Cette analyse vise à déplier les contradictions auxquelles font face les syndicats belges lorsqu’il s’agit de territorialiser l’enjeu écologique à travers l’exemple des aéroports wallons. Et ce, pour une raison simple : nous pensons qu’il n’y aura pas de transformations écologiques de nos sociétés sans une refonte des rapports de production qui doit donc impliquer les travailleurs et les organisations qui les représentent, sauf à verser dans une forme d’autoritarisme vert que nous rejetons.

Le 25 septembre 2022, plus de 2.000 personnes se réunissent à Liège à l’appel d’une centaine d’organisations coordonnées par le collectif Stop Alibaba & Co pour revendiquer un moratoire sur l’extension de l’aéroport [1]. Parmi les principaux arguments avancés par les organisateurs : l’impact climatique d’une infrastructure dont la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
aurait annulé, ces dernières années, l’équivalent des efforts de réduction des gaz à effet de serre réalisés à l’échelle de toute la Wallonie [2]. Les syndicats sont les grands absents de ce rassemblement, ce qui ne manque pas de nourrir des regrets et des critiques parmi les manifestants et les organisations présentes.

Quelques mois plus tard, le 11 janvier 2023, le front commun syndical organise une grève contre le nouveau permis accordé par la Région wallonne à l’aéroport de Liège. Ce dernier permet une croissance de l’activité à Bierset (Liège), de 38.000 mouvements enregistrés en 2021 à 50.000 d’ici 2043. Il est néanmoins jugé trop restrictif par les syndicats qui craignent les menaces sur l’emploi brandies par la direction de l’aéroport et les entreprises qui y opèrent. Environ mille travailleurs se déplacent le même jour à Namur où des représentants syndicaux sont reçus – aux côtés de représentants de l’aéroport et de certaines directions d’entreprises actives sur le site – par le gouvernement wallon pour faire part de leurs inquiétudes et rappeler leur opposition à certaines mesures restrictives incluses dans le permis [3]. Face à la presse, l’argument de l’emploi est mis en avant par les syndicats : « Limiter à 50.000 mouvements par an, c’est anéantir notre espoir d’avoir 20.000 emplois en plus dans dix ans. Pire, certaines compagnies nous ont déjà annoncé qu’elles partiraient l’an prochain si le permis passait. » [4]

 Une conflictualité sociale contrastée

Une manifestation sans rouge ni vert, au cœur de Liège pour s’opposer au développement aéroportuaire. Une autre rassemblant les syndicats et le patronat à Namur pour revendiquer la croissance de cette activité. Si elles se sont faites plus discrètes ces dernières années, le développement de l’aéroport de Charleroi a également fait l’objet d’importantes contestations [5] et, à l’instar de Liège, les organisations syndicales n’y ont pas pris le parti des collectifs de riverains ou des organisations écologistes.

Cette image contrastée tranche avec l’opposition capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
-travail qui structure habituellement la conflictualité sociale en Belgique. Dans la société pilarisée belge, les syndicats sont plus souvent considérés comme complémentaires plutôt que comme concurrents des autres acteurs des mouvements sociaux (partis, mutuelles, associations) [6]. La question écologique n’échappe d’ailleurs pas à la règle. Les organisations syndicales sont membres de la coalition climat [7]. Elles font en outre partie des organisations qui ont très tôt perçu les conséquences d’un environnement dégradé sur la santé des travailleurs à travers les Comités pour la prévention et la protection au travail (CPPT) par exemple.

Comment dès lors expliquer cette position syndicale au sujet des aéroports wallons ? Pour la comprendre, nous présenterons successivement cinq facteurs qui ont trait à la permanence des restructurations, à l’ancrage institutionnel des organisations syndicales et à leur structuration interne.

 Transition et reconversion : nouvelles dimensions de l’incertitude

Le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat », brandi lors des manifestations du mouvement contre le réchauffement climatique, se vérifie empiriquement lorsqu’il traduit le fait que les personnes en situation de précarité sont les plus touchées par les conséquences du changement climatique. Cela se vérifie au Bangladesh comme dans la vallée de la Vesdre. Mais, ce slogan est abusif lorsqu’il naturalise une supposée communauté d’intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
entre des préoccupations écologiques − « la fin du monde » − et socio-économiques − « la fin du mois ».

Depuis les années 1970, quand il s’agit de territorialiser effectivement ce slogan, le mouvement écologique et le mouvement ouvrier en viennent d’ailleurs, la plupart du temps, à l’affrontement plus ou moins ouvert. Comme les mines, les centrales nucléaires ou l’industrie chimique dans d’autres pays ou régions, les aéroports sont en Wallonie deux points de cristallisation de cette conflictualité.

Cette dernière s’explique tout d’abord par la différence de temporalité entre les préoccupations d’urgence visant la reproduction à court terme des travailleurs – « je dois manger aujourd’hui » − et le péril écologique qui peut paraître plus éloigné. À cette temporalité s’ajoute un double niveau d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
. Le premier, celui de la reproduction, est proche du travailleur alors que les préoccupations écologiques impliquent une grille d’analyse macrosociale qui peut sembler désincarnée.

Enfin, il faut rappeler que la transition vers un capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
« vert » et les reconversions successives de l’appareil industriel depuis une quarantaine d’années se font presque systématiquement au détriment des conditions de vie des travailleurs ; il est dans ce cas difficile de leur reprocher une forme de méfiance par rapport au discours sur la transition.

Les discours écologistes pêchent parfois par excès de simplification. La « reconversion » souvent présentée comme le pendant de la « transition » n’est pas une équation mathématique. Au contraire, cette opération demande la prise en compte des trajectoires professionnelles et des qualifications disponibles sur un territoire. Le secteur de la logistique à Liège et Ryanair à Charleroi pour le personnel de cabine permet des emplois qui exigent peu de qualification à des travailleurs qui ont déjà connu des reconversions forcées (la sidérurgie, par exemple) ou de longues périodes de chômage et des emplois très précaires. La perspective d’une reconversion professionnelle est dès lors vécue comme une nouvelle plongée dans l’incertitude [8].

Si le métier de pilote de ligne requiert des qualifications importantes et de nombreuses certifications, leur reconversion n’en est pas moins compliquée. En 2001, lors de la faillite de la Sabena, la ministre de l’Emploi avait réuni les pilotes dans un auditoire de l’université de Namur. Dans son introduction, elle présentait la reconversion de ce personnel comme une formalité au vu de leur haut degré de qualification. Elle méconnaissait dans ce cas le fait que, malgré leur haut niveau de qualification, la plupart des pilotes de ligne disposent d’un diplôme du secondaire supérieur. Ils se forment ensuite spécifiquement au métier de pilote, à l’époque à l’école de la Sabena [9]. Il leur est dès lors presque impossible de se reconvertir sans accepter une baisse significative de leur salaire et une dégradation de leurs conditions de travail. Deux ans après la faillite de la Sabena, seul un tiers des travailleurs avait retrouvé un emploi stable [10]. Et pour une partie des pilotes, c’est Ryanair qui a permis cette stabilité en arrivant à Charleroi en avril 2001…on est loin de la « reconversion écologiquement soutenable ».

Se reconvertir n’est pas seulement une question de qualifications ou de conditions de vie, la transition vers un autre emploi implique également des dimensions plus subjectives : un sentiment d’appartenance à un collectif de travail, à une entreprise, des formes de reconnaissances sociales, un investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
de long terme auquel il faut subitement renoncer. Chez Ryanair à Charleroi, la plupart des pilotes ou des hôtesses de l’air et stewards interviewés ne nourrissent pas une très grande fierté de travailler pour l’employeur low cost, ils évitent par exemple de porter l’uniforme en dehors des heures de vol. Mais, ils voient en Ryanair un tremplin vers d’autres compagnies, [11] car ils considèrent leur métier comme une vocation, parfois choisie très jeune. David Gaborieau a démontré que, même dans les entrepôts logistiques où les conditions de travail sont particulièrement dégradées, « faire une belle palette » relevait de la fierté du bel ouvrage et d’une forme de réappropriation du travail prescrit par les salariés [12].

Dans ce contexte, chez nombre de travailleurs et de délégués syndicaux du secteur aérien au sens large, la transition évoque surtout les restructurations multiples, la précarisation de l’emploi et les cellules de reconversion. Tenir compte de cela permet d’isoler une première propriété explicative de l’opposition des syndicats présents dans le secteur et d’une partie de leurs affiliés au mouvement contre les aéroports en Région wallonne.

Les trois propriétés suivantes relèvent de l’évolution du contexte institutionnel dans lequel les syndicats, en tant qu’organisations cette fois, sont ancrés depuis le milieu du 20e siècle.

 Être associé au pouvoir en tant que contre-pouvoir

En Belgique, le syndicalisme commence à s’implanter dans les usines à partir de 1857 avec l’apparition d’un syndicat de tisserands et de fileurs à Gand. Jusqu’au début du 20e siècle, il s’agit essentiellement de structures qui disparaissent avec le conflit qui les a vus naître [13]. On distingue d’ailleurs difficilement à cette époque le syndicat de la grève. Selon Marx et Engels, ce sont deux notions analogues, puisque l’organisation ouvrière naissante est envisagée par ses membres comme une caisse de grève momentanée : « Au début du capitalisme, les syndicats surgissaient directement des mouvements de protestation et de revendication locaux, partiels et momentanés : aussitôt après l’agitation, l’organisation se désagrégeait. » [14] En outre, la répression violente des syndicalistes par la bourgeoisie et l’État, l’idéologie libérale et les spécificités liées au métier [15] constituent un contexte particulièrement hostile à l’organisation du mouvement ouvrier.

Durant la première moitié du 20e siècle, les syndicats vont pourtant progressivement s’insérer dans le cadre institutionnel. Le contexte change (notamment, la prise en compte des millions d’ouvriers morts sur les champs de bataille de la 1re Guerre mondiale) et la stratégie des acteurs évolue. Du point de vue des travailleurs, les syndicats ne doivent plus seulement répondre à l’urgence de la grève, mais à un besoin durable de représentation de leurs intérêts dans le système des relations professionnelles naissant.

L’attitude d’une partie du patronat et du pouvoir politique envers les syndicats évolue également. En reconnaissant le fait syndical et la négociation collective, l’État et certains patrons comprennent que les syndicats permettent d’intégrer la classe ouvrière au capitalisme. Le despotisme patronal des débuts de l’industrialisation fait progressivement place à des régimes hégémoniques [16] dans lesquels les organisations syndicales sont autant des organisations de défense des travailleurs que de puissants leviers pour assurer l’adhésion collective de ces derniers au rapport de production capitaliste.

Le syndicalisme va alors progressivement se faire une place dans la Belgique des piliers (socialiste, chrétien et libéral). Ce système, qu’on peut qualifier de « néocorporatiste [17] », s’adosse à une division du travail et un échange politique [18] entre les partis et les syndicats appartenant à un même pilier. Les partis s’occupent des questions politiques, les syndicats d’articuler et de trier les revendications socio-économiques des travailleurs afin que celles-ci ne mettent pas en péril l’équilibre du système. Des échanges s’effectuent entre les deux acteurs en fonction des enjeux sociétaux : le parti se fait le relais des revendications syndicales et le syndicat soutient électoralement le parti [19].

Entre les syndicats et le patronat, acteurs pivots de ce néocorporatisme, un système de règlement des conflits − la concertation sociale − se développe dans les secteurs à partir des années 1930.

 Encastrer dans des relations professionnelles « productivistes »

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la philosophie de la concertation sociale est traduite dans le Projet d’accord de solidarité sociale conclu entre les représentants des travailleurs et ceux des employeurs. Il stipule que la prospérité générale du pays dépend de « la bonne marche » des entreprises, ce qui implique une « collaboration loyale » entre les patrons et les travailleurs, fondée sur le « respect mutuel » et la « reconnaissance réciproque de leurs droits et de leurs devoirs ». Ce compromis capital Capital -travail va façonner, à travers la concertation sociale et la sécurité sociale, ce qu’on appelle le « modèle social belge ».

Mais, ce compromis est conditionné par la croissance économique que ce soit au niveau du pays, d’un secteur d’activité ou d’une entreprise. Encore aujourd’hui, les informations économiques et financières dont dépend la procédure d’information et de consultation des travailleurs en entreprise [20] portent essentiellement sur des indicateurs (de croissance) économiques, et très peu sur les externalités environnementales de l’activité de la firme, sauf si elles sont elles-mêmes des opportunités de croissance.

Dans ce jeu institutionnel, le rôle assigné au syndicat est de rendre possibles les gains de productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
, en tant que garant de la paix sociale, tout en s’assurant de leur répartition en tant que contre-pouvoir. Les syndicats sont alors pris dans ce que Brian Obach nomme « l’engrenage de la production » [21]. Selon cette théorie, le capital, l’État et le travail fabriquent, étendent et perpétuent un système de production qui menace d’épuiser les ressources. Les syndicats participent à cet engrenage en donnant la propriété aux bénéfices matériels (les hausses de salaires) destinés aux employés au détriment d’une réflexion plus large sur les enjeux du travail.

Ces deux contradictions : « être un contre-pouvoir, associé au pouvoir » et « intégrer des revendications écologiques dans un système productiviste » se font particulièrement aiguës lorsqu’en Région wallonne, au début des années 1990, l’activité aéroportuaire et le transport aérien ont été choisis comme des axes de redéploiement économique.

C’est au regard de cette double contrainte institutionnelle qu’il faut comprendre la position syndicale par rapport à l’activité aéroportuaire. Accepter la décroissance de l’activité aéroportuaire équivaudrait tout d’abord pour l’organisation syndicale à un aveu d’échec quant à sa participation à la reconversion des anciens bassins industriels. Il est ensuite compliqué pour une délégation syndicale et sa centrale syndicale de revendiquer la baisse du chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
de son entreprise puisque, de facto, cela les place en marge du modèle social belge qui repose sur la croissance.
Le témoignage de cet ancien permanent syndical de Charleroi est exemplatif de cette situation : « Dès 2001, j’ai témoigné devant les forces vives de Charleroi du danger que représentait Ryanair pour les conditions de travail, mais aussi pour l’environnement. Et tout le monde a regardé ses pieds, y compris les écologistes. » [22] Le développement aéroportuaire est un consensus néocorporatiste dont il est particulièrement risqué pour une organisation de s’écarter. D’autant que, comme nous allons le voir, ce « modèle belge » est mis à rude épreuve depuis trois décennies.

 Médier la dépendance belge

Dès les années 1990, le système « néocorporatiste » belge est mis sous pression par la mobilité transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
du capital, la concurrence internationale, la libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. des marchés − celui du ciel européen entre 1987 et 1997 −, de nouvelles formes d’organisation du travail ainsi que par la conversion au néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
des partis sociaux-chrétiens et sociaux-démocrates. Selon Rhodes, ces pressions participent à l’émergence d’un « corporatisme compétitif » [23] qui donne la priorité à la compétitivité du territoire et à la stabilité macroéconomique sur la lutte contre les inégalités et la répartition des gains de productivité. Dans ce cadre, les syndicats se trouvent pris dans un chantage constant à la délocalisation Délocalisation Transfert de production vers un autre pays. Certains distinguent la délocalisation au sens strict qui consiste à déplacer des usines ailleurs pour approvisionner l’ancien marché de consommation situé dans la contrée d’origine et la délocalisation au sens large qui généralise ce déplacement à tout transfert de production.
(en anglais : offshoring).
qui est en partie due aux orientations économiques et politiques décidées par leurs partis « frères », auxquelles ils sont associés dans le cadre des « forces vives régionales » et autres comités stratégiques de redéploiement économique [24]. C’est le cas à Charleroi avec Ryanair comme à Liège avec Fedex.

Chantage d’autant plus intense dans une petite économie ouverte qui se caractérise, selon David Van Den Abbeel, « par un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
domestique limité, en termes de capacité de production Capacité de production Ensemble des actifs fixes (bâtiment, machines et équipement) qui, en fonction de la technologie, de l’organisation de la production et des systèmes de travail appliqués, donne la production maximale possible d’une usine, d’une entreprise, d’un secteur.
(en anglais : production capacity)
et de consommation, qu’il compense par une forte intégration dans le commerce européen et, plus largement, international. Par définition, les soubresauts internes de ces économies ont peu de conséquences sur l’économie mondiale. À l’inverse, les événements qui affectent cette économie mondiale les concernent tout particulièrement et les touchent bien souvent de manière directe. » [25]

La dépendance belge à l’investissement direct étranger s’est fortement accrue depuis les années 1970 [26]. Pour 2018, le CRISP constate que les sociétés contrôlées par des multinationales en Wallonie sont relativement peu nombreuses (723), mais qu’elles pèsent entre 23 et 37,5% de l’emploi salarié marchand [27]. En tant qu’ouverture sur l’économie mondiale, les deux aéroports relèvent dès lors d’enjeux qui dépassent largement leur périmètre. Les syndicats sont amenés à modérer leurs revendications sociales ou environnementales dans les aéroports pour potentiellement maintenir ou accroître le développement économique sous-régional. C’est là que le débat, toujours très nébuleux, sur les emplois indirects prend toute son importance (cf. encadré Polémique autour du bilan socio-économique de Liege Airport, p.14 Gresea Échos N°116, Aéroports wallons : comment atterrir ?, 2023).

Le néocorporatisme compétitif enrôle puis enferme les syndicats dans une logique qu’on pourrait qualifier « de zone franche Zone franche Territoire d’un pays où certaines règles fiscales, sociales ou administratives en sont pas appliquées (ou à des taux très peu élevés) ; ces mesures sont prises en vue d’attirer des entreprises étrangères de venir s’installer dans le pays.  ». Il n’est pas ici question stricto sensu du principe juridique qui renvoie à la possibilité pour une ou plusieurs entreprises implantées dans un périmètre donné de se soustraire, plus ou moins durablement, au régime commun en vigueur dans le pays d’accueil, principalement sur le plan douanier, de la fiscalité et du droit du travail [28]. Il s’agit de l’expression qui dépeint depuis les années 1980 la tentative (réussie ou pas) des économies nationales, d’abord au Sud, d’intégrer l’économie mondiale libéralisée, en pariant sur le fait que l’attractivité du territoire via des politiques de compétitivité va permettre des transferts de technologie, le développement de réseaux de sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
ou d’équilibrer la balance de paiements d’un pays.
Ce type de développement économique et de l’emploi se fait systématiquement au prix d’un moins-disant social et environnemental d’une intensité évidemment incomparable entre le Sud et le Nord. Lorsqu’elles ont parfois permis le développement économique, ces politiques d’attractivités étaient d’une part fortement encadrée par un État planificateur – les zones économiques spéciales (ZES) en Chine – et spécialisées sur des secteurs d’activité permettant une montée en gamme industrielle, l’électronique par exemple. À l’inverse, lorsqu’elles sont axées sur le textile en Tunisie ou au Bangladesh, ces stratégies de développement ont peu contribué au développement du pays. En Wallonie, le tourisme ou la logistique ne sont pas des secteurs à haute valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
et la Région wallonne ne peut en aucun cas être considérée comme « un État planificateur » du point de vue aéroportuaire, au vu de la relation asymétrique qu’elle noue avec les opérateurs privés dès la signature des contrats d’exploitation [29].

Cette politique d’attractivité rend évidemment complexe la prise en compte des enjeux écologiques par des collectifs de travail dont les conditions de travail sont, volontairement ou pas, sacrifiées au bénéfice supposé de l’économie régionale, c’est le cas pour le personnel de Ryanair comme de la logistique. La question écologique peut aussi devenir source de tensions à l’intérieur des syndicats entre des régionales interprofessionnelles ou des centrales locales qui voient dans ces sites le cœur de leur bassin d’emploi et de leur pouvoir d’action et le niveau confédéral et national qui doit prendre en compte les contraintes environnementales qui pèsent sur le pays à partir de l’extérieur.

 Assurer la survie de l’organisation

Au fil du 20e siècle, les syndicats sont devenus des organisations politiques de masse. Certains travailleurs ont été engagés pour faire fonctionner et structurer ces organisations. Ce qui a permis aux syndicats de développer les services aux affiliés, d’améliorer leur capacité d’analyse et de mobilisation. Ils sont aujourd’hui des employeurs importants qui connaissent aussi des difficultés économiques et des restructurations. Dans ce contexte, l’affiliation syndicale est une ressource financière, mais aussi une ressource de pouvoir externe et interne.

Vers l’extérieur tout d’abord. Pour peser sur les compromis politiques dans le système néocorpatiste, le syndicat doit être en mesure de mobiliser les travailleurs en nombre. Mais, cette condition du nombre est tout aussi vraie dans le jeu politique qui s’instaure à l’intérieur des organisations syndicales interprofessionnelles. Le syndicalisme belge s’est constitué à partir des secteurs d’activité. À la FGTB surtout, mais aussi à la CSC, les centrales professionnelles jouent un rôle déterminant dans la définition des stratégies défendues par les confédérations interprofessionnelles. Pour se rendre incontournables à l’intérieur des confédérations, les centrales doivent donc disposer d’un réservoir de militants et représenter des secteurs stratégiques pour l’économie belge.

À ce titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
, les sites des deux aéroports wallons ne sont pas seulement des bassins d’emplois, ce sont aussi des « bassins d’affiliés ».

 Conclusion

Comme nous venons de le voir, la position des organisations syndicales face au développement aéroportuaire et aux enjeux écologiques qu’il soulève relève de multiples facteurs qu’il serait réducteur d’assimiler à une posture climatosceptique ou antiécologique. D’autant que cette position d’organisation qui peut sembler monolithique cache, comme souvent, de nombreux débats et tensions en interne.
La question sociale posée par les travailleurs de Ryanair peut d’ailleurs aussi être une cause de tension entre la CSC de Charleroi et la CNE qui affilie les travailleurs. La lutte pour de meilleures conditions de travail du personnel navigant à Charleroi reste cependant perçue comme consubstantielle du syndicalisme alors que la question écologique à Liège est ressentie par les syndicalistes comme imposées par des acteurs extérieurs, qui deviennent alors des adversaires potentiels.

S’ils sont pris dans l’engrenage de la production et du corporatisme compétitif, les syndicats sont aussi parmi les organisations de masse, celles qui parviennent le plus à sortir de l’économisme pour prendre en compte d’autres enjeux de société. Dans l’entreprise, ils leur arrivent de freiner la production pour revendiquer des règles encadrant le travail. Ils font souvent pression sur les gouvernements pour obtenir une affectation des ressources vers des politiques sociales plutôt que vers des politiques d’expansion économique. Historiquement, ils ont plaidé pour une réduction collective du temps de travail et, enfin, ils défendent la protection de l’environnement de travail [30]. Si cela n’est pas encore suffisant, cela démontre d’un renouveau syndical possible autour des enjeux environnementaux.


Pour citer cet article : Bruno Bauraind, "Développement aéroportuaire : comprendre le positionnement syndical", in Gresea Échos n°116, octobre 2023.

Photo : STOP Alibaba & co.

Notes

[1. RTBF.be du 25 septembre 2022.

[2. P. Ozer, « Les émissions de CO2 à Liège Airport explosent et annulent la totalité des efforts wallons de réduction de dioxyde de carbone », ORBi (ULiège), 16 février 2021.

[3. Le Soir, 29 décembre 2023.

[4. Le Soir, op.cit.

[5. Voir notamment le groupe Facebook : « Stop aux nuisances de l’aéroport de Charleroi ».

[6. J. Faniel, « Les relations entre syndicats et associations en Belgique : origines et actualité », in D. Tartakowsky, F. Tétard (dir.), Syndicats et associations, Presses Universitaires de Rennes, 2006, 494 pages.

[7. Le site de la Coalition Climat : https://klimaatcoalitie.be/fr/nos-membres/

[8. Au sens de Robert Castel.

[9. Entretien avec Stéphane, commandant de bord à la Sabena puis chez Ryanair, le 19 septembre 2023.

[10. DH.net du 6 novembre 2023.

[11. B. Bauraind, J. Vandewattyne, « Ryanair must change, Lutter dans le low cost », Gresea Échos, n°104, 2020, 63 pages.

[12. D. Gaborieau, « "Le nez dans le micro". Répercussions du travail sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution alimentaire », La Nouvelle Revue du Travail, vol.1, 2012.

[13. J. Neuville, L’évolution des relations industrielles en Belgique. L’avènement du système des « relations collectives » (Tome 1), Bruxelles, Vie ouvrière, 1976, pp.197-201.

[14. K. Marx et F. Engels, Le syndicalisme. Théorie, organisation et activité, recueil de textes François Maspero, 1972, p.6.

[15. P. Blaise, J. Faniel, « Les syndicats en Belgique : l’illusion de la puissance ? », Les analyses du CRISP, 25 juillet 2023.

[16. M. Burawoy, « Between the Labor Process and the State : The Changing Face of Factory Regimes Under Advanced Capitalism », American Sociological Review, vol.48, n°5, 1983, pp. 587-605.

[17. Selon le paradigme néo-corporatiste, l’État n’est pas séparé de la société civile, au contraire, il participe à la production d’arrangements institutionnels avec les différents groupes d’intérêts.

[18. E. Arcq, B. Marques-Pereira , « Néo-corporatisme et concertation sociale en Belgique », Politiques et Management public, vol.9, n°3, 1991, pp.159-179.

[19. J. Faniel, Les syndicats, le chômage et les chômeurs : raisons et évolution d’une relation complexe, Bruxelles, Thèse de doctorat, 2006, pp.77-79.

[20. Arrêté royal du 27 novembre 1973 portant réglementation des informations à fournir aux conseils d’entreprises

[21. B. Obach, « Un nouveau syndicalisme : ralentir l’engrenage de la production » (Trad. A. Grisoni), Mouvements, Vol 4, n°80, 2014, pp.119-131. Voir également l’édito de ce numéro.

[22. Entretien avec Paul, ex-permanent syndical à l’aéroport de Charleroi, le 6 février 2013.

[23. M. Rhodes, « Globalization, labour markets and welfare states : a future of ‘competitive corporatism’ ? » in M. Rhodes et Y. Mény (dir.), The Future of European Welfare : a New Social Contract ?, Basingstoke : Palgrave, 1977, pp. 178-203.

[24. Les « forces vives » désignent des espaces de rencontre entre la société civile (entrepreneurs, syndicats, associations professionnelles, etc.) et des responsables politiques visant à penser le redéploiement économique.

[25. D. Van Den Abbeel, « Quelles conséquences aura la crise économique du Covid19 sur la dépendance externe de la Wallonie ? », Les analyses du CRISP, 16 juillet 2020, p. 2.

[26. B. Bauraind, « Multinationales : la dépendance belge », Revue Démocratie, 2016.

[27. D. Van Den Abbeel, op. cit., p. 6.

[28. F. Bost, « Les zones franches, interfaces de la mondialisation », Annales de géographie, Vol.6, n°658, p.564. En Région wallonne, il existe un dispositif spécifique appelé « zone Franche » qui concerne quatre territoires fortement touchés par les restructurations : Seraing (ArcelorMittal), Sambreville (Saint-Gobain), Gosselies (Caterpillar) et Frameries (Doosan), Géoportail de la Wallonie, « Zones franches de la Wallonie ». [ En ligne ].

[29. Voir à ce sujet l’analyse d’Aubin et Lohest dans ce numéro pp. 6-21.

[30. B. Obach, op.cit.