L’année 2024 ne fait que débuter [1] et le secteur de l’exploitation minérale marine est déjà très actif. Comme toujours, l’industrie minière sous-marine inonde les décideurs et l’opinion publique de sa propagande. La nouveauté réside dans les démarches géopolitiques. Les puissances sont en guerre, ou s’y préparent, cela se manifeste dans la chasse aux matières premières. Les fabricants d’armes et d’autres industriels veulent sécuriser leurs approvisionnements, les compagnies minières s’y attellent au détriment des grands fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
marins.

Janvier 2024, le parlement norvégien vient d’autoriser l’exploration de potentiels gisements de métaux dans les fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
marins de l’Atlantique Nord. Le pays qui s’est enrichi grâce à l’exploitation de ses champs de pétrole et de gaz offshore va donc s’orienter vers l’extractivisme minier dans la grande bleue.

 Norvège : après le pétrole, les métaux de l’Atlantique

La Norvège autorise les explorations minières des fonds marins, ouvrant la porte à une future Future Contrat à terme (un, trois, six mois...) fixant aujourd’hui le prix d’un produit sous-jacent (titre, monnaie, matières premières, indice...) et devant être livré à la date de l’échéance. C’est un produit dérivé.
(en anglais : future)
exploitation. À cette fin, le pays a identifié un vaste « territoire » de 592.500 km2 qui s’étend à l’ouest du pays. La première cible est une région sous-marine au nord de l’île Jan Mayen. Cette île marque le sommet d’une chaîne de montagnes sous-marine dans l’Atlantique Nord, à mi-chemin entre la Norvège, l’Islande et le Groenland.

Des expéditions vers cette dorsale médio-océanique ont identifié deux types de gisements attractifs pour les industriels : des encroûtements polymétalliques et des sulfures hydrothermaux − résultant d’activités volcano-tectoniques dans l’océan. D’après les experts de la Direction norvégienne du pétrole, les sulfures hydrothermaux contiennent du plomb, du zinc, du baryum, du cuivre, du cobalt, de l’or et de l’argent. Les encroûtements contiennent de « hautes concentrations de lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux. , scandium et de terres rares ». [2]

Les zones visées se situent bien au-delà de la frontière des 200 miles nautiques de la Zone économique exclusive (ZEE) de la Norvège. En 2009, le pays a obtenu la reconnaissance de l’extension de son plateau continental auprès de la Commission des limites du plateau continental (CLPC) des Nations Unies. La Norvège peut dès lors exploiter les ressources de cette zone de haute mer comme si elle y était chez elle.

Les entreprises désireuses de lancer des opérations devront d’abord obtenir une licence du gouvernement. Le premier candidat pressenti est l’entreprise norvégienne Loke. Elle s’est fait remarquer au moment du rachat de UK Seabed Resources, la filiale britannique d’exploitation minière des fonds marins (aussi appelé deep-sea mining) du géant de l’armement étatsunien Lockeed Martin − qui aurait donc abandonné cette industrie prometteuse.

 Le cadre politique

« L’accès aux ressources minérales marines pour l’exploration ou d’exploitation n’est pas libre. Ces activités ont un régime dépendant de leur localisation. » [3] Les États côtiers gèrent souverainement la mer devant leurs côtes. Ils peuvent instituer une zone de 200 miles nautiques (Zone économique exclusive ou ZEE) dans laquelle ils peuvent autoriser des activités extractives (par ex. l’extraction de sable).

Les grands fonds marins se trouvent au-delà des limites de juridiction des États. Leur gestion est confiée à l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM ou ISA en anglais), un organisme multilatéral basé à Kingston, en Jamaïque.

Si l’exploration est autorisée dans les eaux internationales, l’exploitation ne l’est toujours pas. Depuis le début du siècle, l’AIFM a donc octroyé des licences d’exploration pour différents types de gisements. Mais l’AIFM travaille aussi à la rédaction d’un code minier pour les eaux internationales. Les discussions à ce sujet ont commencé en 2014. Un projet de texte « consolidé » a été présenté en mars 2024, au début de la session de printemps de l’AIFM. S’il est adopté, ce texte ouvrira la voie à l’exploitation commerciale des minerais des grands fonds marins.

The Metals Company (TMC), une entreprise canado-américaine, fait pression sur l’AIFM en lien avec la « clause des deux ans ». Cette clause, tirée de l’annexe de la convention de Montego Bay [4], impose à l’AIFM de proposer une législation sous deux ans à partir du moment où un État déclare son intention de demander un permis d’exploitation minière. Ainsi, en 2021, TMC a recouru à cette clause, à travers sa filiale NORI, sponsorisée par Nauru, une île État du Pacifique.

Inspiré par des résistances « locales » − comme en Papouasie Nouvelle-Guinée ou en Nouvelle-Zélande − un mouvement mondial plaide pour l’instauration d’un moratoire concernant l’exploitation des métaux océaniques, sur base du principe de précaution : on ne peut permettre que quiconque se lance dans des activités industrielles sans que leurs impacts soient connus et que des remèdes soient applicables.

L’AIFM compte actuellement 168 pays membres, plus l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
. Les États-Unis ont signé l’acte de fondation, mais ne l’ont pas ratifié ; ils ne disposent donc que d’un statut d’observateur. L’AIFM se réunit deux fois par an. En mars 2024, la 29e session s’est ouverte avec la présence de plusieurs participants belges, notamment Ellen De Geest (ambassadrice), Steven Vandenborre (SPF Environnement), Kris Van Nijen (DEME-GSR) et Noemi Wouters (AIFM).

 Pour l’Europe, l’approvisionnement est primordial

Bien que la Norvège ne soit pas membre de l’Union européenne, elle observe sans doute avec attention la frénésie bruxelloise concernant la relance minière, et espère devenir la fournisseuse des industries du vieux continent. Le sujet ne fait pourtant pas consensus au niveau politique.

Le Parlement européen n’a pas tardé à condamner la législation norvégienne. Le 7 février, il a voté une résolution qui souligne les menaces de l’exploitation minière marine pour les écosystèmes et a fait appel à la Commission et aux États membres pour « promouvoir un moratoire autour du deep-sea mining » [5].

Mais les institutions européennes sont-elles pour autant unanimes sur cette question ? N’ayant que peu de mines en activité sur son territoire, l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
dépend lourdement de l’extérieur pour ses livraisons de métaux. La Chine est sur toutes les lèvres. Ce pays détient en effet d’importantes réserves de métaux de base et les infrastructures pour les traiter, mais s’en sert avant tout pour son propre développement.

Pour faire face à ce défi, l’Union européenne a créé l’Initiative matières premières (IMP) en 2008. Ce dispositif visait à pallier les carences de l’Union, notamment par le biais d’une diplomatie économique active [6]. Ces dernières années, la Commission a conclu plusieurs « partenariats stratégiques » pour les matières premières : avec le Canada et l’Ukraine en 2021, avec le Kazakhstan et la Namibie en 2022, avec l’Argentine et le Chili en juillet 2023 et avec la Zambie et la RD Congo la même année.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a récemment célébré « le partenariat stratégique » avec le Groenland (partiellement autonome par rapport au Danemark) « pour développer des chaînes de valeur durables de matières premières » [7]. En février 2024, l’UE et le Rwanda ont concn accord important visant à développer des chaînes de valeur durables et résistantes pour les matières premières essentielles » [8]. Cet accord a été vivement critiqué puisque le Rwanda revend des métaux ravis chez son voisin congolais avec lequel il est d’ailleurs indirectement en guerre.

Le dispositif de l’IMP n’a visiblement pas suffi. Il y a deux ans, le Commissaire européen Thierry Breton a donc annoncé son extension, peu après l’annonce des constructeurs allemands Volkswagen et Mercedes de se ravitailler davantage au Canada à l’avenir. Une des compétences du Commissaire Breton est d’aider l’industrie européenne « à mener la transition verte et numérique ». Parmi les industriels européens qui demandent à sécuriser leurs approvisionnements en métaux, on retrouve le secteur de l’armement, et ce de manière toujours plus appuyée [9].

Pour assurer l’accès à davantage de matières premières critiques, Breton a lancé le règlement sur les matières premières critiques (CRMA, en anglais) en septembre 2022 [10]. Ce document a finalement reçu l’approbation du Conseil des ministres européen en mars 2024. Il encourage le secteur minier à investir dans les pays membres de l’UE et supprime de nombreuses entraves pour de futures exploitations.

Lors des discussions autour de ce règlement, les Amis de la Terre ont par exemple fait remarquer que le projet de texte ne renforçait pas la protection d’écosystèmes fragiles et menacés par l’industrie minière « comme les zones Natura2000, l’Arctique ou les fonds marins » [11]. Notons aussi qu’un chapitre entier du règlement est consacré aux besoins de l’industrie de l’armement et de la sécurité.

Le CRMA – malgré la prise de position du Parlement européen en faveur d’un moratoire − n’exclut pas explicitement l’exploitation minière des fonds marins de sa stratégie d’approvisionnement.

Serait-ce lié au lobbying de l’industrie minière sous-marine autour du CRMA ? L’unique clause du règlement qui lui est finalement consacrée stipule que : « La Commission ne peut pas accorder le statut de projet stratégique à un projet d’exploitation minière en eaux profondes avant que les effets de l’exploitation minière en eaux profondes sur le milieu marin, la biodiversité et les activités humaines n’aient fait l’objet de recherches suffisantes, que les risques n’aient été correctement évalués et qu’il ne soit établi que les technologies et les pratiques opérationnelles envisagées ne portent pas gravement atteinte à l’environnement. [12] »

Le secteur minier a bataillé pour remplacer l’expression « ne porte pas atteinte » par « ne porte pas gravement atteinte ». Fin 2021, l’entreprise belge GSR − qui dispose d’un permis d’exploration dans le Pacifique pour des nodules polymétalliques et parrainée par la Belgique − applaudissait un vote au Parlement européen [13]. Celui-ci a en effet adopté une résolution qui conditionne l’exploitation des ressources minérales marines. Le secteur minier devra prouver que ses technologies et opérations « ne nuisent pas sérieusement à l’environnement ». Ceci, note encore GSR, marque un changement significatif dans le positionnement du Parlement européen. La Commission a finalement fait de cette position la sienne dans le règlement sur les matières premières critiques. Les entreprises peuvent donc simplement promettre d’éviter le pire, tout comme elles promettent de rester en dessous des seuils que des consultants, proches de l’industrie, sont en train d’élaborer.

L’ambiguïté persiste toujours du côté de la Commission européenne, notamment en lien avec des lignes de conduite définies par le passé. Dans son texte sur la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
bleue (Blue Growth, 2012), la Commission énumérait déjà des opportunités pour les investisseurs. L’une d’entre elles est la biotechnologie bleue, une autre est l’exploitation minière marine. « En 2020 », expliquait le document, « 5% des minerais du monde, y compris du cobalt, cuivre et zinc, pourraient provenir des fonds marins. Cela pourrait augmenter à 10% en 2030. » [14]

 La propagande : des promesses en l’air

Les projections que l’on retrouve dans la communication Blue Growth concernant l’utilisation de minerais provenant du fond des océans ne sont pas isolées. Les constructeurs d’automobiles y sont probablement pour beaucoup. Autour de l’an 2010, peu après le crash des industries financières, les constructeurs européens prennent pleinement conscience que la fin des voitures à moteur thermique approche.

Les véhicules électriques propulsés par des batteries rechargeables sont exhibés lors des salons de l’automobile. Les constructeurs commencent à établir leurs projections sur les ventes de véhicules électriques. Renault et son associé japonais Nissan tablent alors sur 1,5 million de véhicules vendus « dans cinq ans » (en 2016).

Et les décideurs se prêtent à reproduire ces prévisions. Lorsque la Commission européenne écrit en 2010 que « les véhicules électriques à batteries représenteront de 11 à 30% des ventes de véhicules neufs en 2030 », elle cite le think tank Think tank Littéralement « boîte à idée » ; organisme regroupant généralement des chefs d’entreprise, des responsables politiques, des professeurs d’université ou chercheurs, des journalistes pour discuter de problématiques importantes pour un pays, une région, la planète et pour ainsi influer sur les grandes orientations politiques.
(en anglais : think tank)
IHS Global Insight comme source. D’autres, comme la banque UBS, Benchmark Mineral Intelligence ou Bloomberg’s New Energy Finance, reprennent ensuite ce rôle de devin. Ils sont suivis par la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
).

Tous vomissent des flots de prédictions et leurs conclusions sont quasi identiques : si le monde veut réaliser une transition énergétique, y compris une transition de la mobilité, la production de métaux doit augmenter dans des proportions pharaoniques. C’est la seule façon, estiment ces lobbys, de maîtriser la crise climatique.

Les entreprises du deep-sea mining exploitent habilement cette propagande. Selon elles, les métaux qu’elles extrairont des fonds marins seront indispensables pour les futures mégaflottes de véhicules électriques. Ainsi, en 2019, Gerard Barron, patron de The Metals Company, affirme : « Pour illustrer le choix qui s’impose, je me concentre sur l’électrification de la flotte d’automobiles mondiale. Il y a aujourd’hui 1,2 milliard de voitures. Disons que nous faisons tout pour réduire l’utilisation de l’automobile et que nous réussissons à maintenir la flotte à un milliard de voitures, malgré la croissance de la population mondiale jusqu’à 9,8 milliards en 2050. Cela serait miraculeux, mais nous travaillons avec ce chiffre pour la simplicité de la chose. Un milliard d’autos supposent que nous fabriquons un milliard de nouvelles batteries pour ces véhicules. Si ces batteries sont aussi avancées que celles de Tesla, nous aurons besoin de 56 millions de tonnes de nickel, 6,6 millions de tonnes de manganèse et 7,1 millions de tonnes de cobalt. Pour les batteries et les systèmes électriques, il nous faudra également 85 millions de tonnes de cuivre. Où allons-nous trouver tous ces millions de tonnes ? » [15] Pour Barron la réponse est évidente : dans ses concessions minières au fond de l’océan Pacifique.

Ces alertes répétées ont forcément une influence sur l’opinion publique. De leur côté, certains chercheurs voient des menaces partout. Un exemple belge : « Le tsunami des véhicules électriques chinois est à nos portes et l’Europe est en train de somnoler vers l’abîme. » Ce slogan bien pathétique ouvre le documentaire Made in Europe : from Mine to Electric Vehicle [16].

Réalisé en 2023 par l’éco-ingénieur Peter Tom Jones, le film prétend démontrer que l’Union européenne a urgemment besoin d’une renaissance minière et dispose d’une expertise de premier rang. Jones, directeur de l’Institut de Métaux et Minerais durables à l’Université de Leuven, reconnaît qu’il a retourné sa veste. Guru du recyclage des matériaux des décharges pendant des années, il est dernièrement devenu partisan de la mine. Il s’exprime sans réticence ni distance. Lui aussi reprend donc une projection bien audacieuse : d’ici 2040 la demande mondiale de lithium devra être multipliée par 42, celle de cobalt par 21 et celle de nickel par 19 « si nous voulons en terminer avec notre dépendance des carburants fossiles polluants ». L’origine de ce calcul s’est perdue dans la chambre d’écho des extractivistes.

Les entreprises contribuent à brouiller davantage les débats. Les exemples de managers et consultants qui se mêlent aux comités de rédaction et s’y présentent avec une casquette de scientifique abondent. Aux admonitions s’ajoutent des leçons de morale.

Michael Lodge, pourtant secrétaire général de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) : « De dire « N’endommagez pas l’océan » est le message le plus facile, n’est-ce pas ? Il faut juste montrer une photo d’une tortue avec une paille dans le nez. Tout le monde à Brooklyn peut dire : je ne veux pas endommager l’océan. Mais ils veulent tous leur Tesla. » [17]. Ou encore Peter Tom Jones : « Les Européens veulent les Teslas, mais pas les mines indispensables pour cela. Mais “il n’y a pas de repas gratuit”. Il faut faire des compromis. C’est cela ou ne pas atteindre les objectifs climatiques et s’appauvrir » [18].

 Ces sédiments merdiques

Le comportement de la boue et des sédiments des fonds marins figure parmi les pires casse-têtes des industriels du deep-sea mining. Ces sédiments sont remués par les excavatrices qui ramassent les nodules polymétalliques et forment des nuages. Ces nuages se répandent dans les eaux des abysses et recouvrent toutes les espèces vivant aux alentours du site minier. Un deuxième type de nuages est créé quand des sédiments sont reversés en mer par les navires de surface qui collectent les nodules dans leurs cales. Ces nuages se répandent jusqu’à 200 kilomètres, selon une simulation. [19] Cet impact est immédiat et vérifié par les dizaines de tests effectués par des scientifiques et des entreprises.

En 2021, l’entreprise belge GSR a consacré une bonne partie de sa campagne dans le Pacifique pour mesurer les nuages de sédiments. Selon des scientifiques du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston, ces expériences devraient désamorcer les critiques, puisque les nuages ne monteraient pas plus haut que les engins qui les ont provoqués et ne voyageraient que sur quelques dizaines de mètres.

Les derniers à s’exprimer à ce sujet sont les géo-ingénieurs. Des chercheurs chinois proposent de pulvériser des polymères sur les nuages de sédiments pour qu’ils floculent [20] rapidement et rétrécissent. [21] Dans leurs labos, ces polymères (polyaluminum chloride) ont compacté les particules de boues et réduit la « turbidité » [22] des eaux environnantes. Une solution de 0,75 gr de polymères dans un litre d’eau aurait déjà l’effet escompté.

Toujours est-il que les expérimentations du MIT et de l’équipe chinoise ont été réalisées à échelle réduite, bien que les auteurs prétendent que leurs conclusions valent aussi pour des opérations à échelle industrielle.
En tout cas, la solution technique pour réduire la turbidité de l’eau pourrait intéresser les industriels. Au risque de déverser toujours plus d’éléments chimiques dans l’environnement, à l’image du mercure utilisé pour extraire artisanalement des pépites d’or des lits des rivières.

 Pour l’interdiction

Quoiqu’il en soit, partisans et contestataires du deep-sea mining s’accordent sur le fait que cette industrie émergente détruira des écosystèmes dans les zones d’extraction sous-marine. Dans ces environnements marins si particuliers, les nodules sont les seuls substrats durs sur lesquels des organismes peuvent se greffer pour exister. L’enlèvement à échelle industrielle de ces nodules signifie que tous ces organismes disparaîtront avec eux.

Le rythme biologique des fonds marins étant extrêmement lent, les organismes présents ne réapparaîtront qu’après des décennies, voire des siècles, si tant est qu’ils réapparaissent. En témoignent des zones abyssales « perturbées » de manière expérimentale en 1989 devant les côtes du Pérou [23] : lorsque les scientifiques revisitent ces lieux (en 2015), ils les retrouvent inchangés comme si le temps s’y était arrêté.

L’industrie prétend qu’elle veut régler la question de la pénurie de certains métaux critiques, que cela est nécessaire, et qu’il faudra accepter les dégâts liés. Même sans être frontalement hostile à cette logique, il est difficile de voir sa raison d’être, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’éventuelle légitimation technologique de cette exploitation s’effondre. De nouvelles technologies de batteries utilisent de moins en moins, voire plus du tout, de métaux critiques que l’on retrouve dans les nodules. Cette nouvelle génération de batteries occupe déjà 50% du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
des batteries rechargeables pour véhicules électriques.

Ce chiffre a été avancé le 27 mars dernier, par Dan Kammen, professeur d’énergie renouvelable à Berkeley, pendant une conférence de l’AIFM à Kingston. Lors de cette même conférence, Michael Norton, directeur au conseil d’avis de l’Académie européenne des sciences a déclaré : « Nous devons mettre notre maison terrestre en ordre, par un recyclage amélioré et une meilleure règlementation du secteur minier, plutôt que d’aller vers la frontière environnementale suivante et la détruire. [24] »

À ce jour, nous ignorons toujours les montants investis par l’entreprise belge GSR pour son projet de deep-sea mining. Ils auraient dépassé les 100 millions d’euros. Mais à en croire des analystes, on devrait se demander pourquoi ils persistent, puisque le deep-sea mining n’aurait aucun avenir économique − à moins que GSR et son propriétaire DEME aient une autre stratégie que l’extraction de nodules en tête.

« Les investisseurs qui voudraient se lancer dans cette industrie doivent faire un travail sérieux de diligence raisonnable », a déclaré Bobbi-Jo Dobush de l’Ocean Foundation, également présent à Kingston. Les coûts sont élevés, les défis techniques importants, et après dix ans de discussions à l’AIFM, le cadre légal pour un code minier n’est toujours pas établi. Par ailleurs, les communautés locales et les avocats des droits humains ne laisseront pas passer la mise en place d’un code pour l’exploitation minérale des fonds marins sans réagir.

Finalement, les entreprises auront-elles la capacité et la volonté de sauvegarder les droits sociaux et l’environnement comme elles le promettent ?

La question n’a rien de rhétorique, surtout lorsque l’on sait que l’entreprise américano-canadienne TMC lutte contre son insolvabilité depuis sa création. Ses actions sont cotées à la bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
technologique NASDAQ à New York. Mais leur cours frôle en permanence la limite de 1 dollar. TMC agit périodiquement pour ne pas laisser la valeur de ses actions descendre trop longtemps sous le seuil d’un dollar. Cela lui coûterait sa cotation Cotation Affichage public des cours de titres qui évoluent continuellement au gré des opérations d’achat et de vente.
(En anglais : valuation ou pricing)
au NASDAQ.

La perturbation du travail de l’AIFM (en exigeant de pouvoir exploiter les fonds marins sous deux ans) sert aussi à faire monter, même temporairement, le cours boursier Cours boursier Prix auquel on peut acheter à la Bourse un titre en fonction de l’offre et la demande à ce moment et qui peut donc varier de la valeur nominale à laquelle le titre a été émis.
(en anglais : share price)
de TMC. Un phénomène observé à chaque intervention de NORI, filiale de TMC, pour pousser l’AIFM à adopter un code minier autorisant l’exploitation minière des grands fonds marins. Régulièrement, le cours boursier de TMC monte, pour aussitôt redescendre. Les spéculateurs ne semblent pas vouloir investir dans TMC et l’exploitation minérale marine.

 Les nodules contre la Chine

Restent les amis-alliés d’outre-Atlantique. En 1994, les États-Unis ont signé la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer, dite de Montego Bay. Ils participent aux réunions de l’Autorité internationale des fonds marins, à Kingston. Mais ils n’ont pas ratifié la Convention et se sont exclus du mécanisme qui attribue des licences à des parties contractantes, qu’elles soient des instituts scientifiques ou des entreprises.

Une fronde s’organise en ce moment pour attaquer les grands fonds marins. Elle est menée par des députés et des sénateurs républicains, réunis entre autres dans le Comité des Ressources naturelles du Congrès (dont la devise est : Putting Conservatives Back Into Conservation).

Comme il l’affirme explicitement dans ses textes, ce groupe est motivé par un anticommunisme enragé contre la Chine. Ses membres ont introduit une proposition de loi qui demande que le gouvernement « donne des soutiens financiers, diplomatiques et autres à la collection de nodules des fonds marins ».

Gerard Barron a applaudi cette démarche. Les autres compagnies minières marines, y compris l’entreprise belge GSR dans la personne de Kris Van Nijen, ont participé à un brainstorming à Washington avec le gouvernement américain. Selon The Metals Company (sur LinkedIn), cette réunion était convoquée par le Wilson Center, un think tank. Elle devrait « aider à donner forme à notre future chaîne d’approvisionnement de minerais critiques. »


Pour citer cet article : Raf Custers, "2024, année décisive pour l’extraction marine des métaux", in Gresea Échos n°118, juin 2024.

Photo : Philweb, Psychropotes longicauda sur nodules polymétalliques, Wikimedia, CC BY-SA 3.0

Notes

[1Ce texte a été rédigé en mars 2024.

[2. Resource Report Exploration 2020, Norwegian Petroleum Directorate, novembre 2020.

[3. J. Dyment, F. Lallier, N. Le Bris, O. Rouxel, P.-M. Sarradin, S. Lamare, C. Coumert, M. Morineaux, J. Tourolle (coord.), 2014. Les impacts environnementaux de l’exploitation des ressources minérales marines profondes. Expertise scientifique collective, Synthèse du rapport, CNRS – Ifremer, 110 p.

[4. Ocean and Law of the Sea – Division for Ocean Affairs and the Law of the Sea, Agreement relating to the Implementation of Part XI of the United Nations Convention on the Law of the Sea of 10 December 1982, section 1 (15-b), United Nations. En ligne.

[5. Proposition de résolution - B9-0095/2024, Proposition de résolution sur la décision récente de la Norvège de se lancer dans l’exploitation minière des fonds marins, Parlement européen, 31 janvier 2024. En ligne.

[6. « L’Europe (Néo) Mercantille. La diplomatie économique de l’UE dévoilée », Gresea Échos n°86, juin 2016.

[7. L’UE et le Groenland signent un partenariat stratégique relatif aux chaînes de valeur durables des matières premières, Communiqué de presse, Commission européenne, 30 novembre 2023. En ligne.

[8. L’UE et le Rwanda signent un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables pour les matières premières, Communiqué de presse, Commission européenne, 19 février 2024. En ligne.

[9. Voir l’article de Lora Verheecke « Creuser pour mieux armer », p.47 dans ce numéro.

[10. Voir l’article de Gelin R., Ruée sur les métaux : pour quelle transition ? p.7 dans ce numéro.

[11. Friends of the earth, Mining the depths of influence. How industry is forging the EU Critical Raw Materials Act, Friends of the earth Europe, juillet 2023. En ligne.

[12. Résolution législative du Parlement européen du 12 décembre 2023 sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) nº 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020 (COM(2023)0160 – C9-0061/2023 –. 2023/0079(COD)) (page 21).En ligne.

[13. Résolution du Parlement européen du 24 novembre 2021 sur une stratégie européenne pour les matières premières critiques (2021/2011(INI)).

[14. Blue Growth, opportunities for marine and maritime sustainable growth. EU Commission Communication. COM (2012) 494 final, Bruxelles, 13 septembre 2012. Voir : Guy Standing, The Blue Commons. Rescuing the economy of the sea, Royaume Uni, 2023, p.344-45.

[15. En 2019, Gerard Barron était le patron de DeepGreen, un des pionniers du deep-sea mining, devenu The Metals Company par la suite. Barron a fait sa déclaration devant le Conseil de l’Autorité internationale des fonds marins à Kingston, Jamaïque.

[16. Visionnable en ligne ici : https://vimeo.com/887686419

[17. E. Lipton, « Secret Data, Tiny Islands and a Quest for Treasure on the Ocean Floor », nytimes.com, 30 août 2022. En ligne.

[18. Post de Peter Tom Jones sur le réseau LinkedIn.

[19. Dr. J. Luick, Oceanographic Modelling of Benthic and Midwater Plumes, Technical Note, août 2022, publié sous le titre Blue Peril par Deep Sea Mining Campaign ; visualisation par INTERPRT.

[20. Selon la page Wikipédia consacrée, « La floculation est le processus physico-chimique au cours duquel des matières en suspension dans un liquide s’agglomèrent pour former des particules plus grosses, généralement très poreuses, nommées "flocs". Les flocs sédimentent généralement beaucoup plus rapidement que les particules primaires dont ils sont formés. »

[21. F. Zhang, X. Chen, J. Wei, Y. Zhang, W. Xu, H. Li, Experimental investigation of the inhibition of deep-sea mining sediment plumes by polyaluminum chloride, in : International Journal of Mining Science and Technology, décembre 2023.

[22. État d’un liquide trouble.

[23. E. Simon-Lledó, B.J. Bett, V.A.I. Huvenne et al., « Biological effects 26 years after simulated deep-sea mining ». Scientific Report 9, 8040, nature.com, 2019. En ligne.

[24. Le 26 mars a eu lieu à Kingston une mise à jour des savoirs au sujet des véhicules électriques et des batteries rechargeables, une initiative de la Deep Sea Mining Campaign. Voir : « Next Gen Batteries and Dubious Economics Are Reshaping the Deep Sea Mining Debate », Communiqué de presse, Blueclimateinitiative.org. En ligne.