de Relaciones Exteriores, Comercio Internacional y Culto. Argentina. [En ligne].

[18. [Rencontre formelle des chefs d’État des pays d’Amérique du Nord, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud. Ce sommet est organisé sous la houlette des États-Unis et de l’Organisation des États Américains (OEA) qu’ils dirigent. Ce sommet est l’occasion pour Washington d’inviter ses partenaires et d’exclure ses adversaires. C’est pourquoi ni Cuba, le Venezuela ou le Nicaragua n’étaient conviés. Plusieurs dirigeants latino-américains, dont le mexicain López Obrador, ont boycotté le sommet en conséquence.

[19. « Organizaciones intergubernamentales », Naciones Unidas. [En ligne].

[20. [La Communauté andine est une zone d’intégration régionale regroupant la Bolivie, la Colombie, l’Équateur et le Pérou. Ce processus d’intégration a débuté avec la création du Groupe andin et la signature de l’Accord de Carthagène, le 26 mai 1969.

[21. « Declaración de la XXII Reunión del Consejo Presidencial Andino », Communidad Andina, Notas de prensa, 29 août 2022. [En ligne].

[22. Se dit d’une économie dépendante de la production et de l’exportation de produits primaires, telles les ressources minières, énergétiques ou agricoles.

[23. « Cepal criticó a Mercosur y Alianza del Pacífico : “la integración regional está yendo para atrás” », MercoPress, 19 novembre 2020. [En ligne].

[24. Ibid.

[25. C. Marín et L. Regueiro, op. cit.

[26. [Se réfère respectivement à une relocalisation des chaines de production dans des pays proches (nearshoring) ou des pays « amis » (friendshoring).