Quelles mobilisations opposer au processus d’intégration européenne, constitutivement néolibéral au moins depuis l’Acte unique de 1986 ? Au début des années 2000, cette question semblait pouvoir trouver sa réponse dans l’altermondialisme Altermondialisme Néologisme définissant tous ceux (groupes, institutions, individus) qui n’acceptent pas la mondialisation néolibérale et proposent une forme de mondialisation plus juste et plus solidaire.
(En anglais : alter-globalization movement)
et la déclination européenne des Forums sociaux mondiaux. Deux décennies plus tard, le bilan est toutefois bien maigre. Et si d’autres mobilisations ont pu émerger entre-temps (ex. : mouvements climat), aucune n’a pu déboucher sur un mouvement social européen à la hauteur des enjeux… Pour l’heure ?

L’Acte unique de 1986 marque un tournant dans l’histoire de la construction européenne. Complété par les traités de Maastricht et d’Amsterdam, il transforme l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
en un espace privilégié de promotion des politiques néolibérales : politique industrielle déterminée par l’application du droit de la concurrence, gestion de la monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
sortie du champ de la décision politique, concurrence fiscale entre les États, services publics remis en cause au nom de la concurrence, démantèlement progressif des mécanismes régulateurs des marchés agricoles, dumping social, budget européen réduit à une portion congrue, etc. Le droit de la concurrence, inscrit au cœur des traités, devient le droit à partir duquel les élites néolibérales, hégémoniques au sein des institutions nationales et européennes, façonnent l’Union. C’est un droit normatif, véritable droit « constitutionnel » avant la lettre qui réduit la plupart du temps les autres textes européens à des déclarations d’intention sans portée opérationnelle pratique [1].

L’élargissement non maitrisé de 2004 aggrave encore cette tendance lourde de l’Union à se transformer en simple zone de libre-échange. Refusant de mener de réelles politiques publiques européennes, et notamment d’augmenter de façon significative le budget européen en faveur des nouveaux entrants, le développement de ceux-ci est laissé, pour l’essentiel, aux mains de la politique de la concurrence. La concurrence entre les États et les systèmes sociaux et fiscaux est érigée en règle, légitimée par les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne [2]. L’explosion de la crise financière en 2007-2008, la récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
qui s’en est suivie et les politiques d’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
drastique ont encore aggravé le cours néolibéral de l’Union.

Le mouvement altermondialiste, apparu sur la scène politique internationale lors de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
(OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
) à Seattle à la fin de l’année 1999, a été porteur de grands espoirs. Précédé en Europe par des mouvements sociaux comme la grève européenne des cheminots en 1992 ou les marches européennes contre le chômage en 1997, il semblait ouvrir une période nouvelle marquée par la présence politique à l’échelle mondiale d’un mouvement qui n’hésite pas à s’en prendre aux fondements mêmes du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
néolibéral, la manifestation fortement réprimée contre la réunion du G7 à Gènes en 2001 en étant un exemple marquant. Dans la foulée du Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, se tenait à Florence en novembre 2002 le premier Forum social européen (FSE) marqué par une très forte affluence, près de 60 000 participants et conclu par une manifestation monstre de plusieurs centaines de milliers de personnes. Le FSE allait permettre de lancer un appel à la mobilisation contre la guerre en Irak qui, repris par le FSM, aboutit à la journée mondiale du 15 février 2003, mettant dans la rue des millions de personnes.

Le cadre semblait trouvé pour pouvoir construire des résistances aux politiques néolibérales en Europe et faire exister un mouvement social européen. La suite allait montrer que cet espoir était vain.

 Les apories du FSE

Pour le comprendre, il faut d’abord revenir sur les caractéristiques du FSE et plus largement des forums sociaux. Le texte de référence sur la question est la Charte des principes de Porto Alegre. Selon cette dernière (dans son point 1), le Forum social mondial est « un espace de rencontres ouvert visant à approfondir la réflexion, le débat d’idées démocratiques, la formulation de propositions, l’échange en toute liberté d’expériences, et l’articulation en vue d’actions efficaces, d’instances et de mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
et à la domination du monde par le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain. »

Deux remarques s’imposent donc immédiatement. La première est que le forum social se tient sur une base politique qui, pour être large, n’en est pas moins précise : opposition au néolibéralisme, à la domination du monde par le capital Capital , à toute forme d’impérialisme. La seconde est que, dans ce cadre, le forum social doit remplir trois fonctions : débat d’idées, formulations de propositions alternatives qui « s’opposent à un processus de mondialisation capitaliste, commandé par les grandes entreprises multinationales et les gouvernements et institutions internationales au service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
de leurs intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
 » (point 4), articulation en vue d’actions efficaces.

Mais le même texte précise que « Les rencontres du Forum social mondial n’ont pas un caractère délibératif en tant que Forum social mondial. Personne ne sera donc autorisé à exprimer au nom du Forum, dans quelque édition que ce soit, des prises de position prétendant être celles de tous les participants » (point 6). Comment donc permettre une « articulation en vue d’actions efficaces » et dans le même temps interdire toute prise de décision du Forum ? Hypocritement, la Charte de Porto Alegre laissait toute latitude aux organisations participantes de décider des actions qu’elles jugeraient nécessaires, ce qui évidemment allait de soi, mais ne permettait en aucun cas aux forums sociaux d’être un cadre de mobilisation en tant que tel. Le FSE, déclinaison du FSM, n’allait pas réussir à dépasser cette contradiction.

Car, et c’est la grande différence avec le FSM, le FSE se confronte à une institution particulière, l’Union européenne, un proto-État dont les décisions surdéterminent largement la vie quotidienne de ses habitants. Le mouvement altermondialiste est donc obligé de se confronter à cette réalité et cela implique qu’il avance des propositions précises et construise des mobilisations permettant de remettre en cause la construction néolibérale de l’Europe.

L’utilité du FSE sur la durée se jugerait à cette capacité. Pour essayer de résoudre ce problème, une Assemblée des mouvements sociaux, organisée à la fin du FSE par les forces qui le souhaitent, devait permettre d’acter et de mutualiser des échéances de mobilisations et des décisions issues des débats du Forum.

Mais cette assemblée a été immédiatement très contestée comme non représentative par un certain nombre d’organisations participantes et sa place dans le FSE a été l’objet de longs débats à la limite de la métaphysique : l’Assemblée des mouvements sociaux fait-elle partie du FSE ou du « processus du FSE » ? ; doit-elle être indiquée dans le programme officiel du FSE, et de quelle manière, ou faire l’objet d’une annonce séparée ? ; sa déclaration finale est-elle un document du FSE ou un document n’ayant aucune valeur particulière ? Bref, au lieu de se focaliser sur les priorités d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
, l’essentiel des débats s’est focalisé, FSE après FSE, sur les rapports entre cette assemblée et le FSE, le tout sur le fond de discussions méthodologiques absconses.

 Une paralysie organisée par des forces opposées

En fait, trois types de forces étaient profondément hostiles, pour des raisons différentes, au fait que le FSE puisse se doter d’une instance permettant des prises de décisions. D’une part, ceux qui, au nom de la Charte de Porto Alegre, privilégiaient le fait que le FSE devait être un espace de débats. Il s’agit, par exemple, de l’association ARCI en Italie ou du CRID en France et plus largement des ONG qui se sont progressivement agglomérées au processus du FSE. Pour elles, le FSE devait simplement être un décalque du FSM. Elles refusaient donc de centrer l’activité du FSE sur l’Union européenne. D’autre part, la Confédération européenne des syndicats (CES) et certaines de ses organisations membres qui participaient au FSE. La CES voyait en effet d’un mauvais œil s’affirmer une critique radicale de l’Union européenne, ce d’autant plus que, à l’encontre de nombreux participants au Forum, elle soutenait le Traité constitutionnel européen (TCE) et que l’émergence d’un mouvement social européen aurait pu contrarier sa volonté de se positionner comme le partenaire social de la Commission. Enfin, des forces « ultragauches » refusaient souvent tout travail en commun au niveau européen avec des organisations avec lesquelles elles étaient en désaccord au niveau national.

La conjonction de l’action de ces trois composantes du FSE a largement réussi à le paralyser en termes de mobilisations ou de propositions communes. Cela a été d’autant plus facile qu’il est objectivement malaisé de définir des priorités d’action sur des points faisant consensus. En effet, chaque mouvement a ses propres priorités qu’il considère comme plus importantes que celles des autres et n’est pas prêt à les relativiser pour engager des forces sur des actions communes. De ce point de vue, le FSE a été victime de son succès. Plus il s’élargissait à de nouveaux mouvements, plus il devenait difficile de dépasser le côté « rencontre de débats » pour aller vers la mise en œuvre d’une stratégie commune. Le FSE n’a pas été capable de sortir du dilemme qui lui était posé : respecter la diversité des participants au risque de la paralysie ou passer outre pour des raisons d’efficacité au risque de l’éclatement. L’Assemblée des mouvements sociaux s’est donc contentée d’adopter des déclarations très générales, sans portée pratique, et de recenser l’agenda de toutes les mobilisations prévues.

Le FSE, comme tous les forums sociaux, agglomérait des organisations et mouvements ayant des terrains d’intervention éclatés, des histoires et des orientations politiques différentes. Cette hétérogénéité, loin d’être une faiblesse, était au contraire une force. Elle a permis au mouvement altermondialiste d’occuper un large espace politique et d’être capable d’être présent sur de nombreux terrains de mobilisation sociale. Mais tout cela reposait sur un pari, le fait que le débat et la confrontation d’idées dans le cadre des forums permettraient de dépasser les divergences et induiraient la possibilité de construire des stratégies communes. Si les forums ont bien permis de créer une culture politique nouvelle basée sur la prise de décision au consensus et sur le fonctionnement en réseau, il a été impossible d’en dépasser la diversité pour arriver à élaborer des propositions alternatives communes et des mobilisations capables de peser sur la situation en Europe [3].

Le FSE a donc progressivement dépéri. Incapable d’être le cadre dans lequel pouvaient se décider des mobilisations européennes, il était d’une utilité d’autant plus réduite que, les attaques des gouvernements se multipliant, la tendance naturelle des organisations participantes a été de se concentrer sur le terrain national pour construire les ripostes nécessaires. La lourdeur du processus de préparation avec une multiplicité de réunions se tenant dans de nombreuses villes d’Europe et des discussions interminables sur la « méthodologie », le coût financier important, le caractère répétitif des forums ne débouchant sur aucune décision concrète, ne pouvaient perdurer longtemps et ont eu raison de lui. Le FSE d’Istanbul, qui avait regroupé plus de 5000 participants en juillet 2010, sera le dernier.

Il est d’ailleurs significatif qu’il ait disparu au moment même où des politiques d’austérité massive se déployaient dans la quasi-totalité des pays européens et à la veille de la crise dite « des dettes souveraines » qui allait mener la zone euro au bord de l’éclatement. Alors même que le mouvement altermondialiste aurait pu être porteur de mobilisations européennes et d’une alternative globale à l’échelle européenne, ce qui a dominé a été le repli sur le cadre national. Si des mobilisations puissantes ont pu avoir lieu dans les pays les plus touchés comme l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, aucune riposte au niveau européen n’a pu être construite. La faiblesse, pour ne pas dire la quasi-inexistence, des mobilisations de soutien à la Grèce en 2015, alors que ce pays était étranglé par la Troïka (FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
, Commission européenne, BCE) a été le symbole de la disparition politique de l’altermondialisme Altermondialisme Néologisme définissant tous ceux (groupes, institutions, individus) qui n’acceptent pas la mondialisation néolibérale et proposent une forme de mondialisation plus juste et plus solidaire.
(En anglais : alter-globalization movement)
dans l’Union européenne, ce qui interroge, au-delà même de la question des FSE, sur les raisons de cette situation.

 Une crise aux racines profondes

La disparition politique de l’altermondialisme renvoie certes à la crise des forums sociaux due essentiellement à leur incapacité à être autre chose qu’un cadre de rencontres et de débats pour se transformer en lieu de construction de mobilisations citoyennes. Cette incapacité s’est traduite au niveau européen par la disparition pure et simple des FSE. Cependant, si la forme « forum social » a montré ses limites, la question est de savoir pourquoi d’autres cadres plus efficaces n’ont pas pris le relais. Pour en comprendre les raisons, il faut revenir à ce qui a fait la force de l’altermondialisme et qui allait par la suite en devenir la faiblesse.

Le mouvement altermondialiste s’est construit en réponse à la mondialisation néolibérale. Cette banalité n’en est pas totalement une. En effet, la mondialisation néolibérale avait pour ambition une réorganisation totale du monde sous les auspices d’un certain nombre d’institutions internationales censées la réguler. À l’Organisation mondiale du commerce (OMC) revenait le rôle primordial de faire tomber toutes les barrières pouvant empêcher l’instauration du libre-échange généralisé, au Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, celui de faire appliquer le consensus de Washington qui visait à imposer aux pays du Sud les pratiques néolibérales (privatisation des services publics, équilibre budgétaire, déréglementation Déréglementation Action gouvernementale consistant à supprimer des législations réglementaires, permettant aux pouvoirs publics d’exercer un contrôle, une surveillance des activités d’un secteur, d’un segment, voire de toute une économie.
(en anglais : deregulation).
des marchés, contre-réforme fiscale, etc.), le G7 jouant le rôle de directoire politique. Face à cette situation nouvelle, le mouvement altermondialiste a réussi à la fois à être porteur de la perspective d’une autre mondialisation, symbolisée par le slogan « un autre monde est possible », et à organiser de très fortes mobilisations citoyennes, comme à Seattle ou à Gênes, qui ont rendu difficile la réalisation du projet néolibéral.

Ce projet s’est de plus heurté aux divergences entre les grandes puissances qui ont largement paralysé l’OMC. Cette dernière a été marginalisée par les accords multilatéraux de libre-échange qui la contournaient et la crise financière de 2007-2008 a remis en cause nombre de dogmes du néolibéralisme, renforçant le rôle des États et réduisant le rôle du FMI et de la Banque mondiale. Contestée par les mobilisations citoyennes et confrontée à une crise, la mondialisation néolibérale n’a certes pas disparu, mais s’est profondément transformée, rendant en partie caduque l’action d’un mouvement altermondialiste qui avait pris pour cibles des institutions internationales maintenant en perte de vitesse au vu de la situation nouvelle.

Le mouvement altermondialiste n’a pas été capable de s’y adapter, ce d’autant plus que la contestation de l’ordre établi commencée avec le Printemps arabe, le mouvement des Indignés et Occupy Wall Street allait prendre des formes nouvelles qui ne s’inscrivaient pas dans lignée de l’altermondialisme.

Le mouvement altermondialiste s’est constitué autour de la convergence d’organisations « traditionnelles », syndicats, associations, ONG. Ce sont ces organisations qui animaient les forums sociaux. Or, la capacité d’entraînement de ces organisations s’est affaiblie et les mouvements de contestation des politiques néolibérales sont en grande partie passés à côté d’elles. Ce que l’on a appelé « le mouvement des places » s’est fait très largement en dehors d’elles et était caractérisé par le refus de toute forme de représentation et, alors même qu’il s’est produit dans de nombreux pays et sur des thèmes similaires, n’a débouché sur aucune forme de coordination internationale. Par la suite, les mouvements des jeunes pour le climat ont été le fait de collectifs d’activistes. Incapable d’élaborer une démarche stratégique efficace, confronté à une situation à laquelle il a eu du mal à s’adapter et composé d’organisations dans lesquelles la jeunesse activiste a du mal à se reconnaitre, le mouvement altermondialiste semble avoir disparu de la scène politique.

 Et maintenant ?

Il existe certes des réseaux européens comme Via Campesina, le réseau des Attac d’Europe ou l’Altersummit qui s’est voulu une suite des FSE, sans même parler de la CES. De plus, la pérennisation d’une Université européenne des mouvements sociaux permet que des liens perdurent et que des initiatives puissent être construites. Ainsi, fin 2023, s’est constitué un réseau de mouvements sociaux, l’European Common Space for Alternatives (ECSA) qui a abouti à une rencontre européenne à Marseille du 26 au 28 avril 2024. Si le nombre d’organisations et de pays représentés peut sembler important – 24 pays, une centaine d’organisations – le nombre modeste de participants, quelques centaines, indiquent que nous ne sommes qu’au tout début d’un processus de construction d’un mouvement social européen.

Comme l’écrit le texte de bilan d’Attac France, « il est donc difficile d’affirmer avec véhémence la réussite d’un tel évènement, ou même de savoir ce qui va en sortir concrètement [4]. » Et c’est effectivement tout le problème posé par ce type de rencontre qui, non seulement n’est pas partie d’un bilan de l’échec des FSE, mais en a reproduit, pour l’essentiel, la méthode.

Alors que nous sommes au moment où la construction européenne semble à un nouveau tournant avec le retour des politiques d’austérité, un nouvel élargissement non maitrisé et avec une montée importante de l’extrême droite, peut-être faudrait-il réfléchir à un changement de perspective. Ne faudrait-il pas, plutôt que d’organiser ce type de rencontre – une nouvelle est prévue théoriquement dans deux ans – privilégier les mobilisations concrètes ? Il est d’ailleurs significatif que dans la période où se discutaient les modalités de cette rencontre, se déroulait une discussion très importante dans les institutions européennes sur le statut des salarié·es des plateformes sans que ce problème deviennent une priorité d’action pour l’ECSA. Tant que la question des mobilisations sociales et citoyennes, même modestes, ne sera pas mise au cœur de la construction du réseau européen des mouvements sociaux, il est à craindre que les rencontres européennes, pour intéressantes qu’elles puissent être, ne permettent pas un renouveau de l’altermondialisme.

Les luttes en Europe : entre décentralisation et solidarité internationale

Depuis la désillusion grecque et la période de pandémie, les mouvements sociaux européens rencontrent des difficultés pour se constituer en un mouvement d’ensemble coordonné, en mesure de penser et de rendre visible une alternative sociale et écologique au projet austéritaire européen. Néanmoins, il ne faut pas déduire de ces difficultés l’absence de luttes ou de revendications transnationales sur le continent européen.

À l’échelle européenne, la mobilisation de la jeunesse pour le climat a été un de ces mouvements marquants. Les Fridays for Future Future Contrat à terme (un, trois, six mois...) fixant aujourd’hui le prix d’un produit sous-jacent (titre, monnaie, matières premières, indice...) et devant être livré à la date de l’échéance. C’est un produit dérivé.
(en anglais : future)
apparaissent ainsi à la fin de l’année 2018 et touchent rapidement le monde occidental (et un peu au-delà) réussissant à mobiliser des millions de jeunes et de très jeunes. L’importance du mouvement se mesure à sa massivité, mais aussi à la radicalité de ses messages et de ses revendications. Cette force venue de la jeunesse inspirera les plus âgés à rejoindre les nombreuses mobilisations qui ponctueront la période électorale européenne de 2019.

Suite à la « pause pandémique », le mouvement de la Jeunesse pour le climat peinera à redémarrer. C’est le cas également de certains réseaux comme ceux défendant le droit à l’eau (Right2Water), le logement (European Action Coalition for the Right to Housing and the City) ou encore la santé (Réseau européen contre la commercialisation et la privatisation de la santé et l’action sociale). Ces réseaux très actifs après la crise de 2008 ont permis l’articulation de mouvements sociaux de plusieurs pays européens et avaient abouti à certaines mobilisations d’ampleur. La diminution des ressources, notamment financières, ainsi que le caractère de plus en plus impalpable, technocratique et dépolitisant des affaires publiques européennes expliquent certainement en partie ce ressac militant.

Devant ce constat, certains mouvements sociaux ont fait le choix du local pour se confronter à un adversaire identifiable. C’est le cas des mouvements écologiques. La France en particulier a été témoin de mouvements importants : en premier lieu la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame des Landes qui, lancée au début des années 2010, s’est pérennisée jusqu’à aujourd’hui et a obtenu l’abandon du projet d’aéroport en 2018. Plus récemment, les Soulèvements de la Terre apparus en 2021, dissolus en 2023 puis réhabilités, ont mis en avant une pratique de lutte caractérisée par l’action directe et la désobéissance civile contre des projets d’aménagement du territoire tels les mégabassines ou les autoroutes. Des articulations peuvent même exister avec des dynamiques plus anciennes comme le mouvement No TAV qui s’oppose à la liaison ferroviaire de haute vitesse entre Lyon et Turin depuis les années 1990. En Belgique, c’est la coalition Code Rouge qui illustre ce type de résistance au développement d’infrastructures polluantes.

Les liens qu’entretiennent les mouvements cités ci-dessus avec le monde ouvrier ne sont pas simples et sont traversés de tensions. En outre, la décentralisation est elle-même une des conditions de possibilité du néolibéralisme. En faisant le choix du local, les luttes actuelles ne contribuent-elles pas à renforcer ce qu’elles veulent combattre ?

Comme il ne faut pas réduire l’absence d’un mouvement d’ensemble à l’absence de luttes sociales et écologiques, il ne faut pas déduire de la fragmentation, la fin de la solidarité. Nous observons de plus en plus des collaborations et des articulations intéressantes entre les différents mondes en lutte.

La lutte des ouvriers de l’entreprise GKN à Campi Bisenzio dans la banlieue de Florence illustre cette tendance. À l’annonce de la fermeture de leur usine (fabrication de composants automobiles et aéronautiques) en 2021, les travailleurs occupent l’entreprise. Le comité des travailleurs décide alors d’élargir la lutte en dehors de l’usine et du monde syndical, avec un certain succès. Le mouvement #insorgiamo (insurgeons-nous) devient rapidement un point de référence au niveau de la péninsule et au-delà. Bien que près de 4 ans plus tard le bilan est mitigé - la totalité des travailleurs ont été licenciés et ne bénéficient plus d’aucune aide, mais un groupe a repris partiellement en main l’outil pour fabriquer des vélos électriques cargo - la dynamique militante reste vivace, comme le démontre la forte participation à la troisième édition du festival littéraire Working class qui se tient dans les locaux encore occupés de l’ex-GKN.

Enfin, le récent mouvement de mobilisation pour la Palestine contredit le discours sur la dépolitisation, notamment de la jeunesse européenne. Il marque un tournant sur deux aspects au moins : le retour de la question géopolitique (depuis les mobilisations contre la guerre en Irak du début des années 2000) en parallèle du renouvellement des luttes anti-impérialistes au cœur de l’occident et la convergence de nombreux secteurs et de nombreuses formes d’action (manifestation, boycott, actions directes) autour d’une cause commune.

La lutte contre le génocide en cours à Gaza peut-elle stimuler un mouvement social sur les enjeux écologiques et sociaux internes à l’Union européenne ? L’internationalisme peut-il être la source d’un nouveau récit européen ? L’avenir nous le dira.

Sebastian Franco et Bruno Bauraind

Cet article est paru initialement dans la revue éditée par le conseil scientifique d’Attac France, Les Possibles, n°40, Été 2024.

Pierre Khalfa (ATTAC France) a été membre du comité d’organisation des Forums sociaux européens au titre d’Attac France ; il est ancien membre du CESE, au titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
de Solidaires, ancien co-président de la Fondation Copernic et membre du Conseil scientifique d’Attac France.
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Photo : Krasnyi Collective / Dominique Botte. Europe for peace, 28 mars 2022.

Notes

[1. La Charte des droits fondamentaux, que le traité de Lisbonne a rendue contraignante, ne vient pas démentir cette analyse. Non seulement les droits qui y sont contenus sont de faible portée, mais surtout elle ne crée aucun droit social européen puisque leur application est renvoyée aux « pratiques et législations nationales ».

[2. Il s’agit, fin 2007, des arrêts Viking, Laval-Vaxholm confirmés en avril 2008 par l’arrêt Rüffert, puis en juin 2008 par un arrêt concernant le Luxembourg. Ces arrêts consacrent la prédominance du droit du commerce européen sur le droit du travail national et officialisent le traitement inégalitaire entre les salarié.es d’un État membre et les salarié.es détaché.es d’un autre État membre.

[3. Une exception, la campagne réussie contre la directive Bolkestein en 2006. Il est d’ailleurs significatif que cette campagne ait été menée de façon parallèle, sur des mots d’ordre et avec des initiatives différentes par la CES d’une part, les mouvements sociaux et certains partis politiques d’autre part.

[4. « L’ECSA : un renouveau de l’altermondialisme européen, entre continuité et envie de révolution », Attac France, 29 mai 2024.