La pandémie de Covid-19 a mis en lumière les conséquences désastreuses de l’austérité budgétaire et du manque de financement des hôpitaux ainsi que de l’ensemble des systèmes de santé publique et de soins aux personnes âgées. La diminution du nombre d’hôpitaux et d’unités de soins intensifs, le manque de personnel et les mauvaises conditions de travail ont exacerbé l’impact du virus, provoquant des décès évitables.

Le secteur des soins aux personnes âgées a été au centre de nombreux scandales, en particulier durant la première phase de la pandémie. Lors de la première vague, la majorité des décès liés à la Covid-19 ont été enregistrés dans des maisons de repos. En Espagne, l’armée a dû être déployée dans des centaines de maisons de repos débordées où des patients sans vie gisaient dans leur lit... Des situations similaires ont été signalées en France, en Italie et en Belgique, souvent dans des établissements gérés ou appartenant à des opérateurs privés commerciaux tels DomusVi ou Korian.

Paradoxalement, malgré ce triste bilan et les appels à investir dans les systèmes de santé publique, les géants européens des soins privés pourraient sortir plus forts, plus riches et plus puissants de la crise sanitaire. En effet, la tendance politique vers une privatisation accrue du secteur des soins reste dominante, voire se renforce. Tant que les gouvernements de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
maintiendront une foi inébranlable dans le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
et la libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. du secteur, ce sont ces mêmes grands acteurs privés, toujours plus concentrés et puissants, qui profiteront du sentiment d’urgence entourant les systèmes de santé et les soins de longue durée.

Qui plus est, pour rééquilibrer les comptes suites aux nombreux renflouements et plans de relance nationaux mis en place durant la pandémie, les pouvoirs publics, en ce compris les autorités locales, sont poussés à réduire leurs dépenses et à instaurer une austérité budgétaire propice à une privatisation accrue des services de soins de santé.

 Des fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
publics européens pour les soins privés

Les géants de la santé privée ont en outre profité de nombreux programmes de soutien d’urgence et de financement à long terme mis en place par les institutions européennes en réponse à la crise de la Covid-19.

Achats d’obligations par la Banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
européenne

En mars 2020, la Banque centrale européenne (BCE) décide d’étendre considérablement son programme d’achat d’actifs, initialement mis en place à la suite de la crise financière de 2008. Sept cent cinquante milliards d’euros sont injectés dans le programme d’achat d’urgence face à la pandémie pour acheter des obligations souveraines et des obligations d’entreprises. Au cours des mois suivants, 500, puis 600 milliards d’euros sont ajoutés au fonds [1].

Les obligations sont un moyen pour les entreprises de se financer en bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
plutôt que de contracter un emprunt bancaire : elles reçoivent l’argent issu de la vente d’obligations qu’elles s’engagent à rembourser aux investisseurs après une certaine période et à un taux d’intérêt Taux d’intérêt Rapport de la rémunération d’un capital emprunté. Il consiste dans le ratio entre les intérêts et les fonds prêtés.
(en anglais : interest rate)
fixe. Il est à noter que, contrairement à d’autres dispositifs mis en place pendant la pandémie pour soutenir le secteur privé, les achats d’obligations de la BCE ne bénéficient qu’aux grandes entreprises multinationales, les seules à se financer par le biais de telles obligations.

Dans la pratique, les achats d’obligations effectués par la Banque centrale européenne sont délégués aux banques centrales nationales, c’est-à-dire à la Banque de France dans le cas des entreprises françaises. D’autres investisseurs seront également plus enclins à acheter des obligations qu’ils considèrent comme des actifs « sûrs » dans la mesure où elles ont été achetées par les banques centrales.

Selon les informations publiées par la BCE – qui cite les bénéficiaires, mais ne précise pas les montants concernés – au moins deux entreprises privées actives dans les soins ont bénéficié de ces achats d’obligations : la société belge Aedifica, spécialisée dans l’immobilier de soins et surtout présente dans le nord de l’Europe et la société allemande Fresenius, propriétaire d’hôpitaux notamment, qui a émis plusieurs obligations achetées par la Banque centrale européenne, à la fois directement en Allemagne et par l’intermédiaire de sa filiale irlandaise qui fait office de banque interne du groupe.

Pour le secteur privé des soins de santé, ce type de soutien public est essentiel. C’est grâce à leur puissance financière que ces entreprises peuvent pénétrer en force sur un nouveau marché et le dominer par un processus de fusions et d’acquisitions. Elles n’ont plus qu’à récolter les bénéfices de ce pouvoir de marché grâce à des revenus garantis. Fresenius est un exemple typique de ce type de stratégie d’expansion [voir également l’article sur Orpea, NDLR].

Prêts de la Banque européenne d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)

La Banque européenne d’investissement (BEI) est l’autre grande institution financière européenne. Détenue par les États membres de l’UE, elle est la principale banque publique d’Europe et le plus grand bailleur multilatéral au monde. Avant même la pandémie, elle facilitait déjà la privatisation et les partenariats public-privé (PPP), y compris dans le secteur de la santé. Dans un article publié en 2020 [2], les associations ReCommon et CounterBalance affirmaient déjà  : «  Depuis 2008, la BEI a investi plus de 17 milliards d’euros dans le secteur de la santé, consacrant une grande partie de ses ressources pour soutenir la privatisation du secteur. Favoriser les PPP contribue à la privatisation des unités de soins, au démantèlement des structures de santé publique au profit de structures privées et à la gestion managériale de la santé qui porte fortement atteinte au droit universel à la santé. »

La plupart des PPP financés et facilités par la BEI concernent des entreprises de la construction, notamment pour la réalisation ou l’extension d’installations hospitalières publiques. Malgré des critiques généralisées sur les coûts réels de ces PPP, la BEI continue malgré tout à privilégier ce type d’arrangements, comme en témoigne sa récente décision de financer des entreprises italiennes pour la construction d’un nouveau service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
d’urgence d’un hôpital génois [3]. Elle a également utilisé un modèle de PPP pour financer la construction et la rénovation d’unités de soins pour personnes âgées en Irlande [4].

Face à la crise sanitaire, la BEI s’est engagée à augmenter ses financements pour les soins de santé, allouant ainsi 6 milliards d’euros au secteur (y compris pour les infrastructures et le développement de vaccins et traitements), ainsi que 5 milliards d’euros supplémentaires pour soutenir le secteur en dehors de l’Europe. Étant donné qu’une grande partie de ces fonds est distribuée par le biais d’accords avec les autorités publiques régionales ou nationales, il est très difficile de savoir quelle partie a bénéficié aux entreprises privées de soins (par exemple, en finançant des lits d’hôpitaux supplémentaires ou en améliorant les installations de soins).

Toutefois, plusieurs opérations récentes de la BEI suggèrent qu’elle traite de plus en plus directement avec des entreprises privées de soins, tant dans le secteur des soins de santé à proprement parler que dans celui des soins de longue durée. Ainsi, les deux géants des soins privés cités plus haut, Aedifica et Fresenius, pourraient devenir des partenaires réguliers de la banque.

En décembre 2020, au plus fort de la pandémie, un prêt d’un montant de 135 millions d’euros a été accordé à la société française de soins aux personnes âgées Korian [devenue Clarianne aujourd’hui, NDLR]. Le prêt, garanti par le Fonds européen pour les investissements stratégiques, était destiné à aider Korian à étendre son réseau de maisons de retraite Ages&Vie [5]. L’accord a été signé en présence du commissaire européen Paolo Gentiloni, signe supplémentaire de son importance pour l’UE et la BEI. Un second prêt d’un montant de 150 millions d’euros a été accordé à l’entreprise pour soutenir le développement de son offre de « co-location » pour personnes âgées en Allemagne [6].

Ce n’est pas la première fois que la BEI traite directement avec des entreprises privées de soins. En 2018, elle a financé à hauteur de 100 millions d’euros la société de soins italienne Gruppo Villa Maria (GVM) [7] qui possède des hôpitaux privés en Italie et en France. En 2019, elle a financé le groupe de soins aux personnes âgées, Vitalia Home, pour la construction de 19 maisons de retraite en Espagne [8].

 Les plans de relance (partiellement) privatisés ?

Les soins de santé et les soins de longue durée ne figurent pas parmi les principales priorités des plans de relance nationaux post-Covid [9]. Ces derniers, financés principalement par le fonds NextGenerationEU doté de 800 milliards d’euros, mettent l’accent sur la transition climatique et la numérisation. Il est notable par exemple que les plans de relance de pays tels que l’Italie et l’Espagne consacrent plus d’argent aux projets liés à l’hydrogène qu’au secteur des soins de santé.

Quant aux fonds prévus pour le secteur des soins, ils sont souvent consacrés à des projets bénéficiant – directement ou indirectement – au secteur privé. Le plan de relance espagnol par exemple, prévoit un peu plus d’un milliard d’euros pour les soins de santé, soit 1,5% des dépenses totales. 74% de ces fonds seront alloués à la rénovation des installations, c’est-à-dire aux entreprises de construction et aux fournisseurs d’équipement. De même, les deux tiers des 3,5 milliards d’euros alloués au secteur des soins en général (incluant donc les soins de longue durée) seront consacrés à la « désinstitutionnalisation, à l’amélioration des équipements et de la technologie » – ce qui signifie encore une fois principalement la numérisation et la rénovation des bâtiments. Selon Maria Palomares Arena, directrice exécutive de la fondation Calala Fondo de Mujeres, cette orientation montre « une volonté claire d’investir dans l’entreprise privée, qui plus est dans des secteurs fortement masculinisés. Ainsi, la création d’emplois de qualité sera largement réservée aux hommes. » Il existe également un fonds de 100 millions d’euros destiné uniquement à trois projets pilotes visant à améliorer les systèmes de soins : les montants en jeu montrent clairement que les fonds iront à de grandes entreprises privées de soins et non à de petites organisations à but non lucratif [10].

Le plan de relance français prévoit lui 6 milliards d’euros pour la rénovation des hôpitaux et des établissements de soins (fonds initialement prévus dans le cadre du Ségur de la Santé, un plan d’investissement pour le secteur de la santé et ses travailleurs adopté après la première phase de la crise de la Covid-19). Les documents officiels soulignent explicitement que ces fonds sont destinés tant aux hôpitaux et établissements publics que privés. Par ailleurs, une attention particulière est accordée à l’amélioration de la coordination entre le secteur public et privé aux niveaux local et régional, en d’autres termes, sur leur intégration dans un système de soins de santé unique et sur la réduction de la concurrence. Il s’agit là de deux demandes de longue date des entreprises privées de soins de santé qui souhaitent obtenir le même financement et la même reconnaissance que les établissements publics.

À titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
d’exemple, un projet financé par le plan de relance vise à améliorer la coordination entre divers hôpitaux publics et privés (notamment un hôpital appartenant au groupe Elsan) dans la Sarthe. Une analyse plus détaillée serait nécessaire pour déterminer quelle part exacte des fonds de relance va aux opérateurs de soins privés. Le plan de relance français indique aussi explicitement que ce programme d’investissement sera bénéfique pour l’économie, car il « générera des activités de construction ».

Enfin, il convient de noter que de nombreux plans de relance nationaux prévoient des fonds pour la « santé en ligne » et la « numérisation de la santé », dans le cadre du programme défini par la Commission européenne. Il est probable que cela accentue la privatisation des soins de santé et des soins aux personnes âgées, au profit à la fois des nouveaux acteurs numériques, y compris les grandes entreprises technologiques, et des sociétés privées de soins déjà établies. Dans le plan de relance français, par exemple, une partie des fonds est consacrée au développement et à la mise en œuvre de logiciels permettant une « interopérabilité » entre les prestataires de soins publics et privés.

 Le lobbying derrière le soutien financier

On l’a vu, les politiques des institutions financières de l’UE en réponse à la Covid-19 ainsi que les plans de relance nationaux mis en place ont bénéficié aux entreprises de soins privées. Ces nouvelles sources de financement pourraient faciliter la poursuite de leur expansion et plus généralement la marchandisation du secteur européen des soins de santé, alors que la pandémie a clairement révélé les problèmes liés aux soins privés.

Les financements publics ne donnent pas explicitement la priorité aux soins de santé privés et aux soins aux personnes âgées par rapport aux soins publics – bien qu’ils s’accompagnent parfois de promesses de réformes et de rationalisation futures conformément à un programme de libéralisation. Pour l’essentiel, le secteur des soins privés semble avoir obtenu gain de cause et être traité sur la même base que les soins publics et bénéficier d’un même niveau de soutien.

En outre, le secteur des soins privés entretient depuis longtemps des relations étroites avec le monde politique et les institutions publiques aux niveaux national et local. En France, une institution publique comme la Caisse des Dépôts a soutenu de nombreuses entreprises privées de soins. Cet élément ainsi que l’idéologie libérale bien ancrée de la Commission européenne expliquent que ces dernières aient réussi à obtenir une part importante des fonds de relance dédiés aux soins de santé.

Les informations disponibles montrent que, durant la pandémie, le secteur des soins privés a largement usé de sa puissance de feu en matière de lobbying pour s’assurer des financements post-Covid et pour être entendu lors de l’élaboration des plans de relance. En France, où il existe un registre des activités de lobbying, nous savons par exemple que le Synerpa, le syndicat patronal du secteur des soins privés aux personnes âgées, a intensifié ses activités en 2020 avec 64 activités de lobbying déclarées – dont la plupart visaient à obtenir des avantages réglementaires ou financiers – pour une dépense déclarée de 200.000 à 300.000 euros. Les entreprises Korian et Orpea [aujourd’hui Clariane et Emeis respectivement, NDLR] ont également déclaré en France des budgets de lobbying substantiels (100.000-200.000€ et 50.000-75.000€ respectivement). Dans le secteur des soins de santé privés, la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) a déclaré un budget de lobbying de 100.000 à 200.000€ pour 2020 et a également intensifié ses activités par rapport aux années précédentes, dont une part importante visait à garantir que les hôpitaux et cliniques privés obtiennent leur part de financement du Ségur de la Santé. En 2020, les entreprises Ramsay et Elsan ont également déclaré des dépenses de lobbying de 50.000 à 75.000€ chacune.

La situation n’est pas aussi claire au niveau européen. Les groupes de pression à l’échelle européenne ne déclarent pas toujours correctement leurs dépenses de lobbying dans le registre de transparence européen et ne sont pas aussi puissants que leurs homologues nationaux ; cela est sans doute dû au fait que les financements et la réglementation sont pour la plupart décidés au niveau des États membres. L’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
de l’hospitalisation privée (Uehp) déclare un budget de lobbying de « seulement » 50.000 à 99.999€, bien qu’elle ait tenu plusieurs réunions de haut niveau avec la Commission européenne. Concernant les entreprises individuelles, seule Fresenius dispose d’une présence significative à Bruxelles, avec un budget de lobbying de 200.000 à 300.000€ (et un budget similaire pour sa filiale spécialisée dans les médicaments et les technologies médicales). Dans le secteur des soins aux personnes âgées, le European Ageing Network déclare un budget d’un peu plus de 111.000€. Il représente tant les intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
des opérateurs de soins publics que privés, mais comme l’a souligné un récent rapport de Corporate Europe Observatory (CEO) [11]  : «  Certaines de ses recommandations (…) servent clairement les intérêts de ses membres à but lucratif. Dans un rapport de 2019 sur les soins de longue durée (…) l’EAN déclare que «  les partenariats public/privé deviendront de plus en plus une source de solutions pour l’avenir  » , et que les sociétés de services privées à but lucratif «  deviendront certainement un "acteur clé″ en raison des limites croissantes du financement public. »

 AmCham, BusinessEurope, McKinsey

D’autres groupes de pression comme BusinessEurope (le principal groupe de lobbying des entreprises actif au niveau de l’UE) agissent sur les décideurs européens pour qu’ils façonnent des politiques favorables au secteur privé des soins de santé. Dans ce domaine, l’AmCham – le réseau international qui représente les intérêts européens des entreprises étatsuniennes – a historiquement joué un rôle important en plaidant pour la privatisation et la libéralisation du secteur de la santé (sous diverses formes) en favorisant le « commerce de la santé » (sic). Parmi ses membres figurent des entreprises comme UnitedHealth (un géant mondial encore peu présent en Europe), des sociétés pharmaceutiques ou des firmes financières investies dans ce secteur.

Récemment, l’AmCham a encouragé le gouvernement ukrainien à réformer son système de soins de santé, laissant les patients libres de choisir leurs prestataires de soins et arguant que « la concurrence (…) motivera les hôpitaux à se développer, à investir efficacement dans de nouveaux équipements et dans la gestion, à augmenter les salaires des médecins et à améliorer la prestation de services. » Dans un document sur les systèmes de santé en Europe de l’Est publié en 2019 [12], l’AmCham fait valoir que « lorsque le besoin d’investissement dans les infrastructures médicales rencontre des budgets publics serrés, les solutions innovantes et les partenariats public-privé peuvent jouer un rôle important dans l’amélioration du statu quo. »

Suite à la crise de la Covid-19 et au moment de l’élaboration des plans de relance, AmCham EU a publié une série de recommandations pour ses États membres [13] promouvant les prestataires privés dans le secteur des soins. Dans ses recommandations à la présidence allemande du Conseil de l’UE, publiées peu après la première vague de la pandémie en 2020, AmCham déclare que « les partenariats public-privé innovants devraient être encouragés, y compris dans la prestation de soins de santé ». Des recommandations similaires ont été adressées aux pays qui ont assuré la présidence tournante de l’UE après l’Allemagne, dont la France au premier semestre 2022. Ces recommandations et rapports d’AmCham EU mettent davantage l’accent sur l’e-santé (ou télé-santé) et les soins à domicile que sur les partenariats public-privé – sans doute parce que les entreprises étatsuniennes y détiennent des avantages comparatifs.

Selon un rapport de l’AmCham datant de 2014 [14], le fait de se concentrer sur des secteurs en apparence anodins comme la santé en ligne relève en réalité d’une stratégie qui vise à favoriser des opportunités commerciales sans toutefois proposer une privatisation pure et simple des soins de santé, mal vue des citoyens européens. «  Nombre de nos experts ont estimé que l’implication du secteur privé dans les soins de santé européens était traditionnellement mal vue (...). Les entreprises privées fourniraient les systèmes informatiques et la technologie pour la santé en ligne, y compris les innovations liées à la santé mobile (mHealth) [15] et les solutions informatiques en ligne (cloud). Il est important que les professionnels de la santé soient prêts à nouer des relations avec des partenaires privés. Pour surmonter ces attitudes négatives à l’égard du secteur privé, nos experts estiment qu’il est important de faire la distinction entre la privatisation des soins de santé, qui n’est généralement pas soutenue en Europe (même si les cliniques privées fournissent déjà une grande partie des soins hospitaliers dans certains pays européens) et l’implication d’entreprises privées dans le système. »

Un autre acteur a lui aussi considérablement attiré l’attention : le cabinet de conseil McKinsey (ainsi que d’autres cabinets de conseil tel que Deloitte). McKinsey est considéré comme un grand promoteur de l’agenda pro-entreprise au sein des institutions publiques et est connu pour avoir joué un rôle important dans la promotion de la marchandisation et du modèle d’entreprise dans les soins de santé dans des pays tels que le Royaume-Uni ou la France. Le rôle de McKinsey dans la gestion de la crise de la Covid-19 et des politiques sanitaires qui ont suivi a fait l’objet de scandales au sein de nombreux pays européens. Cependant, le cabinet ne cesse de promouvoir ses solutions pour « améliorer la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
des soins de santé » en Europe [16]. On sait également que McKinsey a été en contact étroit avec la Commission européenne lors des différentes phases de la pandémie et lors de l’élaboration des plans de relance. Mais il reste beaucoup de zones d’ombre et toutes nos demandes d’informations ont été refusées par la Commission européenne ou nous sont revenues fortement caviardées [17]. Cette opacité autour des relations entre McKinsey, l’UE et les gouvernements nationaux est particulièrement problématique compte tenu des controverses sur le rôle qu’a joué le cabinet dans l’élaboration des politiques publiques.

Alors que la crise de la Covid-19 a mis en lumière les conséquences des coupes budgétaires dans le secteur des soins de santé et les conditions (hygiène, santé, dignité des patients) de certains prestataires de soins privés, le modèle politique qui a permis aux entreprises privées de croître et de s’étendre en Europe au cours de la dernière décennie reste dominant. Ce modèle a permis à ces mêmes entreprises de bénéficier d’une part importante des fonds de relance et d’autres formes de soutien financier public mis en place en réponse à la pandémie – et donc de continuer à se développer. Les nouveaux marchés privilégiés par l’industrie, tels que la « santé en ligne », ouvriront la voie à de nouvelles formes de privatisation. Ainsi, pour réellement améliorer les soins de santé, il ne suffira pas d’investir davantage d’argent – comme le font (ou plutôt disent le faire) de nombreux gouvernements européens – car une grande partie de cet argent tombera dans les poches des propriétaires et actionnaires des entreprises à but lucratif. Un changement plus radical de paradigme est par conséquent nécessaire. Exclure les entreprises à but lucratif du domaine de la santé serait un premier pas…


* Texte traduit de l’anglais par Sebastian Franco. Texte original : O. Petitjean, « Even after the Covid pandemic, ever more public money for the private care sector », European Network of Corporate Observatories, 2022. [En ligne].

Olivier Petitjean, Observatoire des multinationales, partiellement basé sur une recherche de Rachel Tansey*


Photo : © La santé en lutte, 31 mai 2021

Notes

[1. « Pandemic emergency purchase programme (PEPP) », Banque centrale européenne. [En ligne].

[2. « Public health, the European Investment Bank’s amnesia », Counter Balance, 3 avril 2020. [En ligne].

[3. « Summary sheet - Geno Hospital », European Investment Bank. [En ligne].

[4. « Ireland : First Public-Private Partnership for community nursing – €250 million confirmed », European Investment Bank, 12 décembre 2022. [En ligne].

[5. Ages&Vie est en fait une joint-venture entre Korian, Crédit Agricole Assurances et la Banque des territoires (filiale de l’institution financière publique française Caisse des Dépôts), mais le financement concerne spécifiquement le rôle de Korian dans cette entreprise.

[6. « Germany : EIB finances Korian’s innovative co-living homes for the elderly », European Investment Bank, 9 février 2023. [En ligne].

[7. « Summary sheet - GVM - Medical care », European Investment Bank. [En ligne].

[8. « Summary sheet - Long term care development infrastructure », European Investment Bank. [En ligne].

[9. Pour une analyse comparative des plans de relance belges, espagnols et français, voir « Les affaires au détriment des gens », Enco, 3 juin 2024. [En ligne].

[10. « The “España puede” plan : what it is and the risks it masks », Enco, 8 juillet 2021. [En ligne].

[11. « When the market becomes deadly », Corporate Europe Observatory, 26 janvier 2021. [En ligne].

[12. « Healthcare Reform in Ukraine Must Continue – Statement of the American Chamber of Commerce in Ukraine », ACC, 14 mai 2020. [En ligne] ; « Improving access and financing in healthcare in Central and Eastern Europe », AmCham EU, 12 avril 2019. [En ligne].

[13. « EU Presidency », AmCham EU. [En ligne].

[14. « Forever Healthy : The 2020 Healthcare Consumer », AmCham EU, 20 avril 2014. [En ligne].

[15. Selon le Contrôleur européen de la protection des données, « la santé mobile est un secteur en croissance rapide, issu de la convergence entre les soins de santé et les TIC. Il englobe des applications mobiles destinées à fournir des services liés à la santé via des dispositifs intelligents, et impliquant souvent le traitement d’informations à caractère personnel relatives à la santé. Les applications de santé mobile traitent également des informations relatives au mode de vie et au bien-être. »

[16. Lire par exemple « How keeping health a priority is a prescription for European prosperity », McKinsey&Company, 19 mai 2021. [En ligne].

[17. Voir par exemple https://www.asktheeu.org/en/user/knaebel ou ConversationCorporate Europe Observatory (CEO) [@corporateeurope], 16 août 2021. What’s so sensitive about McKinsey’s advice to European Commission on EU #COVID19 strategy ? [Tweet]. X.